Blindtest littéraire #1

Je recycle une rubrique que j'avais lancée sur mon premier blog: le blindtest littéraire.

De temps à autre, je mettrai en ligne des extraits de ce qui se fait de mieux (selon moi) en littérature. Quelques jours vous sont laissés pour identifier l'auteur et lors de la mise en ligne de l'extrait suivant les références du livre ainsi que quelques mots sur l'auteur vous seront livrés. Ce n'est pas seulement pour la devinette, même si cela plaira à certains, c'est aussi pour faire découvrir des auteurs ou des textes méconnus.

Aujourd'hui, extrait numero uno:

Au bout d'un moment ça y est -il hoche la tête, ses yeux m'approuvent comme s'il me baptisait-, j'y arrive: les vapeurs envahissent mes poumons, ma bouche enserrant fermement le bec de la pipe pour emprisonner les volutes, l'opium bouillonne, tel un philtre somptueux, dans le fourneau de la pipe au-dessus de la lampe. Puis il n'y en a plus. Il allume une autre pipe pour moi, puis une autre pour lui; une autre pour moi, une autre pour lui. Nous échangeons des sourires, chacun sur sa natte, avec entre nous deux la pipe er le plateau portant les instruments. Je lui offre une cigarette américaine, qu'il accepte avec grand plaisir. Etendus sur le dos, nous fumons; et maintenant, sans nous dire un seul mot, nous nous comprenons parfaitement, dans l'éloquence d'un silence qui ne contient pas seulement toutes les conversations passées et à venir, mais congédie tous les babils du monde pour faire place à cette poésie sans parole que seuls les plus grands poètes ont pu entrapercevoir en une brève épiphanie. (...) Shakespeare "apprenez à lire ce que l'amour silencieux a écrit" se mêle au grand et ultime testament de Pound: "J'ai tenté d'écrire le Paradis/ Ne bougez pas/ Laissez parler le vent/ qui est le Paradis".

Apprendre à lire ce que l'amour silencieux a écrit, se courber sous la force su vent, c'est vivre. C'est savoir que tout ce que l'on peut dire ou écrire n'est rien, comparé à ce silence et à cette force. Le maître ch'an Niu-t'ou Fa Yung, il y a plus de 1300 ans, a dit: "comment pouvons-nous atteindre la vérité à travers les mots?"

Je vois tout cela dans les volutes de fumée d'une Marlboro light.

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