Ecrire ? Une nécessité. Un vice. Une respiration. Une épopée physique !

Christophe Claro, traducteur prolifique des grands noms de la littérature américaine -William T. Vollmann, James Flint, Thomas Pynchon, Marc Z. Danielewski…- taille aussi à la serpe une œuvre d’écrivain atypique. Son dernier roman, Madman Bovary, sorti le mois dernier, épouse la trajectoire tendue d’un « fou d’amour » éperdu qui hurle son chagrin en un bovarysme fixe et jouissif. Egalementco-fondateur de la collection « Lot 49 » (dont le nom s’inspire d’un roman de Pynchon) aux Editions du Cherche-Midi, Claro veut « publier les écrivains d'aujourd'hui qui bouleversent (…) la donne du langage et l'équilibre chimiquement instable de la narration. » Il révèle d’ailleurs récemment au grand public Richard Powers et le cultissime William Gass.Il se dévoile ici un peu, artisan pudique et artiste sans concession.Le « je » de Bunker anatomie –un livre de Claro paru en 2004 ndlr- dit en une parenthèse abrupte : « je déteste mes livres. » (p.122) Quel rapport entretiens-tu avec eux ?

Ils témoignent de limites que j'aimerais dépasser. Je ne leur en veux pas.

Ecrire: depuis toujours, une évidence ?

Une évidence, oui. Une nécessité. Un vice. Une respiration. Une épopée physique. Un risque. Une prise de bec.

Claro : plus qu’un nom, un programme ? -Incision, clarté, laconisme.

Economie d’encre pour les éditeurs. Plus sérieusement, c’est ainsi que ma femme m’appelle. Et ce que Marion veut…
Tes deux derniers ouvrages exposent des individus solitaires livrés à leurs obsessions. Une déclinaison de ta solitude d’écrivain et de ton obsession de l’écrit ?

Pas du tout. Pas de solitude pour moi. Ces individus sont perdus parce que la langue est carnivore, et que je les sacrifie sur son autel de passe.

Houellebecq ne jure que par Balzac, pourquoi Flaubert ?

Parce qu’il a écrit ces mots: “La vie! La vie! Bander… tout est là!” Le contraire de Houellebecq, en somme…
Tu travailles au corps les mots mais aussi la structure de tes livres, les jeux typographiques. Comment te situes-tu dans le débat entre l’artiste engagé et l’artiste enfermé dans sa tour d’ivoire à la poursuite d'une création impossible?

J’estime que se coltiner avec la langue est l’engagement minimum de l’écrivain. Prétendre être engagé et traiter du réel dans la fiction quand on ne remue pas la langue d’un millimètre est une farce. S’engager, c’est mettre les mains dans le cambouis, et pour un écrivain, le cambouis c’est la langue, pas le journal télévisé.
Sartre reprochait à Flaubert d’être coupé de son époque, son absence d’implication sur la scène sociale et politique. Que lui réponds-tu ? L’art est-il plus important que la vie ?

L’art peut nous aider à donner une définition plus complexe de la vie, plus dynamique. L’art est un défi à la vie, pas son ennemi. L’art nous permet d’appréhender les forces non mercantiles de la vie. Il n’y a pas à choisir entre l’un et l’autre.
Le point de vue de Marion Laine–réalisatrice d’ Un Cœur simple (et compagne de Claro ndlr), sur les écrans le 26 mars- sur Flaubert se rapproche-t-il du tien ?

La patience inquiète de ses images fait justice à la prose de Flaubert. Tous les deux, nous avons la même perception de l’écriture flaubertienne: un ogre sensuel qui travaille au bistouri.
La musique informe-t-elle –donne-t-elle une forme à- ton écriture (–cf. Black Box Beatles paru en 2007) ?

Tout ce qui fonctionne par vitesse et intensité nourrie mon écriture. La musique me donne donc des “pistes”.
A propos de la nouvelle traduction des Confessions (Les Aveux) de St Augustin, un critique disait que traduire permettait au traducteur de se trouver. Qu’en penses-tu ?

Je pense que traduire permet au traducteur de se perdre. Mort de l’ego. Fin de l’auteur. Pulvérisation totale dans la langue. Se trouver? A quoi bon. C’est la justesse de la langue qu’il faut trouver, pas les miettes collées dans le nombril.
La littérature française doit-elle vraiment s’incliner devant le grand roman américain ?

S’incliner est toujours un peu dangereux, surtout si on ne sait pas qui se trouve derrière. Le roman français peut apprendre du roman américain, mais aussi du roman latino, hongrois, etc. Nous ne sommes pas en France dans une tradition du “grand roman” pas plus que les Américains ne le sont dans celle du “livre” au sens mallarméen. Les Américains ne s’intéressent pas à notre littérature; nous lisons la leur. Alors s’incliner, ça ferait peut-être beaucoup…

Quid de ton projet Livre vain (suite du Livre XIX) ?

Il est en cours depuis cinq ans. J’accumule les recherches, les notes. La structure évolue. Des chapitres se mettent en place. Ça va prendre dix ans. Ou ça n’aboutira jamais.
Tu as maintenant publié une dizaine de livres en un peu plus de vingt ans. Vers quoi ton écriture évolue-t-elle ?

Tout style a pour ambition sa propre négation, afin d’éviter l’auto-parodie. Mon écriture tend donc vers autre chose, un autre devenir. Je doute que ce soit vers la sécheresse. Mais sait-on jamais…
Arrêteras-tu d’écrire un jour ?

J’en doute, je ne connais rien au commerce des armes.
Blog de Claro :http://towardgrace.blogspot.com/Madman Bovary, de Christophe Claro –Verticales- 197 pp. 17 Euros.Propos recueillis par Samuel DIXNEUF.

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