Le jour d'après la fusillade à la Castellane

Je donne la parole sur mon blog à sa demande à Pascal Pons, professeur des écoles affecté en maternelle à Marseille (15 e) et jeune militant de la CGT Educ'Action. Rien en vaut en effet le point de vue (un des points de vue, il peut y en avoir d'autres) de ceux qui sont dans la mobilisation quotidienne.

Je donne la parole sur mon blog à sa demande à Pascal Pons, professeur des écoles affecté en maternelle à Marseille (15 e) et jeune militant de la CGT Educ'Action. Rien en vaut en effet le point de vue (un des points de vue, il peut y en avoir d'autres) de ceux qui sont dans la mobilisation quotidienne.

 

« L'école est fermée aujourd'hui pour droit de retrait »

C'est devant l'école élémentaire Henri Barnier que j'ai posé mon sac à dos de représentant syndical. Au-dessus de la sonnette, quelqu'un s'est amusé à effacer les lettres d'un « Merci » sur une pancarte, si bien qu'il ne reste que le « Mer ». Merde, a-t-on envie de conclure. Car, pour parler franc, les gens qui vivent juste à côté de cette école, les collègues qui y travaillent et les élèves qui tentent d'y étudier sont en train de s'y noyer.

Au moment où j'appuie sur la sonnette, je n'en sais pas plus que la France entière : hier, des tirs de kalachnikovs ont affolé tout le monde, provoquant l'évacuation d'une école maternelle. A l'interphone qui crachote, je m'annonce. J'y suis un peu connu pour être déjà passé à la maternelle d'à côté. On m'y avait récemment appris que les voitures de collègues se faisaient caillasser, dans le parking, depuis la rue. L'une des enseignantes avait même été visée par un morceau de parpaing... 

Une ancienne connaissance me fait entrer dans l'un des cercles de discussion, autour du directeur, qui est au téléphone. « Ils vont faire venir des psy ? Il faut les prévenir, c'est eux qui risquent d'avoir besoin de psy en repartant d'ici ». Les collègues rient de la vanne. Je ne sais pas quelle ambiance il y a dans cette équipe en temps normal mais là, c'est détendu, aussi étonnant que ça puisse paraître. On s'habitue à tout, y compris à l'impensable.

J'apprends peu de chose de plus sur la journée de la veille. Juste ces détails croustillants qu'affectionnerait BFM TV pour meubler sur du vide. Comment ne pas en parler entre nous ? Ce n'est que le prélude nécessaire à la longue liste de problèmes que les collègues m’énuméreront tout au long de la journée.

Outre les voitures des collègues caillassées en maternelle, l'école a été à de multiples reprises visitée la nuit et vandalisée ces derniers mois, sans parler des paroles quelquefois agressives au portail par des parents dépassés, d'un plafond qui s'effondre faute de réparations, des ATSEM en sous-effectif constant, de l'absence totale de remplaçants quand les collègues finissent par (logiquement) craquer...

En tout, c'est une petite dizaine de plaintes qui ont été déposées par les enseignants de l'école, toujours en leur nom propre, jamais au nom de l'Education Nationale. Courriers, alertes, fiches d'incidents... Les hiérarques savent tout, n'ont rien pu rater de ce que les collègues se démènent à leur faire remonter. Eux qui sont si prompts à intervenir quand un enseignant ne fait pas assez preuve de « loyauté » à leur goût restent les bras ballants devant la violence faite à leurs agents.

Un peu plus haut, à la maternelle Castellane, on y apprend le double jeu de cette même hiérarchie ces dernières heures : la veille, lorsque cette dernière avait été prévenue de leur utilisation imminente du droit de retrait, elle avait répondu qu'il «  fallait assurer de la continuité de service » et qu'il y aurait par conséquent « des remplaçants ». Pas mal : des remplaçants pour venir prendre des risques à la place de collègues justement partis parce qu'il y en avait trop. Heureusement, au petit matin, tout le monde semble revenu à la raison et la hiérarchie se déplace en personne pour assurer les collègues de leur soutien. Ouf !

Dans cette école aussi, les plaintes et les signalements n'ont eu de cesse de pleuvoir pour informer tout ce beau monde. La pression, ça fait longtemps qu'elle monte, et c'est pire cette année, chaque enseignant qui travaille ici vous le dira. Dernier incident grave en date pendant les vacances de Noël : l'école a été incendiée. Tout est parti d'une histoire de singe. D'un vrai singe, qui terrorisait les élèves : plusieurs d'entre eux avaient été blessés, mordus ou griffés. Un jour, la directrice parvient enfin à enfermer le singe dans les toilettes. Elle appelle la police pour les prévenir de sa prise mais, pendant que celle-ci tergiverse, quatre jeunes hommes font irruption dans l'école pour récupérer l'animal. La directrice refuse de le leur rendre. S'ensuit des menaces, quelques dégradations. La situation devenant trop dangereuse, elle est contrainte de céder. Le singe repart dans le quartier avec ses jeunes propriétaires et ne sera capturé que quelques semaines plus tard, après de nouvelles intrusions dans le collège voisin. Mais non sans menace : l'un des intrus promet qu'il reviendra « tout brûler ».

Personne n'est intervenu, tout là-haut. La directrice, isolée, porte plainte en son nom, pour protéger l'école. Elle se dit capable d'identifier le jeune qui l'a agressée dans l'école. A l'heure actuelle, elle fait toujours l'objet de menaces. Un soir, une Audi noire l'a même suivie longuement. Et pourtant : dans cette école, les collègues ont pris l'habitude de toujours partir ensemble, en convoi, pour ne pas être seule dans le quartier.

Dès lors, comment en vouloir aux enseignants qui « laissent passer » des incivilités quotidiennes ? Comble du cynisme : après avoir constaté l'incendie dont on pouvait pourtant prévoir l'imminence, l'administration exige que les élèves reprennent les cours dans l'école, dès le premier jour de la rentrée de janvier, comme si rien ne s'était passé. Il a fallu toute la ténacité de l'équipe pour que la rentrée soit décalée d'un misérable jour, le temps au moins que les premiers tests sur la présence d'amiante aient donné leur verdict. Heureusement : les tests se révèlent négatifs.

Le quotidien que vivent les écoliers et les collègues des deux écoles de la Castellane est bien évidemment la conséquence d'années de politiques sociales dévastatrices. Le quartier de la Castellane est un ghetto ouvert, dans lequel sont concentrés des immigrés anciens et plus récents, dans une misère quasi-totale. Où le tissu associatif délaissé ne suffit plus à faire face. Les seuls qui y émergent sont quelques petits truands, qui y font régner la terreur sur des parents menacés à la fois de l'intérieur et de l'extérieur, par des situations administratives non régularisées qui les oblige d'autant plus au silence.

Mais le plus intolérable pour s'en tenir à ceux qui y travaillent, c'est sans aucun doute la neutralité bienveillante des institutions républicaines, trop occupées à presser comme des citrons leurs agents pour relancer la compétitivité des grands patrons du CAC40 à coup de milliards, le tout en remboursant une dette qui ressemble de plus en plus au mobile du crime. Comment s'étonner dès lors que ces enfants oubliés de tous échouent souvent à se construire en tant que citoyen ?

Lorsque je quitte la Castellane, un camarade venu lui aussi prêter main forte me demande : « Tu sais ce que c'est, la force des riches ? » J'ai pas mal d'idées en tête. Mais la réponse à son énigme est plus simple, plus limpide : « Eux, ils sont organisés. » Alors qu'à cela ne tienne. Organisons-nous.

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