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Billet de blog 18 janv. 2016

Les faits sont têtus

Les travaux de l'INED sur les trajectoires de l’immigration ont quelque chose de «définitif» dans ce qu'ils établissent. Nous pourrions de ce fait éliminer les polémiques inutiles qui minent la gauche radicale sur le sujet. Et on aurait fait ainsi un grand pas, pour lutter contre les discriminations en partant tous ensemble de la réalité incontestable que décrit l’Institut.

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Les travaux de l'INED sur les trajectoires de l’immigration ont quelque chose de « définitif » dans ce qu'ils établissent. Nous pourrions de ce fait éliminer les polémiques inutiles qui minent la gauche radicale sur le sujet. Et on aurait fait ainsi un grand pas, pour lutter contre les discriminations en partant tous ensemble de la réalité incontestable que décrit l’Institut.

Comme le dit un ami commun, « les faits sont têtus ». L'étude qui vient de paraître de l'INED[1] a une limite, les enquêtes datent surtout de 2008/2009, et les choses ont pu changer depuis. Mais la plupart des données sont si massives (mariages mixtes, évolution vis à vis de la religion, adhésion « aux valeurs »...) que si ça a bougé, c'est sans remise en cause des grandes tendances. De cela il ressort une conclusion majeure, centrale, définitive, résumée dans un titre de Libération, « Même s'ils adhèrent massivement à leur nouveau pays, les personnes d'origines étrangère se heurtent souvent à un « déni de francité ». En effet, 93% de la deuxième génération sont d'accord avec des formules comme : «je me sens Français » ou « je me sens chez moi en France » (ce qui recoupe les sentiments empiriques dont je n'ai cessé de faire part au vu de mon expérience locale de militant et d'élu des Quartiers Nord de Marseille). Même si ça ne s'y limite pas. Citation :

« Prédominant chez les descendants d’immigrés, ce sentiment est largement partagé par les immigrés, même lorsqu’ils n’ont pas la nationalité française (47% des immigrés étrangers disent se sentir Français). Non seulement la référence aux origines dans l’identité peut se maintenir avec une appartenance française forte, mais celle-ci ne s’oppose pas à l’existence d’un sentiment national envers le pays d’origine, d’ego ou de ses parents. Nous observons ainsi un modèle composé d’une pluralité d’appartenances, peu hiérarchisées, qui coexistent en dépit des pressions à choisir entre elles qui reviennent régulièrement dans certains discours politiques ». Mais ce mélange d'appartenances est en fait la règle générale, pour nous tous[2] Je ne suis pas sûr que, dans certaines limites bien entendu, ce serait très différent pour un marseillais « exilé » à Paris. On connaît les pressions chez les assimilationnistes pour « choisir » néanmoins. Mais pour la gauche radicale, le plus intelligent dans ces conditions n'est sûrement pas de se concentrer sur les 7% restants, en se précipitant sur ce que j'ai appelé « le solo funèbre »[3], et de faire chorus certes de l'autre côté de la barricade, mais avec ceux qui veulent exclurent les 93% de l’appartenance française. Et encore moins, évidemment, de rejeter, main dans la main cette fois-ci avec la droite, cette puissante « déclaration de francité ». Au risque, clairement présent désormais, de favoriser le retournement de ce rejet en dérives violentes. Non, le plus juste est de lutter contre le  «déni de francité», massif (selon la même étude), qui renvoie aux seules origines. Ce déni comprenant les sentiments et préjugés bien ancrés dans ce que l'INED appelle « le groupe majoritaire », comme dans les pratiques sociales et institutionnelles, de fait puissamment discriminatoires.

La question de la religion apparaît bien comme un des éléments d'évolution nettement différentiée dans le pays : « Les résultats de l’enquête confirment la forte sécularisation de la population en France. La population majoritaire se distingue de ce point de vue assez nettement des immigrés et de leurs descendants. Non seulement la proportion d’athées et d’agnostiques (49% ; et si on y ajoute ce que l'INED appelle « détachés » de la religion, on atteint 62% ; même 95% si on y compte ce que l'INED appelle « à religiosité modérée » ; SJ) y est beaucoup plus élevée, mais la religiosité des Catholiques, qui forment l’essentiel des personnes religieusement affiliées de la population majoritaire, est plus faible que celle observée pour les Musulmans ou les Juifs. A l’inverse, la religion joue un rôle plus important dans la vie des Musulmans aussi bien en tant que référence spirituelle, culturelle ou sociale, ainsi que comme trait identitaire. »

Ce qui signale une « question » (au sens des grandes questions de contrat social et du « vivre ensemble ») à traiter spécifiquement (comme je m'y suis efforcé dans le texte « contre un solo funèbre », à l'instar de beaucoup d'autres auteurs). Comme le disait Martin Luther King juste avant d’être assassiné, « Nous devons apprendre à vivre ensemble, comme des frères, sinon nous allons mourir tous ensemble, comme des idiots ». Avec une évidence immédiatement déduite des données de l’INED : il n’y aura aucune légitimité ni possibilité de revenir sur la sécularisation générale, si massivement attestée. Et traduite dans des encadrements précis (Loi de 1905 bien entendu, égalité entre les hommes et les femmes, etc…). Et, autre évidence toute aussi décisive, celle de la nécessité d’une gauche fermement décidée à lutter contre les discriminations et à se battre contre les (trop) nombreuses volontés de faire fonctionner ces encadrements dans un sens islamophobe.

Ceci dit il faut de plus prendre garde à ne pas confondre des tendances (et des pourcentages) avec des effets de masse (et des nombres absolus). « Figurant dans la liste des traits proposés pour se définir, la religion a rarement été choisie par les enquêtés : 7% seulement y font référence (il s’agit donc ici de la population générale, SJ). Témoignant de l’actualité de la religion dans leur vie, les immigrés et leurs descendants sont 21% à la citer. La place de la religion comme trait identitaire atteint 28% pour les immigrés du Maghreb et 26% pour ceux de Turquie. ». C'est 4 fois plus que dans la population générale. Mais malgré une religiosité beaucoup plus affirmée dans ces dernières catégories, son affirmation spontanée comme « trait identitaire » personnel reste quand même nettement minoritaire : plus de 70% ne s'y réfèrent pas quand il faut se définir identitairement. Sauf pour ceux et celles, issu-e-s de « la population majoritaire », qui, comme Sarkozy lors de son débat avec Hollande, les avait assigné-e-s ainsi, comme « d'apparence musulmane »...

Si, les faits étant têtus, on pouvait éviter de décider à la place des gens ceux et celles qui sont censé-e-s « représenter vraiment ce qu'ils pensent » ! Que beaucoup dans la gauche radicale ont tendance à chercher dans les 7%, alors que les concerné-e-s ne cessent de répéter clairement et en masse « ce qu'ils/elles pensent vraiment » sur tous les tons... Et alors que ces travaux de l'INED ont quelque chose de « définitif » dans ce qu'ils établissent (beaucoup étaient disponibles dès 2012/2013, il suffisait de s'y intéresser). Nous pourrions de ce fait éliminer des polémiques inutiles. Et on aurait fait ainsi un grand pas, en partant tous ensemble de cette réalité incontestable : à gauche, notre tâche essentielle est de faire sauter le barrage raciste de « refus de la francité », ce qui concerne certes la religion, mais surtout beaucoup les données discriminatoires ("sociales" mais pas seulement) excellemment documentées dans le livre.


[1] INED, 2015, Trajectoires et origines. Enquête sur la diversité des populations en France

sous la direction de Cris Beauchemin, Christelle Hamel et Patrick Simon

Collection : Grandes Enquêtes

[2] Samy Johsua, Contribution à un débat – Concurrences et convergence des luttes émancipatrices : des thèses pour aborder cette question stratégique, http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article35878

[3] [3]Samy Johsua, Contre un solo funèbre, apprendre à vivre ensemble – Réflexions de gauche autour de la « question musulmane » en France, http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article36886

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