Le FN tel qu’en lui-même

« Nous allons éradiquer les dernières métastases rouges de nos quartiers ».A Marseille le FN durcit le discours, s’en prend aux personnes. L’humiliation comme gouvernance. Et son essence l’emporte de plus en plus sur l’apparence qu’il voudrait lisse. Sans susciter de réaction à la mesure, même si une partie des quartiers populaires se mobilise.

« Nous allons éradiquer les dernières métastases rouges de nos quartiers ».

A Marseille le FN durcit le discours, s’en prend aux personnes. L’humiliation comme gouvernance. Et son essence l’emporte de plus en plus sur l’apparence qu’il voudrait lisse. Sans susciter de réaction à la mesure, même si une partie des quartiers populaires se mobilise.

Samy Johsua[1]

 Le FN Stéphane Ravier, élu de justesse dans le 7ème secteur de Marseille, a d’abord joué l’homme normal. Présence sur les stades du dimanche, tour des Comités d’intérêt de Quartier, inaugurations en tous genres. Attitude qui continue, d’autant que, élus de droite aidant dans les bouches du Rhône, il est depuis élu sénateur. Et qui conduit parfois à de petites sucreries à déguster sans modération, comme le choix de Ravier d’assister à l’inauguration d’une rue Aimé Césaire. Après maintes hésitations publiques, ceci concernant quand même « un militant antifrançais »… 90 minutes à avaler les déclarations à la gloire du chantre de la négritude, de l’universalité vraie et de l’antiracisme. Un délice pour les yeux et les oreilles et peut-être le pire moment pour l’élu FN depuis mars dernier.

Mais l’attitude polie ne l’empêchait pas, dès le début du mandat, de donner les signaux nécessaires à l’électorat qu’il vise. Appliquant à la lettre le manuel très détaillé élaboré par les instances nationales à destination des élus FN. S’opposer aux programmes sociaux dès que, de près ou de loin, ça concerne les Cités populaires, voter contre les subventions aux centres sociaux qui ne font pas allégeance, et bien sûr, contre les subventions qui vont à ce que le FN classe comme « associations communautaires ». Même quand il s’agit de réparer une dalle à la sortie d’une station de métro… Chacun de ces votes est assorti d’un tract à destination non évidemment de ces populations qu’on attaque ainsi, mais à celles dont on pense qu’elles seront enthousiasmées par ce courageux traitement inégalitaire. Et peu à peu la logique s’est affirmée et étendue, avec un Maire n’hésitant jamais à en livrer l’essence, celle de la « préférence nationale ». Tout en reconnaissant l’impossibilité légale de sa mise en œuvre (en leur temps les Mégret à Vitrolles y avaient perdu leur Mairie), et en la promettant pour la suite de la victoire espérée en 2017.

Mais les choses se sont brutalement aggravées en peu de temps. Le FN a chevauché les évènements de janvier avec une campagne en vue des élections départementales entièrement tournée contre les musulmans, désignés en tant que tels. Avec la bataille pour « le contrôle systématique de tous les quartiers susceptibles d’abriter des islamistes » (suivez le regard), et la dénonciation de « l’UMPS » pour avoir laissé se constituer « des enclaves étrangères hors de contrôle ». On n’en est plus aux « zones interdites », mais à des « enclaves étrangères » ! Parallèlement, Stéphane Ravier en est venu à la systématisation des attaques personnelles et aux menaces. Il n’a manifestement pas apprécié d’être pris à revers dans la guerre des symboles autour de l’installation d’une crèche dans les locaux de la Mairie[2]. Il ne voit dans la crèche qu’une manifestation chrétienne (ce qu’elle est bien entendu), mais pas les symboles évidents qui lui sont attachés : une famille méprisée, rejetée par « les bons citoyens » de l’époque, sauf par quelques Justes du village, contrainte d’accoucher dans une étable. Insulte contre symbole, voilà le rédacteur de ce billet assimilé à l’âne de la crèche, ceci s’ajoutant à l’insulte à un jeune élu UMP ramené à ses « couches culottes ». Symbolique aussi, mais encore plus parlante, la polémique à propos des naturalisations. Le Maire du 7ème secteur tonne à son habitude contre l’immigration, mais avec un pas de plus, incluant ces « naturalisations accordées à la pelle par les droits de l’hommiste », et qui (suivez encore le regard) « occupent » nos quartiers. Je me permets donc lors de cette séance de lui rappeler que sa propre mère, née espagnole, l’a été, naturalisée. Et que je m’en félicite. Ceci dit sans ironie aucune : je ne connais ni la dame ni ses idées, et un principe est un principe. Le mien est celui d’une République la plus ouverte et accueillante possible, sans demander au préalable un quelconque certificat de conformité. Justement, pour Stéphane Ravier qui y voit une attaque à sa famille (comme on peut se tromper !), il y a les bonnes naturalisations et les mauvaises. Le débat rebondit à la séance suivante. Je lui fais remarquer que nos arrondissements, les 13 et 14, comptent, selon l’Insee 8,8% d’étrangers (8.4% pour La France et 12.9% pour Marseille), et qu’en conséquence sa calamiteuse « préférence nationale » ne changerait rien pour plus de 90% de la population. Sauf à distinguer les bons français des mauvais, et d’en venir, appuyé par les complotistes théories du « grand remplacement », aux solutions de déportation évoquées par Eric Zemmour. Avec la certitude, naïve c’est vrai, que bien que tout le monde sache que c’est exactement ce qu’il pense, il ne pourrait faire autrement que tenter de démentir cet enchaînement implacable, puisque sa chef, Marine Le Pen, s’en est démarquée. Mais non, il assume et défend : « « tous les chiffres officiels sont bidonnés, on nous cache tout - Je pense qu’il y a un processus de grand remplacement par l’immigration massive, les bi-nationaux et même les gens qui ont une triple nationalité… et pourquoi pas plus ! ».

Alors les votes contre les Cités s’éclairent d’une manière encore plus redoutable. Comme le dit un des adjoints de Ravier : « Nous sommes contre tout l’argent investi dans les PRU, c’est un trou sans fond, ce sont des millions d’euros perdus pour acheter la paix sociale. Nous, nous proposons de faire des économies en les supprimant… et ainsi on n’aurait pas perdu le triple A ! ». Au point que ça finit par se savoir. A la Cité populaire de la Busserine, les habitants ont fait les comptes du refus de subventionner un stade, les programmes de rénovation urbaine, et de ses déclarations sur ces Cités où il ne reste plus que « la boulangerie et la mosquée (rires dans la salle !) ». Et ont refusé la présence des élus FN lors d’un conflit concernant leur école. La Busserine, où le Maire ne se déplace qu’accompagné en conséquence d’une escouade policière, bien qu’il n’ait jamais été menacé personnellement évidemment.

C’en est donc trop et fusent alors les attaques et menaces. Déterrant une histoire vieille de près de 50 ans, le voilà me dépeignant comme un bolchevick couteau entre les dents. Il s’agissait alors de protester contre le scandale d’une réunion publique de Xavier Vallat, ancien commissaire général aux affaires juives de Vichy, sous couvert de l’Action Française. Action à mes yeux pleinement justifiée à l’époque comme elle le serait aujourd’hui. Puis, comme si ce n’était pas assez, la suite est explicite, « Nous allons éradiquer les dernières métastases rouges de nos quartiers » a déclaré le sénateur Maire au Conseil Municipal de Marseille. Eradiquer, métastases, rouges, commissaire aux affaires juives : l’essence prend le pas sur les apparences. Avec d’autres glissements trop facilement passés inaperçus, comme cette déclaration stupéfiante à l’encontre d’un élu UMP, pourtant secrétaire général du très droitier syndicat Alliance, à la gloire de ceux qui sont « sur le terrain … ceux qui en ont dans le pantalon », propos sexistes de corps de garde, mais venant d’un sénateur de la république quand même !

Une surprise ? Non, sauf sur le rythme du dévoilement. Mais des menaces à prendre au sérieux. Lors de la première mandature de Bompard à Orange, le travail d’attaques personnelles des élu-e-s de l’opposition a été mené systématiquement, comme une politique pensée, en vue de détruire. Un grand classique de l’extrême droite dans notre histoire. Ou en vue de débaucher, ce qui fut le cas là bas venant du PS et plus encore de l’UMP. Dans le 7ème secteur de Marseille, deux élus de ce parti viennent d’ailleurs de rallier le groupe FN. Bien entendu, ça ne marche pas à tous les coups, certains (comme moi-même) étant plus qu’honorés d’être l’objet de cette vindicte personnelle. Mais ça fait système avec le violent positionnement islamophobe, antipopulaire et antisocial, sans que malheureusement la conscience claire du danger ne se développe au même rythme.

Il faut dire que vu de cette partie de Marseille, une certitude se fait chaque jour plus forte. Pas moyen de s’opposer à cette résistible progression tant que la politique catastrophique menée par Hollande et Valls ne trouvera pas une alternative décidée sur sa gauche. Une autre histoire ? Pas vraiment…

 

 

 

 


[1] Elu Front de Gauche 7ème secteur de Marseille

[2] « Monsieur le Maire (FN) accueille dans ses locaux, en cette période de grand froid, un jeune couple de SDF juifs de Palestine, alors que tous les bons patriotes des quartiers chics leur ont fermé la porte, et dont la femme, enceinte quasiment à terme, porte le voile traditionnel.

Autour de la paille installée pour l’accouchement qui ne saurait tarder, les Justes parmi les voisins sont venus partager quelques nourritures et apporter leur solidarité à cette famille dans le besoin, dont un boumian dont on ne sait pas s’il est d’origine gitane ou rom. On voit aussi trois illuminés (certes en avance par rapport à l'Epiphanie) venus d’Arabie, d’Egypte et d’Afrique noire.

On peut s’étonner de cette hospitalité sans frontière digne de la patrie des droits de l’homme et regretter qu’elle ne s’étende qu’à des figurines d’argile… », Extraits d’un communiqué du FG

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