L’Europe sociale et démocratique: se donner les moyens d’y parvenir

Loin du repli nationaliste, une Europe et un monde solidaires sont le but constant d’une vraie politique progressiste. Mais un but sans les moyens de l’atteindre est un leurre. Seule une vraie confrontation avec les traités européens peut ouvrir une issue, une mobilisation massive dotée d’un « Plan A » -la priorité- -et s’il le faut, d’un plan B.

Perdre de vue le but, et le chemin se transforme en impasse. Depuis des lustres, Wallerstein[1] décrit les raisons qui le conduisent à estimer que le capitalisme constitué historiquement est entré dans .sa crise finale. Et que s’ouvre devant nous une bifurcation qui peut soit conduire à un système encore plus barbare, soit à une issue collective solidaire à bâtir pour toute l’humanité. « Esprit de Davos » contre « Esprit de Porto Alegre »[2]. Si on peut discuter tel ou tel de ses arguments et même leur logique d’ensemble, on peut partager sa conclusion. Aucun retour en arrière ne sera possible, même si, comme le défend Wallerstein lui-même, sont légitimes toutes les batailles qui freinent la course folle néolibérale. En particulier est mythique l’idée de retourner aux seuls mécanismes nationaux d’antan. Et à la fois dangereuse, puisque sur cet horizon mythique peuvent se développer pourtant réellement les nouvelles idées et pratiques néo-fascistes.

C’est à un nouveau monde global qu’il faut songer, fait de solidarité concrète, de paix et d’avenir construit en commun. Où les causes des migrations obligées soient combattues, mais où les migrant-e-s soient accueilli-e-s avec humanité. C’est seulement à ce niveau global qu’on peut sérieusement poser et résoudre l’essentiel des défis écologiques. Et c’est ce niveau d’exigence qui doit nous guider déjà pour notre environnement immédiat, l’Europe et la Méditerranée. En s’appuyant pour ce faire sur le socle déterminant de la souveraineté populaire. Wallerstein, là encore, fait, à juste titre, remonter à la Grande Révolution le surgissement concomitant d’un regard favorable à la notion de « changement » et à celle de « souveraineté ». La première utilisable c’est vrai par les libéraux de tout type, avec pour eux des « changements » toujours plus au service des puissants. Mais aussi utilisable par celles et ceux d’en bas, hors de toute injonction transcendante, définitivement aptes à inventer le monde solidaire de demain. A condition, c’est le second élément, que la souveraineté, condition de la démocratie, soit construite et garantie. La souveraineté devant s’entendre sous des formes spécifiques depuis les communautés de base jusqu’à celle soutenant les grands regroupements régionaux voire mondiaux, en passant bien entendu, crucialement, par le niveau où les peuples jugent nécessaire de s’exprimer politiquement en commun, souvent les nations elles-mêmes.

Et, à s’en tenir à la seule Europe, elle ne l’est manifestement pas, démocratique. Avec, par exemple, une Banque Centrale échappant statutairement à tout contrôle politique d’en bas.

Le but donc, est internationaliste. Pas seulement par impératif moral (ce qui n’est nullement négligeable) mais par nécessité politique, sociale, écologique, démocratique. Et ensuite vient la discussion sur les moyens qui peuvent y conduire. Concernant l’Europe, Balibar a raison quand il décrit : « … ce que je propose d’appeler le double bind européen : le fait que la construction politique de l’Europe soit aujourd’hui à la fois indispensable dans l’intérêt de ses populations et même du monde, et insoutenable dans les formes qu’elle a acquises »[3].

Mais lui, comme d’autres, semble ensuite s’arrêter en chemin. Ces liens qui nous contraignent, il faut bien les couper quelque part non ? Et, inévitablement, c’est en rompant avec « les formes », autrement dit avec les structures antidémocratiques de la « gouvernance » européenne. Comme avec ses traités qui, l’un après l’autre, ont renforcé la « cage de fer » des politiques pro capitalistes dans l’Union Européenne. Comment faire ? A moins d’accepter de se battre seulement avec des mots, donc avec un couteau sans lame, il faut bien mesurer le moment présent, et partir de l’analyse concrète d’une situation concrète. La manière dont la Grèce a été traitée il y a trois ans nous indique exactement le schéma de l’épure. Même si on peut souhaiter des luttes communes à l’échelle du continent et tout faire pour les développer, les rapports de force sont par trop divergents dans les différents pays pour remettre en cause par ce seul biais le poids démesuré désormais acquis en particulier par les dirigeants allemands et leur « ordolibéralisme ». Et par ceux qui soutiennent cette orientation dans tous les pays. Si on se refuse à renvoyer tous les combats indispensables à des temps meilleurs et improbables, il faudra bien que, comme les grecs pour le coup, les pays où le rapport de force le permettra se lancent en premier. Et alors comment fait-on pour éviter l’issue désastreuse qu’a acceptée Tsipras ? Voire soutenir ce choix comme inévitable ainsi que l’expliquent Pierre Laurent et Benoît Hamon ?

C’est la bonne, la seule question qui vaille pour les forces progressistes. Si une majorité de rupture parvient au pouvoir dans un pays que devra t-elle faire ? Proclamer bien haut son but émancipateur, mais rester paralysée tant qu’on n’aura pas convaincu les autres gouvernements, et en particulier celui de l’Allemagne ? C’est ce qu’on a cru comprendre des positions de Hamon, voire de Varoufakis désormais. Ou alors, nonobstant les traités, et fort du mandat donné par le peuple, engager la politique de rupture promise. Sans sortie ni de l’Union, ni de l’Euro, en engageant donc les négociations qui pourraient permettre de sauver l’un et l’autre. Avec de nouveaux traités (en particulier la fin de l’indépendance de la BCE, l’’instauration de politiques de convergence sociales, le rejet de l’Europe forteresse et guerrière). Ceci tout en permettant parallèlement que la politique progressiste choisie dans un ou des pays entre en œuvre. C’est le moment du Plan A, le choix de base. Impossible nous dit-on, Merkel (ou la personne qui prendrait sa suite) ne voudra jamais. Un peu comme dans ce dessin de Wolinski en 1968 où un dirigeant demande à la foule « mais alors qu’est-ce que vous voulez » ?, et face à la réponse, « la révolution » s’exclame : « vous êtes fous, les patrons ne voudront jamais ! ». Mais si on en est persuadés à ce point autant dire que, si le but est magnifique, le chemin suivi est une impasse.

Jean-Luc Mélenchon estime pour sa part au contraire qu’on ne pourrait pas traiter une telle exigence de renégociation comme on l’a fait pour la Grèce. A juste titre. On peut penser avec lui qu’à défaut, il n’y aurait plus d’Europe. Ceci sera appuyé par la démonstration que de telles politiques ne seraient pas seulement en faveur de la population française en l’occurrence, mais de tous les peuples subissant les effets de la « concurrence libre et non faussée », des chantages à la dette et des politiques d’austérité à vie. Le plan A n’est pas un coup de chapeau démagogique masquant une volonté de repli national : c’est un choix absolument réaliste. Ou alors la responsabilité de la fin éventuelle du rêve européen (qui a malheureusement pris de trop les traits d’un cauchemar ces dernières années) changerait d’épaules. Non ce n’est pas une bataille xénophobe, ou tournée contre le peuple allemand. Ou un quelconque peuple d’ailleurs : c’est un combat pour le progrès commun. Si on déclare cette bataille (Plan A) perdue d’avance, autant renoncer tout de suite, plutôt que de multiplier les belles déclarations sans aucune chance de réalisation. Et à coup sûr ouvrir encore plus grande la porte aux vrais ennemis des peuples, à la mode du FN et de tous ces mouvements xénophobes qui fleurissent malheureusement sur le continent comme résultat des politiques antipopulaires et antidémocratiques suivies depuis trop longtemps. Mais si le Plan A est sérieux, il faut aussi prévoir c’est vrai qu’on puisse ne pas gagner. Comme dit Gramsci, « On ne peut prévoir que la lutte » pas son résultat. Le « très gauchiste » prix Nobel Joseph Stiglitz s’étonnait en son temps que la Grèce n’ait prévu aucun « Plan B », ce qui pour lui rendait la capitulation certaine[4]. Hamon, et nombre d’autres critiques de gauche, peu suspects pourtant de vouloir la poursuite de l’Europe telle qu’elle va, s’y refusent. Et défendent même que s’il y a un plan B, c’est qu’il n’y aura aucun plan A. Dans une formule polémique on laisse dire que le vrai Plan A, c’est le Plan B, la sortie délibérée. Il faut au contraire rendre clair pour tout le monde que si le Plan A est rejeté, l’affaire n’en restera pas là, et qu’il y aurait un plan B. C’est même la meilleure manière, en montrant sa détermination sans faille, de donner le maximum de chances au Plan A.

« Souverainisme », « Repli nationaliste » sont alors parmi les qualificatifs les plus polis pour rejeter une telle perspective. Rien de tout cela. Le but reste le même : appuyé par le rétablissement des souverainetés populaires à tous les niveaux, bâtir une perspective solidaire d’abord pour les peuples cousins et limitrophes, puis pour le monde entier. Mais qui veut le but doit donner un chemin crédible d’y parvenir et les moyens qui vont avec. Sinon l’insulte polémique est là juste pour masquer le renoncement de fait. Aux prochaines élections européennes ce choix doit être proposé avec le plus grand esprit d’ouverture, combiné avec la plus grande exigence de clarté. C’est la voie choisie par la France Insoumise à sa Convention de Clermont. Et qui sera partagée n’en doutons pas par une large part des forces de rupture humanistes en Europe. Pas une voie facile, mais, étant donné l’adversaire, sa puissance et sa détermination, c’est la seule, appuyée sur la mobilisation populaire dans toute l’Europe, qui se donne une chance de succès.

 

[1] Immanuel Wallerstein, 2017, La gauche globale. Hier, aujourd’hui, demain Paris, Interventions

[2] En référence à la tenue des plus imposants « Forum Social », en 2001, 2002, 2003

[3] https://blogs.mediapart.fr/ebalibar/blog/191217/hannah-arendt-et-la-refondation-europeenne

 [4] C’est aussi ce que décrit de manière saisissante l’ancien ministre des finances grec Varoufakis. Sans pouvoir entrer ici dans le détail du contenu possible du plan B, rappelons que de nombreuses « réunions du Plan B » se sont déjà tenues en Europe, et montrent amplement la faisabilité de la chose sans aucun glissement nationaliste.

 

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