Une question à Philippe Corcuff : so what ?

On y trouve indéniablement des choses excellentes.

C’est toujours avec intérêt, voire impatience qu’on attend les missives de Philippe Corcuff nous expliquant combien la gauche n’est pas à la hauteur, pense à contre sens, si même elle pense. A la lecture la dernière donnée à Médiapart[1], cependant, il y a comme un malaise. On y trouve indéniablement des choses excellentes. Où on le suit aisément dans certaines de ses détestations (je veux dire plus précisément que moi je le suis). D’autres moins évidentes, comme c’est normal. Ainsi je trouve qu’il a plus que raison dans sa défense de Médiapart (et même, allez, de son directeur Edwy Plenel). Mon avis à ce sujet est le sien : ils font leur boulot, et plutôt bien. Ce n’est quand même pas leur faute si les relais à gauche sont si faibles. Contre Michéa aussi, je trouve ses emportements pleinement justifiés. Pas étonnant en ce qui me concerne, puisque j’ai publié il y a longtemps, une tribune avec le même Corcuff[2] pour défendre une idée essentielle qui nous est commune : au final, l’émancipation ne veut rien dire si elle ne s’étend pas jusqu’aux individus eux-mêmes (comme le dit le Manifeste de Marx et Engels, « …Le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous »).

Alors pourquoi ma question ? Oui, justement alors ? Est-on vraiment plus avancés une fois lue cette missive ? On en fait quoi ? So what mon ami ? Corcuff semble dire : c’est pas mon problème. J’ai bien assez à me débattre entre éthiques de la vérité et de la responsabilité pour me demander, en plus, en quoi ceci serait d’une quelconque utilité pour la gauche concrète qui jour après jour, cherche une issue effective.

C’est que d’issue, voilà, il n’y a pas nous dit Corcuff. « Plutôt que d’orienter principalement leur attention sur la construction de mouvements sociaux à l’échelle européenne et mondiale, ils tendent à donner une grande importance à la confection de mesures applicables à l’échelle de l’État-nation ».

Voilà qui mérite de s’y attarder un moment. Soit par exemple une chômeuse en Grèce (ou une autre tombée dans « la mauvaise moitié » de l’Etat Espagnol). Elle se plaint ? Elle voudrait une issue ? Tu n’y penses pas ma pauvre amie. Pas comme ça ! Pas tout de suite ! Il faut un mouvement « à l’échelle européenne et mondiale ». C’est pour dans très longtemps ? Et moi, Philippe, je n’ai pas la moindre idée de quand et comment ça serait possible ? Mais c’est la loi de l’histoire, qu’est-ce qu’on peut y faire ? Et puis quoi, de l’optimisme que diable. Tu n’entends pas « l’écho, au moins symbolique, des mobilisations altermondialistes » ? Et, attention, un peu de tenue ! Faut prendre sur soi. Les années 30, tu n’en as pas entendu parler ? A force de chercher des issues à ta portée, mais c’est que tu nous ramènerais tout droit la vermine fasciste[3] !

En l’occurrence, l’internationalisme de Philippe se fait malheureusement à vue tellement courte qu’il se limite à ce qu’il pense être la situation de la gauche dans la seule France. Mais Kouvelakis qu’il critique durement, lui, en Grèce, fait partie de la direction de Syriza. Laquelle est (peut-être) aux portes du pouvoir. Il n’est pas obligé, même juste un peu, pratiquement comme intellectuellement, de se poser la question de ce que ferait un tel gouvernement ? Il s’avère que sur cette question, je suis personnellement assez dubitatif quant à la sortie de l’euro qu’il défend comme la seule bonne voie. Mais on peut en discuter non ? Ne pas le faire au nom d’un « mouvement mondial » mais où donc mon camarade Philippe, d’habitude les pieds bien sur terre, va –il chercher ça ?

Sur ce thème comme sur d’autres, il répète comme un mantra que « le plan principal … (est celui) de l’auto-émancipation des opprimés et de leur auto-organisation ». Incontestable à mes yeux. Sauf qu’il faut prendre le contre pied de ce qu’avance Philippe. Dans ce cadre général, les luttes n’ont nul besoin premier de commentateurs et d’analystes, même brillants : elles existent par elles mêmes. Mais est-ce suffisant ? Combien de temps et de désillusions faudra t-il à lui et à d’autres pour saisir que ce qui fait défaut en Egypte, en Tunisie, en Syrie ou encore en Italie et dans l’Etat Espagnol (et en fait partout ailleurs) n’est pas seulement et même pas tant la mobilisation des masses mais le manque d’issue politique (« applicable » comme il dit), issue qui soit ancrée à la fois à gauche et sur les catégories populaires ?

Sur l’Union Européenne maintenant plus précisément. Les « contre tendances » que décrit Philippe sont-elles du même niveau que les tendances principales ? On peut vraiment faire la balance entre la négociation en cours de l’accord transatlantique et le programme Erasmus ? Les institutions de l’UE sont-elles réformables en profondeur, nonobstant les marges de manœuvre toujours présentes ? On ne saura pas, comme ça arrive parfois avec Philippe pour qui la description des « contradictions, contre-tendances » l’empêche de se prononcer au final. So what concernant l’UE mon ami ?

Philippe Corcuff mobilise Poulantzas contre Durand et ses compères[4]. On ne peut guère se tromper plus, non sur Poulantzas, mais sur l’UE justement. Tout le génie de ses initiateurs est de l’avoir conçue volontairement sans constitution d’un Etat. Ou plutôt disposant d’attributs étatiques comparables (et de plus en plus) mais sans aucun (ou si peu) des espaces d’autonomie relative que décrit Poulantzas. Au point que par un processus bien connu, les gouvernements de chaque Etat membre, toujours comptables eux de ces espaces, s’en débarrassent au cours de procédures opaques échappant en quasi-totalité à tout contrôle populaire. Certains pensent y remédier en optant pour le fédéralisme et la démocratisation des structures, comme Cohn Bendit. Mais la démocratisation de l’UE nécessiterait à elle seule une véritable révolution, laquelle est impossible même à concevoir si elle ne s’accompagne pas d’une révolution sociale. C’est l’objectif qu’il faut défendre, assurément. Mais en attendant, la question demeure : so what ? Avec raison Philippe Corcuff remarque qu’à trop vouloir prouver, les auteurs qu’il critique en viennent à saper rétrospectivement leur engagement dans la campagne du non de gauche en 2005 au nom « d’une autre Europe ». Mais on ne peut pourtant pas ignorer le surgissement de la crise capitaliste en 2008 et ses prolongements dévastateurs dans toute une partie de l’Europe. Lesquels rendent plus pressante la question qu’il ne faut surtout pas poser selon lui : comment on commence ? Commencer, car en effet il a raison sur un point : on ne fera pas le chemin à l’envers et il n’existe de solution sérieuse pour une rupture à gauche qu’en considérant au moins l’échelon européen. Mais ceci ne dit rien sur les conclusions à en tirer pour l’immédiat. J’ai défendu ailleurs[5] l’idée que : « Les enjeux sont internationaux, oui. Ils l’ont toujours été, et ils le sont de plus en plus, si l’on tient compte par exemple des questions écologiques. Mais les outils principaux à disposition sont nationaux. En particulier parce que la coordination des mobilisations dans des situations de rapports de force très inégales est difficile. Et encore plus dans une situation générale de défensive où la projection à cette échelle aurait forcément tendance à en rabattre pour les mobilisations les plus avancées pour tenir compte des plus retardataires ». Au lieu de céder au vertige essentialiste de « la révolution mondiale » (franchement venant de mon camarade c’est une vraie surprise), s’attaquer à ces contradictions incontestables devrait être le travail immédiat de toute réflexion stratégique. Philippe Corcuff s’y essaye d’ailleurs timidement en s’interrogeant à juste titre sur « les liens privilégiés à construire entre pays de l’Europe du Sud pour se détacher du carcan néolibéral ». Ce qui est une interrogation partagée entre autres par…Mélenchon. Grand ami comme on le sait de Philippe Corcuff, soit dit en passant par antiphrase. Et on y arriverait comment si on ne débute pas quelque part ? C’est un exemple parmi d’autres. Comme quoi la (ou les) solutions seront certes difficiles à élaborer. On n’est pas obligé de partager celles qu’avancent Cédric Durand et ses camarades. Et c’est justement mon cas, du moins pour certaines d’entre elles ou alors pas entièrement. Mais en discuter avec sérieux, oui. Pas avec ces chaînes mortifères que tresse Philippe pour traquer un « chauvinisme » resurgi intact des années 30 qui irait du FN à Durand en passant par Michéa. Pour le coup refuser ces facilités dérisoires paraît être une exigence commune aux éthiques de vérité comme de responsabilité, n’est-il pas ?

 


[1]http://blogs.mediapart.fr/blog/philippe-corcuff/250713/intellectuels-critiques-et-ethique-de-responsabilite-en-periode-trouble-michea-durand-keucheya

[2] « Les individus, enjeu politique », par Philippe Corcuff et Samuel Johsua, Le Monde, 23.01.2008

[3] Il y faudrait un débat spécial, mais Philippe se trompe probablement aussi sur les années 30. Il fait comme si tout ceci se serait joué dans le seul domaine du combat d’idées et du « mood » de la République de Weimar finissante. Certes le danger nazi fut dramatiquement sous estimé par les gauches socialiste et communiste, engagées dans une lutte folle entre elles, plutôt qu’avec Hitler considéré comme secondaire et passager. Mais si cet élément fut décisif c’est surtout parce qu’il a empêché de proposer au peuple allemand une issue réelle à gauche pour sortir de la crise infernale qu’il traversait. Il en est de même aujourd’hui : le combat culturel et idéologique contre le fascisme, new look ou pas, est une condition première. Mais de nécessaire elle n’en devient pas suffisante. En définitive c’est sur le terrain des issues politiques en lutte que se règlera le sort de la bataille. Philippe Corcuff a d’ailleurs défendu ceci avec moi à la virgule près depuis longtemps : a-t-il changé d’avis ?

[4] « une vision « économiste-mécaniste » de « l’État comme un simple appendice-reflet de l’économique » dit-il du livre en question, Cédric Durand et al., En finir avec l’Europe, La Fabrique, 2013.

[5] « De la fin de la règle des 3 unités », http://www.gauche-anticapitaliste.org/content/premieres-journees-detude-de-la-ga-transformation-revolutionnaire-de-la-societe-revolutions

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