Angoisse à l'Anglaise face à un «ennemi invisible» (Première partie)

Un «ennemi invisible»... Lequel ? Un virus jusqu’ici indomptable ou une tête de l’Etat aux «absences» hautement questionnables ? Vacance(s) au sommet de l’Etat en pleine crise sanitaire, dominée(s) par le déni, pour cause d’euphorie brexiteuse, de toute menace sérieuse, par un gouvernement, touché par la grâce, bien déterminé à «libérer le potentiel supérieur (d’une) nation exceptionnelle».

GLobe Town / Robin Hood © Sandra von Lucius GLobe Town / Robin Hood © Sandra von Lucius

 

PPE: Philosophy Politics Economics vs Personal Protective Equipment

On connaît désormais la chanson, le style de la maison, on a eu maintes fois l’occasion de l’observer tout à loisir : fanfaron, exubérant, hâbleur loquace, un brin bouffon, le type même de l’étudiant upper-class plus ou moins cocasse anglo-saxon – un de ces étonnants Étoniens. Et parfois – surtout depuis au moins 4 ans – cette arrogance désopilante, et là, cette phrase immense, en pleine crise sanitaire mondiale, « unleash the full potential of (a) brilliant country », lancée par un Bojo au plus haut de sa forme, le 31 janvier 2020, date officielle de la Sortie du Royaume Uni d’une des premières zones économiques mondiales.

 

Dollar Bay / We are not an Island We are part of something far far bigger © Sandra von Lucius Dollar Bay / We are not an Island We are part of something far far bigger © Sandra von Lucius

 

Britain veut la jouer Global. En faisant cavalier seul. Britain, c’est dans ses gênes, est vouée à dominer le monde. Son mantra officiel depuis 2016, Make Britain Great Again, ne saurait être plus clair sur sa vision, son idéologie dominante, unique et exclusive, ses visées libertariennes aux relents post-impérialistes.

 

Toilets / Ice Age / cash © Sandra von Lucius Toilets / Ice Age / cash © Sandra von Lucius

 

Ce n’est pas un foutu virus, même mortel, qui va ébranler cette atavique conviction de supériorité innée, implantée dans la perfide – ou dans l’esprit de ses chefs d’industrie – depuis des siècles. Il serait temps d’analyser en profondeur  la teneur des cours d’histoire et d’économie dispensés dans les Grandes Ecoles britanniques et en particulier l’institution Eton, justement, dont sort l’Élite, nos dirigeants, comme Johnson ou Rees-Mogg (autre étonnant Etonian, passéiste à souhait, jusqu’à la caricature, jusque dans sa tenue, son phrasé, son habillement mais surtout ses « values », ses valeurs) et certains des plus extrêmes Brexiteurs en charge des affaires du pays aujourd’hui. On découvrirait sans doute à Eton – d’où est sorti un certain George Orwell en renégat révolté, l’exception qui confirme la règle –  qu’il n’y a rien d’étonnant. Il faudrait aussi se pencher plus sérieusement sur le cursus oxfordien PPE (Philosophy Politics Economics) que choisissent de suivre après Eton la plupart de ceux qui deviendront nos top politicians.

 

Results Think less Achieve more / Britain / Eighty four © Sandra von Lucius Results Think less Achieve more / Britain / Eighty four © Sandra von Lucius

 

En ce XXIe siècle, les « plus grands esprits » britanniques - souvent rompus aux chiffres et aux modèles mathématiques – ont bien compris qu’à l’échelle planétaire la guerre sera – continuera d’être ? – éminemment économique. Le reste, tout le reste (guerres militaires, crises sanitaires, catastrophes climatiques, bouleversements sociaux et sociétaux, etc.), n’étant qu’événements corollaires, nécessaires, inévitables, mais en eux-mêmes, résolument secondaires. Nos politiciens ont certainement lu leurs classiques, Adam Smith en tête. Seul compte réellement le « holy grail », le Saint Graal : l’argent. La richesse d’une nation, à savoir l’extrême richesse d’une toute petite minorité à sa tête, accumulée aux dépends de pays plus pauvres, moins armés, et d’une majorité de travailleurs nationaux ou extra, dont la part de précaires a littéralement explosé ces dernières années. Le but premier des puissants n’est (n’était ?) pas de les protéger. La crise sanitaire sans précédent que nous traversons en ce moment a mis au jour les restrictions en équipement médical drastiques décidées dans le cadre d’une politique d’austérité acharnée menée au moins depuis 10 ans. Combien de morts cette politique, cette philosophie, cette économie, ont-elles déjà et vont-elles encore entraîner ?

 

Luxury Every Day / Aldgate East Station © Sandra von Lucius Luxury Every Day / Aldgate East Station © Sandra von Lucius

 

4 mois après le début de la crise, les faits sont accablants : l’un des pays les plus riches du monde n’a pas été en mesure de protéger ses « key workers », ses travailleurs essentiels, livreurs et soignants sous-payés. Plusieurs d’entre eux, décédés entre temps, s’étaient alarmés d’être obligés de travailler sans PPE, Personal Protective Equipement. Ils étaient tous dépourvus du fameux diplôme PPE, évidemment, cette filière oxfordienne qui protège au moins aussi efficacement contre la mort par contamination. En ce début de mai, les chiffres sont sans appel : au Royaume Uni, la pandémie a déjà fait deux fois plus de morts dans les communautés les plus  défavorisées que dans les pans de la population les plus aisés.  Le corona révèle avec toujours plus d’acuité la structure sociale fondamentalement inégalitaire consciencieusement élaborée depuis Thatcher et peaufinée par les conservateurs de retour au pouvoir depuis 2010, tout comme le racisme institutionnel qui la sous-tend, le nombre de morts étant plus de deux fois plus élevé chez les BAME (Blacks, Asians and Minority Ethnic) people, dont la plupart travaillent, évidemment, aux plus bas échelons de la société.

 

Key Workers / Travailleurs Essentiels © Sandra von Lucius Key Workers / Travailleurs Essentiels © Sandra von Lucius

 

Un pays riche se paupérise depuis des décennies tandis qu’une élite très minoritaire s’y enrichit

Au prolétariat a succédé le précariat, une armée de pauvres hères isolés, anxieux, vivant dans la peur du lendemain, possiblement déprimés, (mal) nourris dès le Bugaboo – le Royaume Uni est le seul pays à ma connaissance où l’on voit des quasi bébés bouffer des chips tout en couleurs et multiples saveurs, mini sachets si mignons, alléchants, dans leur poussette de luxe achetée à crédit par des parents trop souvent déjà obèses –  (mal) nourris d’un sentiment d’infériorité par l’énorme machine de propagande publicitaire : s’ils sont ce qu’ils sont, s’ils ont ce qu’ils ont et n’ont pas ce que d’autres ont, c’est qu’ils ne sont pas assez bons. Ils ne le méritent pas. En même temps, les populistes ont réussi à accéder au pouvoir en leur faisant croire, qu'ils faisaient partie du "Greatest Country in the World" et qu'en votant pour eux ils allaient enfin en tirer les dividendes.  En même temps, les tabloïds aux mains de Murdoch et autres très riches brexiteurs achevaient de les convaincre au fil des ans - depuis bien avant le référendum -  qu'il fallait se débarrasser des "étrangers" - devenus durant la crise pandémique " our local heroes" - "les premiers de corvée", pour qu'ils puissent retrouver "leur place", eux, dont on a fait les derniers de cordée, ceux qui préfèrent vivre d'allocs plutôt que de se faire littéralement exploiter dans des emplois durs, sous-payés, devant vivre parfois dans des caravanes ou des lieux insalubres et surpeuplés, tous immigrés.

En mai 2020, en pleine crise sanitaire, les derniers de cordée et les premiers de corvée se trouvent pour une fois unis dans les statistiques : ils meurent tous deux fois plus que les plus "socialement favorisés".

Toute une philosophie, politique, économie menées à leur paroxysme ces dernières années, dont la Dame de Fer fut l’une des plus grandes égéries, du moins dans l’histoire relativement récente du pays.

 

JACKPOT © Sandra von Lucius JACKPOT © Sandra von Lucius

 

Le Royaume Uni est cette  5e puissance économique mondiale dont un cinquième de la population vit sous le seuil de pauvreté. Et cette part ne cesse d’augmenter, tandis que les plus riches (les fameux « 1% » d’ « élus ») n’ont jamais été aussi riches de mémoire capitaliste. Pour eux, le compte est bon. La machine est bien huilée. Ils seraient fous de vouloir la gripper. Le coronavirus leur a déjà permis d’engranger des millions, à l’instar de Jacob Rees-Mogg – le leader brexiteur de la Chambre des Communes –  et de son fond d’investissement  - Somerset Capital Management – qui, au cœur de la crise sanitaire, encourage allègrement ses clients à en tirer les meilleurs profits. Gros succès. Reclus dans leurs immenses mansions, ils gardent les yeux rivés sur les millions qui décuplent voire centuplent sur leurs écrans tandis que les key workers sous-payés – les « travailleurs essentiels » – paient de leur vie sur le front, parce qu’ils n’ont pas le choix – par éthique ou/et simple nécessité vitale. Nothing new under the sun. Certes on ne meurt plus d’épuisement ou manque d’hygiène dans les slums insalubres dépeints par Marx et Engels dans un East End dickensien (quoique…) ni sous les bombes ou dans les tranchées, ni dans les champs de canne à sucre ou de coton, dans l’ « empire où le soleil ne se couche jamais » – ou sa version actuelle : Global Britain – mais couché dans un lit d’hôpital, entubé jusqu’au bout.

 

Take Back Control from the bozos / Turbo © Sandra von Lucius Take Back Control from the bozos / Turbo © Sandra von Lucius

 

Le Royaume Uni, 66 millions d’habitants, va pouvoir s’élancer à la conquête des plus grands marchés mondiaux, aux potentiels  les plus lucratifs, car son peuple d’élus s’est enfin délivré de ses chaînes européennes. Le peuple, enfin ses dignes représentants, les conservateurs sous les ordres aux accents (post) impérialistes des brexiteurs ultra-libéraux, nostalgiques de l’Empire, et de sa toute puissance, économique, veulent créer des « special relationships », comprenez « des plus lucratives », où les profits sont les seuls étalons, avec les Etats-Unis (America First), la Chine, l’Arabie Saoudite, le Commonwealth, les pays émergents, l’UE aussi, enfin, on verra, à condition de toujours moins payer et toujours plus encaisser. Ils tiennent à leurs « valeurs ». Have their cake and eat it. Le beurre et l’argent du beurre. Whatever may cost, quel que soit le coût social, en vies dignes, humaines, ici comme ailleurs. Quel que soit le coût environnemental. Ici comme ailleurs.

 

Enjoy / America First Fuck The World / Sans Dieu Rien © Sandra von Lucius Enjoy / America First Fuck The World / Sans Dieu Rien © Sandra von Lucius

 

Les Tories ont eu le temps de faire leurs griffes au niveau local au cours des 10 dernières années durant lesquelles les infrastructures sociales ainsi que les institutions environnementales ont été scrupuleusement démantelées. Idéologie plutôt easy. B-idéologie. BA-ba de l’économie. Le crépuscule du Welfare State. Plus de State, plus de règles, mais des Boss. Tels David Ross, businessman issu d’une famille de businessmen, milliardaire qui a fait fortune – il fait partie des 100 personnes les plus riches du 5e pays le plus riche au monde – dans la téléphonie et l’immobilier, qui a, selon ses dires, « facilité » les vacances aux Caraïbes du Prime Minister début janvier, contrairement à ce qu’affirme ce dernier : non, l’un des plus importants donateurs du parti conservateur ne la lui aurait pas « offerte » à lui et à sa dulcinée, Carrie Symonds, cette « semaine à 15 000£ », l’équivalent de plus d’un mois de son salaire. Un détail que la crise sans précédent que nous vivons en ce moment a permis de faire oublier. Ou presque. On ne compte plus ce dont il faudrait se souvenir, en temps et en heure.

 

Ce n’est pas un virus, même couronné et plutôt expansif,
qui va gripper la machine mise en branle pour « Take back control »

 

Pour le moment chacun s’accorde à parer au plus pressé. Limiter la casse. Les morts qui s’accumulent chaque semaine par milliers. Trouver un sens. Une direction pour la Sortie, du confinement cette fois. La crise pandémique heurte de plein fouet un pays torturé depuis quatre ans par une crise politique, elle aussi peut-être sans précédent. Et l’anxiété grandit. Contre elle, il ne semble exister aucune immunité. Du moins lorsqu’on ne croit pas et que l’on n’a jamais cru au Brexit, et encore moins en ses désormais très puissants agents, comme au moins la moitié de la population du pays. Cette chimère mégalo à laquelle le gouvernement croit, lui, dur comme fer. Des vies de pacha viennent confirmer leurs convictions. Pour leur plus ardent défenseur en titre, ça roule et roucoule aux Caraïbes.

 

Like a Boss © Sandra von Lucius Like a Boss © Sandra von Lucius

 

Vacances que le Prime Minister n’a pas jugé bon d’écourter malgré les tensions internationales suscitées par l’assassinat du général iranien Qassem Soleimani par les Etats-Unis, malgré les inondations, une catastrophe naturelle de plus en terre d’Albion. Il a eu raison, on a déjà oublié – enfin surement pas tous ceux qui y ont perdu leur maison. On ne sait pas non plus si le Prime Minister, bientôt père, a eu vent, sur l’île Mustique, entre deux cocktails romantiques, d’un virus inquiétant qui sévissait déjà à Wuhan. On suppose néanmoins que les cellules de crises au sommet de l’Etat étaient, elles, au courant.

« Sage » (Scientific Advisory Group for Emergencies), le comité scientifique à l’acronyme a priori plutôt rassurant, a été dès janvier chargé de plancher sur le Covid 19. Le gouvernement n’a finalement décidé que fin avril de révéler l’identité jusqu’ici gardée secrète de ses participants, normalement exclusivement des scientifiques triés sur le volet, virologues et autres épidémiologistes, professionnels des secteurs clefs de la santé. Il a été poussé à le faire suite à une avalanche de critiques dues à la présence (inhabituelle voire prohibée) de politiciens membres du gouvernement dans ses rangs (en particulier Dominic Cummings, le premier conseiller de Boris Johnson) et l’absence de spécialistes dans les différents domaines déterminants du système de santé (ceux qui auraient pu sonner l’alarme en amont sur le manque de préparation et d’équipements des hôpitaux par exemple), dernier manquement que l’ « on » réfléchit seulement maintenant, quatre mois après le début de la crise, à pallier.

Les virologues et épidémiologistes du Sage ont dû savoir aussi qu’à Oxford, l’institut d’épidémiologie Jenner avait commencé en urgence ses recherches pour trouver un vaccin contre la « maladie X » qui se répandait comme une trainée de poudre au pays où on l’a inventée, la poudre… et ce dès la mi-janvier, à la réception de la séquence du génome du Sars-Cov-2 qu’il venait juste d’obtenir de la Chine. Le Pr Sarah Gilbert, vaccinologue, s’était émue dès décembre de ce qu’elle entendait sur cette maladie mystérieuse à Wuhan. Il faut dire qu’elle travaillait ou avait déjà travaillé sur les virus du type corona, apparus en Asie au début des années 2000 sous la forme du SARS ou du MERS. En spécialistes, ils ont immédiatement su cerner les risques de pandémie dont plusieurs études avortées – pour des raisons d’économies – avaient prédit les conséquences potentiellement désastreuses. L’étude Cygnus, pour la plus récente, qui en 2017 insistait sur le manque flagrant de préparation et d’équipement du pays en cas de pandémie, a dûment été ignorée, par souci d’économies et parce que tous les services gouvernementaux étaient tout entier fixés sur les préparations de la Sortie – de l’UE – et d’un possible No-Deal. Quoi qu’il arrive, whatever may cost : Get ready for Brexit !

 

Lies / Get Ready for Brexit Tradeteam / Lies © Sandra von Lucius Lies / Get Ready for Brexit Tradeteam / Lies © Sandra von Lucius

 

Le choix de l’immunité collective – coup de main invisible – pour un peuple d’élus LIBRE

Le Royaume Uni est un pays leader dans la recherche pharmaceutique. Il dispose d’un réseau de labos quasiment unique au monde, autant au niveau de leurs capacités que de leur avancement en matière technologique et thérapeutique. Le gouvernement, ses Civil servants, ses (hauts) fonctionnaires, auraient pu ainsi mettre en œuvre toute une série de procédures de testing et de traçage du virus préconisées par l’OMS qui a répété au moins depuis février « test, test, test ». Or la Grande Bretagne – le gouvernement car les labos lui ont fait savoir qu’ils étaient sur le pied de guerre, prêts à s’adapter, piste qu’il n’a pas privilégiée – a préféré suivre sa propre voie. Encore une fois. C’est dans ses gênes. Ses gênes de winners. Il a choisi la voie de l’immunité collective, the « herd immunity »., en parfait accord avec leur idéologie où seuls les plus forts s’en sortent.

Elle consiste à laisser s’infecter le plus grand nombre, 60% ou plus, pour immuniser la population. Infecter pour immuniser. Au moins 60%. Environ 40 millions d’individus. Avec, pour les très optimistes, un taux de mortalité autour des 1 ou 2 % – qui change tout le temps, on ne sait toujours pas précisément, puisque la grande majorité des infectés ne développent que des symptômes mineurs voire aucun symptôme –, donc même avec un taux de mortalité au plus bas, on arrive à 400 ou 800 000 morts. Et la nécessité d’avoir recours à des centaines de milliers de lits de réanimation. Le nombre de Critical Care Beds ou ICU (Intensive Care Units) sur la perfide s’élevait à 5900 en 2019 –  5 fois moins qu’en Allemagne, trois fois moins qu’en Roumanie, plus de deux fois moins qu’en Hongrie, deux fois moins qu’en France et en Italie. En choisissant l’immunité de groupe pour lutter contre l’épidémie du coronavirus, « ils » la traitaient comme une vulgaire épidémie de grippe. Leur philosophie aux prémisses essentiellement économiques a continué de les guider. « Ils » ont négligé le risque sanitaire – au moment où le virus faisait déjà des ravages en Italie – et n’ont toujours pas admis cette première méprise. Qu’ « ils » nient aujourd’hui avoir jamais faite, depuis mi-mars, période à laquelle « ils » ont apparemment commencé à envisager une autre « stratégie ». Nonobstant les preuves, les faits, oui, accablants. En avril et toujours début mai, le virus sévit plus que jamais, or les restrictions liées au confinement décrété finalement le 23 mars, sont parmi les plus souples en Europe. Le peuple d’élus continue de se rencontrer dans les parcs et sans doute ailleurs. Librement. « On » ne contrôle pas. C’est un choix.

 

Blacks Eden Escape the City © Sandra von Lucius Blacks Eden Escape the City © Sandra von Lucius

 

Qui, « ils », qui « on » ? Les épidémiologistes du Sage ? Sous l’influence de Dominic Cummings, le premier conseiller de Johnson qui s’est invité à leur table ? Le gouvernement ? « Ils » ont clairement minimisé le risque pourtant jours après jour de plus en plus flagrant, alors que le virus entamait sa course folle traversant les frontières, les continents. En janvier plusieurs milliers de passagers ont pris des vols Wuhan-Londres. Au départ, on a voulu les tracer. Or fin janvier, le 24, Hancock, le ministre de la santé, affirmait que le virus ne représentait qu’un risque faible, « low risk ». L’ambassadeur chinois aurait même assuré à Boris le même jour, lors de la réception organisée pour fêter son Nouvel An, que son gouvernement avait la situation « under control ». Ah les « special relationships », elles servent parfois quand même.

Ce n’était pas une petite grippette qui allait gâcher la fête, celle du Nouvel An Chinois à Downing Street – on est Global ou on l’est pas – mais avant tout, über alles, celle du « Brexit done ! », la Great mess(e) du 31 janvier, et encore moins s’en aller volontairement gripper – en les bloquant délibérément (!) – les rouages d’une économie qui s’apprêtait à conquérir la planète !

"On" a très vite, dès janvier-février, arrêté de tracer les contacts et de tester. Abandon d'une stratégie pourtant préconisée par l'OMS et poursuivie avec les succès que l'on sait en Asie du Sud Est, voire en Allemagne, dont nous payons et allons payer encore très cher les conséquences. Depuis début avril néanmoins, le ministre de la santé promet de fournir 100 000 tests quotidiens. Début mai, ce chiffre n'est toujours pas atteint. Et Bojo de surenchérir en promettant 250 000 tests par jour fin mai. Sacré winner! Le gouvernement a mandaté l'entreprise de gestion privée Deloitte (...) pour faire les tests, dans des centres drive-through, une quarantaine au niveau national, difficiles d'accès voire inaccessibles pour la plupart. On apprend début mai que la plupart des résultats n'ont pas été communiqués au NHS (Sécu), aux GP (médecins généralistes) sont tous directement connectés à sa banque de données, empêchant de localiser les clusters ou de faire un tableau précis puis un suivi médicalisé des personnes infectées. La grande débandade, le big mess. Le personnel soignant dans les hôpitaux et les Care Homes (les plus touchés) n'ont toujours pas droit au test s'ils ne présentent pas de symptômes, ce même si une personne de leur famille ou un contact, est atteint.

Des fuites gouvernementales datant du 6 ou 7 mai ont fait savoir que Boris va présenter son plan de début de déconfinement (permission de "prendre des bains de soleil", de "faire des pique-nique", de "faire du sport illimitée" dimanche 10 ou 11 mai. Fuites malencontreuses, messages contradictoires (on dit par ailleurs qu'il faut continuer de "faire extrêmement attention" et de "garder ses distances") sévèrement critiqués par ailleurs. "Ils" ne savent toujours pas ce qu'ils font, ce qu'ils doivent ou devraient faire, ça, on le comprend, c'est évident.

 

City of Angels / Help Point / Leave the Herd © Sandra von Lucius City of Angels / Help Point / Leave the Herd © Sandra von Lucius

 

 

Drôle de Guerre. Drôle de confinement. Drôle d’État providence. Drôles de caciques à sa tête.

Faut la comprendre quand même la B-idéologie, le BA-ba de l’économie. Mort à l’Etat Providence. Clement Atlee aux orties. Les Brexiteurs les plus féroces étaient loin d’imaginer que l’Etat était sur le point de plus que jamais s’immiscer, aider, supporter, contribuer, sauver. Enfin reste à savoir comment, car s’il le fait, c’est vraiment à son corps défendant - tous les ratés en matière de traçage et de de testing le prouvent suffisamment. Car même Corbyn n’aurait jamais rêvé dans ses élucubrations les plus folles d’une telle implication/infiltration de l’Etat dans la vie publique. Or le 3 mars, en visite dans un hôpital où se trouvaient des malades du corona , Bojo s’est vanté haut et fort d’y avoir serré des mains à  tour de bras (encore en avril et début mai, soleil oblige, on voit des groupes dans les parcs et ailleurs, aucun contrôle). A peu près au même moment, Trump se gaussait de cette petite grippette qui allait disparaître bientôt, comme « par magie ». En mars, le 7, notre Prime Minister assistait encore à un match de foot, tout sourire. Au même moment, des milliers de personnes infectées succombaient en Italie du Nord, en Espagne, en France. Mais l’Europe…

 

LOVE EUROPE, NOT THE EU. BrexitExpress / British © Sandra von Lucius LOVE EUROPE, NOT THE EU. BrexitExpress / British © Sandra von Lucius

 

Le 12 mars, le Premier Ministre fait une annonce solennelle plutôt inhabituelle pour ce gaillard d’ordinaire plein d’une ebullience par moments si euphorique qu’il en bafouille. C’est son style. Des grosses sentences qui frappent d’un son clair, comme martelées sur une stèle ou un piédestal,  qui ponctuent un flot de petites phrases hachées, d’où fusent parfois des bons mots, oubliés aussitôt, si tant est qu’ils n’insultent aucune conscience. Ce soir, il ne bafouille pas, je crois. En tout cas surement pas lorsqu’il nous dit : « Je vais être franc avec vous, des gens vont mourir ». Il pense à qui en disant ça ? Son Père ? Son frère ? Sa fiancée ? Lui-même ? Ou il pense aux « personnes vulnérables », les vieux, les malades, les obèses, les handicapés, etc – dont le nombre est estimé à 1,8 million ? Prix à payer. D’après leur philosophie, leur sens des chiffres et de l’économie, nécessaire. Inévitable ? Secondaire ?

Non. On ne veut pas croire que le gouvernement a vu là l’aubaine inespérée. Tous ces gens qui ne contribuent pas à l’enrichissement du pays. Pire, des gens qui coûtent cher à la « société » –  enfin « société »… nonobstant Thatcher, l’égérie des Tories, (c’est quand même grâce à elle que la City a pu bien se lâcher), pour qui «et, vous le savez bien, il n’y a pas de société », «and, you know, there’s no such thing as society », « il y a des individus : des hommes, des femmes, des familles »). Non, on ne veut pas le croire. Même lorsque les journaux rapportent que Dominic Cummings aurait dit lors d’une réunion (Sage ?) en parlant de l’ « herd immunity » « (.. .) If it means that old people will die, too bad ! », « si cela entraîne la mort de personnes âgées, tant pis! ». Downing Street a catégoriquement réfuté ces propos en criant à la calomnie hautement diffamante. Reste le doute lancinant, et si c’était vrai, s’il l’avait vraiment dit ?  Et cet autre Senior Tory qui aurait lancé : « Qu’on laisse mourir les vieux ! ». « Let the old die ! ».

 

Bin Brexit Save Britain / No Such Thing As a Brexit Dividend © Sandra von Lucius Bin Brexit Save Britain / No Such Thing As a Brexit Dividend © Sandra von Lucius

 

Le destin. La main invisible smithienne chargée de tout régler pour que fructifie la richesse des nations. Oui, une aubaine inespérée et « on » s’avançait toujours plein d’allant sur le terrain lourdement miné car encore exclusif de l’immunité collective, à cette date encore, début mars, sans confinement à l’anglaise qui suivrait 10 jours après et qui se révélera, au contraire de ses voisins européens l’ayant quasiment tous déclaré plus tôt, beaucoup plus souple, quasi sans contrôles : FREE-DOM. Une liberté partielle pour un pays en partie à l’arrêt, (les entreprises et services essentiels fonctionnent), qui dans les faits aboutit à une espèce d’immunité collective partielle, puisque les travailleurs essentiels mal ou non protégés (dont le personnel soignant dont il est avéré depuis au moins avril qu’ils travaillent dans des « Super-Spreading  environments », endroits où le virus se répand le plus facilement), la partie de la population qui pouvait choisir de ne pas s’isoler et l’autre, beaucoup plus grande, qui n’avait pas le choix, tous ces gens continuaient, continuent, d’être exposés.

 

More London / CLEAN © Sandra von Lucius More London / CLEAN © Sandra von Lucius

 

Economical decision qui « leur » a fait privilégier une « targeted herd immunity », une immunité de groupe ciblée où seuls les plus vulnérables devaient s’isoler, selon une simulation informatisée effectuée par Faculty. L’entreprise spécialisée en Intelligence Artificielle et analyse de banque de données Faculty (dont on connaît les talents en matière de manipulation et de disruption depuis la campagne Leave du Référendum) a été mandatée par Cummings (le « gourou du Leave »), aujourd’hui premier conseiller de Johnson aux méthodes toujours aussi controversées, et ce sans appel d’offres. Son aide (deputy) Ben Warner, frère analyste du directeur de Faculty, a participé avec lui aux réunions du Sage. « Activement » puisque leur simulation« targeted herd immunity » assistée par ordinateur a été en partie privilégiée – isolement des personnes vulnérables conseillé mais sans aucune mesure mise en place dans les Care Homes (ephads) ou chez les personnes isolées pour aller dans ce sens. Faculty travaille en étroite collaboration avec Palantir, entreprise américaine spécialisée en Intelligence Artificielle et analyse de banque de données dirigée par Peter Thiel, un libertarien conservateur extrêmement prosélyte : on ne compte pas les bourses et fondations destinées à propager l’idéologie, libetarianism ou libéralisme extrémiste, qu’il partage avec les frères Koch et autres compatriotes billionnaires, qui promeut l’éviction pure et simple de l’Etat des affaires publiques. Le billionnaire Peter Thiel a fondé en 1987, en pleine ère Reagan-Thatcher, le journal de l’université Stanford en Californie, la Stanford Review, dont on lit qu’elle a pleinement contribué à modeler l’esprit « Silicon Valley ».

Suite dans Angoisse à l'Anglaise face à un «ennemi invisible» (Seconde partie) :
https://blogs.mediapart.fr/sandra-von-lucius/blog/060520/angoisse-l-anglaise-face-un-ennemi-invisible-seconde-partie

 

 

 

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