LA MACHINE ET LE TRADUCTEUR, UN SIGNE DES TEMPS

Le métier de traducteur connaît dernièrement une évolution inévitable mais inquiétante. Les logiciels de traduction, les prestations de PEMT et la traduction automatique neuronale changent l'environnement de ce métier millénaire. La machine peut-elle remplacer l'être humain? N'est-on pas face à un signe des temps, celui du productivisme à outrance, y compris dans la prestation intellectuelle ?

Un roman du défunt auteur de SF, Maurice G. Dantec, "Les racines du mal" évoque en certains aspects l'évolution actuelle du secteur de la traduction.

Le personnage central, expert en neurosciences et enquêteur, s'allie à son double "machine neuronale" afin de résoudre des crimes sordides. La machine incrémente sa mémoire avec les comptes-rendus d'investigation de son propriétaire, les données de terrain, les articles de presse. Ils finissent, ensemble, par élucider ces affaires policières terrifiantes.

Les artistes et romanciers sont très souvent prophétiques et Dantec, qui ne fait pas exception à cette règle, touchait du doigt la possibilité bien réelle de l'alliance de l'homme et de la machine. Toutefois, son roman mettait en avant la collaboration positive de ces derniers.

En traduction, le doute est permis. Les agences de traduction et autres donneurs d'ordre sont de plus en plus nombreux à exiger des traducteurs qu'ils détiennent un logiciel de mémoire de traduction, le plus connu étant Trados, pour un prix plancher de 695 euros (parfois soldé à 499) jusqu'à 855 euros (https://www.sdltrados.com/fr/store/). Outre le fait que peu de traducteurs freelances peuvent se permettre d'investir dans une somme aussi considérable, les outils de TAO (traduction assistée par ordinateur) ne présentent pas que des avantages. Certes, ils permettent de gagner du temps sur de gros projets de traduction, d'uniformiser la terminologie...Mais quid de la propriété intellectuelle des traducteurs ? Quid des tarifs imposés par les clients, au motif que la mémoire de traduction fournie avec le texte à traduire contient beaucoup de répétitions, quasi-répétitions lesquelles sont, bien entendues, payées 10, 20 ou 30% moins cher que le tarif de base au mot ? Qui plus est, les logiciels de traduction (dont certains sont créés en interne par de grandes sociétés de traduction) présentent l'inconvénient de segmenter les textes, présentant sur une colonne l'original et sur l'autre, la traduction à saisir (ou déjà préremplie par la mémoire de traduction). Le professionnel y perd en logique, cohérence, fluidité, et doit fournir un effort supplémentaire de qualité.

L'autre tendance lourde, qui tire la prestation de traduction vers le bas, est le PEMT Il s'agit d'éditer la traduction déjà effectuée par la machine. Le traducteur est payé 50% de moins que son tarif de base, mais doit fournir un travail de relecture considérable. La machine n'étant pas encore capable d'intégrer le contexte, ce qui est indispensable pour trancher en cas de polysémie des mots à traduire, le professionnel se trouve devant des traductions automatiques risibles, si ce n'est, à s'arracher les cheveux. La prestation correspond souvent plus à une vraie retraduction qu'à une relecture/correction mais à un prix modique pour le traducteur.

Enfin, la traduction automatique neuronale (pas loin de la machine de "Les racines du mal") est en train de bouleverser le secteur. Les domaines les moins affectés seront ceux où la créativité est élevée. Toutefois, rêver que le traducteur soit en symbiose avec la machine demeure une utopie. Il ne faut pas oublier que derrière ces avancées humaines se cachent des exigences de productivisme et de rentabilité. Certains traducteurs, dont je suis, restent donc très prudents face à ces évolutions, symptomatiques de notre époque antisociale.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.