Les migrants et les Européens

Les migrants parcourent toujours l'Europe à la recherche d'un refuge. Parce qu'aucun discours argumenté ne me semble tenable, j'ai choisi une parole digressive pour tenter de cerner ce réel qui les assaille et, qui je l'espère, nous saisit encore.

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Les migrants

 

Avant de fuir, ils serrent leurs mères dont le corps épouvanté se défait d'eux pour la dernière fois. Cet instant, tapi dans les étoffes secouées par des sanglots immenses et silencieux, se désagrège dès qu'ils ont franchi le premier pas. Ils n'emporteront rien d'elles : le ruissellement des cailloux sous leurs chaussures lessivera toutes les images, toutes les sensations qui s'accrocheront encore.

 

À la sortie du village, un vent aphasique trace la première frontière qui va les jeter hors de leur histoire. Pourtant l'espace dans lequel ils s'enroulent à ce moment-là ne ressemble à aucun lieu délimité. Rien ne s'y tient, ni lumière, ni verbe, ni corps. Cette étendue aux contours flous, indifférente, qui ne se prête ni au départ ni au retour, dresse autour d'eux un bûcher silencieux où s'assèchent les larmes.

 

Le paysage familier devant eux s'impatiente. Il leur tend un parfait trompe-l'oeil, un paysage d'ocres passementés de fragiles guipures vertes fait pour la rêverie, les inflexions douces d'un dialogue entre promeneurs. Dès qu'ils s'y sont engagés, ils en sentent immédiatement la morsure. Les premiers dénivelés sont déjà des gouffres crasseux, où se salissent leurs espoirs.

 

Les Européens

Nous partons chaque jour. Pour revenir. Nous ne quittons rien, nous parcourons des trajets dérisoires : le matin, la traversée d'un espace de solitude bienvenue – campagne muette ou ville bourdonnante - pour se rendre dans nos lieux. Les espaces sont cléments, offerts. Se savent notre gîte.

 

Les étendues sont bienfaitrices, consolantes : nos regards s'y promènent, papillons insouciants, capricieux. Ils taillent, dans le ciel vierge, une découpe orangée, la superposent plus loin au gris massif de nuages placides. Ils jouent, nos regards.

 

Au cours de nos déplacements quotidiens, nous prélevons sur un tout immuable notre dîme : le balancement aléatoire d'une herbe, la voix d'un oiseau au loin qui gonfle l'air puis s'évanouit. Nous pouvons aussi décider d'ignorer le tremblement du monde et nous réfugier dans l'abandon apaisant des arbres gonflés de vert, des plaines alanguies et des fleuves tranquilles.

 

Les migrants

 

Ils doivent suivre le mouvement de leur corps, l'alternance infernale des pas. Ils sont forcés de tout voir, tout ressentir. Ils sont enchaînés aux tracés parfaits des cartes, aux coordonnées satellites, les pieds embourbés dans les ornières, les yeux rivés aux horizons fondus enchaînés, chimères obsédantes. Tout le corps.

 

Les paysages n'en sont définitivement plus.

 

Les images que leurs regards détachent machinalement des espaces traversés s'accumulent comme une poussière sur leur âme apatride. Images sèches et coupantes.

 

Les Européens

 

Nous n'avons aucune distance réelle et définitive à franchir qui imprime du mouvement dans nos corps repus d'immobilité. Nous nous jetons dans un nomadisme de plaisance, prêts à croire que nos vies se jouent dans ces intervalles inoffensifs.

 

Nous drapons nos angoisses dans cette étoffe lisse du paysage qui tombe parfaitement sur nos existences contenues. Et parfois, tout de même, dans ce patron à notre mesure, un accroc qui détourne notre regard : déposé ici au pied d'un arbre, un bouquet de fleurs en tissu délavé, relique d'une mort impromptue, nous rappelle à l'ordre. À peine si l'effroi étreint quelques secondes nos corps vite consolés.

 

Les migrants

 

Nuit et jour, il y a toujours un horizon à franchir qui avale le temps et l'espoir.

 

Puis le mouvement se lasse et s'interrompt gavé par les lieux qui se succèdent.

 

Ils sont arrêtés. La nuit leur oppose son mur opaque et les couche sur le sol, épuisés, le corps perclus de douleurs, comme une terre profanée.

 

Autour d'eux, il y a l'espace désolé des corps de ceux qui leur manquent, ceux qui sont postés dans l'autre temps, gardant le passé en ruines.

 

Quelques bribes de chansons tressées par des voix exténuées rassemblent les corps des enfants sur ce sol indifférent.

 

Les Européens

 

Alors, nous continuons nos vagabondages insignifiants, oubliant vite la mort défleurie au pied de l'arbre coupable.

 

Lorsque nous avons glané assez d'instants d'oubli, pioché dans le paysage notre part d'évasion, nous rentrons avec dans le corps une sensation de satiété.

 

Nous rejoignons nos espaces sacrés, où nous enclore. Libres. L'extérieur comme une possibilité que nous pouvons désirer ou refuser. Nous nous gavons de sa permanence, sa rondeur, sa bonhommie ; nullement menacés car nous ne le franchissons pas, nous l'occupons, en maîtres.

 

Dans cet en-soi, tout est possible : nous avons le loisir de prendre un café, nous laver les mains, nous asseoir, appuyer notre corps contre un mur, ou le laisser s'emmêler dans les filets de la lumière pleine, enlever un pull quand on a chaud, le remettre quand on a froid, ou accueillir l'étreinte délicate d'un bain, manger sans hâte, devant l'évidence de la nourriture apprêtée...Ici la dernière fois n'existe pas.

 

Les migrants

 

La nuit s'échoue sur la lumière glacée qui mort l'horizon.

 

Ils sont relevés par le désir de la fuite, de l'évasion hors la peur, et le manque et la mort.

 

Ils se glissent vite dans le sillage maintenant bouillonnant de la lumière de l'aube, bardés de sacs à dos, à bandoulières, de sacs à provisions coupant les doigts, d'autres les mains dans les poches, comme pour une simple promenade près de chez soi, et d'autres encore arrimés aux mains des enfants, suivant du regard le sol, seul lien solide vers le refuge, à l'abri des égarements du paysage. Les uns derrière les autres, privés alors du bercement que trace l'ellipse de corps face à face. Seuls.

 

Des bébés sont accrochés sur le ventre des mères, ballottent, leur petit visage interdit face au corps déchu de celles qui les portent jusqu'à s'en ravager les épaules, les reins. Leur marche n'est plus un ondoiement fertile mais une charge contre la mort. Avec le souci des soins à prodiguer à leur enfant : les changer, les nourrir, amollir ce regard raidi par l'exil pour en faire un onguent tendre, quelques secondes. Puis se laisser reprendre par l'exode.

 

Les Européens

 

La nuit vient paresser affectueusement sur nos épaules. Nous nous délestons de nos corps las pour une traversée dont le seul risque sera peut-être l'irruption d'images affolantes ou grotesques et que l'orgie lumineuse d'un nouveau matin avalera.

 

Les migrants et les Européens

 

Ils s'arrêtent net. Un Européen émacié, les muscles asséchés par l'effort, passe devant eux. Les migrants le regardent, fascinés par l'aisance du coureur de fond à déployer sa silhouette autour de lui, par la manière presque cavalière avec laquelle il traite l'espace asservi. Il est de ceux qui arrachent leur souffle aux sommets, offrent leur sueur aux ruisseaux qu'ils enjambent comme une coulée de métal désordonnée, sans vouloir en entendre le babil reposant. Qui court, s'exploite, s'absente dans les endorphines secrétées au fil des heures de course, ne tend plus vers rien, mais vers lui-même. Porte-t-il un message ? Lequel ? Et à qui ?

 

Les migrants vont continuer à s'épuiser à rester en vie, à trouver de quoi manger, à susciter assez de compassion pour gagner encore quelques mètres, pour parvenir à pénétrer sur les espaces sanctuaires saturés d'une Histoire européenne intouchable.

 

 

 

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