L’Europe et la purge de l’égalitarisme d’Erdogan

Les choix concernant le peuple kurde réalisés par le gouvernement d’Erdogan dévoilent une réalité qui, s’il ne fait pas de doute qu’elle est incommodante pour l’Europe, n’en reste pas moins si décisive, que fermer les yeux à son propos ne peut qu’endommager le déjà faiblissant projet européen.

Cela fait déjà un certain temps que le comportement électoral des peuples de l’UE remet au premier plan l’essoufflement du projet européen. Comme souvent dans la vie, peut-être faudrait-il saisir cet état de fait pour remettre en question ce que l’on veut et l’on attend de l’Europe. Est-ce bien cette Europe économique censée nous protéger des aléas du marché global ? Il apparaît clairement que d’amples secteurs attendent, par delà la prospérité économique et une éventuelle permanence des acquis sociaux, également un projet commun. 

Comment serait-elle cette Europe ayant en partage certaines vues sur le monde et la société ? Il ne fait pas de doute que ce serait une Europe hétérogène, mais unie. Une Europe où, sans être pareils, les peuples connaîtraient la fête nationale, les langues officielles, quelques traditions de chaque pays. Sans les partager, ils les sentiraient proches. Puis, par delà cette connaissance mutuelle susceptible de dépasser les clivages de la différence, cette Europe aurait sans doute également en commun quelques valeurs, sinon universelles, du moins très largement consensuelles. On est aujourd’hui en droit d’espérer que l’égalité de droits et de statut entre les hommes et les femmes en ferait partie. Bien que ce combat soit encore loin d’être gagné, comme le montre l’ampleur du mouvement pour les droits mis en place ce 8 mars de par le monde, le fait est que l’égalité de droits a assez largement intégré le sens commun et que rares sont les hommes –et femmes- politiques qui seraient prêts à contester ouvertement cette valeur.  

Pour autant, des éléments divers viennent souvent pointer du doigt le chemin qui reste à parcourir. Le sort réservé à la Turquie d’Erdogan, et le rapport que les états européens sont prêts à établir avec elle, en font partie. Les enfreintes aux droits humains auxquelles s’est livré le pays depuis la tentative de coup d’Etat de juillet 2016 font l’objet de dénonciations récurrentes, de même que le sort réservé aux migrants fuyant les guerres du Moyen Orient, qui se trouvent parqués dans des camps, livrés aux mafias diverses, ainsi qu’aux réseaux de prostitution, pour ce qui est des femmes et des enfants.

Bien que le sort réservé au peuple kurde de Turquie fasse moins l’actualité, il la fait aussi de façon régulière. Et ce d’autant plus depuis que les kurdes de Syrie sont apparus comme le rempart le plus efficace au niveau local contre la progression de l’EI. Il n’empêche que, s’ils n’ont jamais été très soutenus, les vents sont en train de tourner, et il est inquiétant que tant de dirigeants des pays de l’UE ferment les yeux sur ce qui se passe en Turquie à ce propos. L’offensive réalisée sur l’enclave d’Afrin constitue ainsi l’un des derniers épisodes en date. Par delà la déloyauté que fermer les yeux suppose envers des combattants qui, tout en défendant leurs vies, ont sans doute préservé l’Europe d’un plus grand dommage, c’est encore s’obstiner à nier que l’égalité entre les hommes et les femmes compte parmi les principaux griefs du président Erdogan à l’encontre du peuple kurde. Par delà la mouvance qui entoure le PKK, il est assez convenu que la persécution dont font objet les Kurdes va bien au-delà de la chasse aux éventuels terroristes, pour cibler activistes, et même civils n’ayant pas d’autre reproche à se faire que celui de s’être exprimés, par une voie ou par une autre, sur la question. Cela va en effet au-delà de la persécution ethnique –déjà contraire, rappelons-le, à la valeur du respect des droits humains- pour déboucher sur une large persécution culturelle : Erdogan a ainsi profité de la tentative de putch pour vider la fonction publique et les groupes intellectuels d’éléments divergents, censurer des enseignements –avec entre autres, de façon assez significative, les théories de Darwin, supprimées des enseignements du secondaire-, utiliser dans sa communication politique la figure de sa femme pour établir un modèle de femme vertueuse : celui de l’épouse soumise dépourvue d’individualité.

C’est donc à une purge sociale et idéologique menée sur plusieurs fronts que se livre la Turquie en ce moment, de toute évidence destinée à obtenir une transformation profonde et durable de toute la société turque. Celle-ci rappelle même par son aspect systématique et inexorable, les purges qu’ont eu lieu dans presque tout le continent latino-américain pendant les années 70 et dans un contexte de guerre froide, à l’encontre des sympathisants de gauche. Cette purge-ci s’adresse en revanche, entre autres, à ceux et celles voyant d’un bon œil l’égalité de statut entre les hommes et les femmes.

Il est louable que l’Europe s’attèle à faire progresser la condition des femmes, à diminuer l’écart salarial, de même que les morts pour féminicide… on ne peut que saluer cet effort. Cependant, il est improbable qu’elle y parvienne si elle ne l’insère pas dans une démarche globale et cohérente ; si elle se plie à l’inimaginable concession de fermer les yeux sur une purge qui ne s’efforce pas particulièrement de taire son nom et qui fait de la seule société de la région à porter les valeurs d’égalité entre les hommes et les femmes sa cible privilégiée, précisément du fait qu’elle les porte.

Le président Macron a récemment reçu Erdogan. Le gouvernement de François Hollande avait déjà accepté que la justice ferme le cas de l’assassinat en plein Paris de trois militantes kurdes, alors que l’enquête sur leur mort avait mis en cause les services turcs, au prétexte que leur assassin est décédé peu avant le procès. Autant de choix politiques –officiellement, pragmatiques- qui ferment sur les yeux sur cette réalité : la volonté d’éradication d’un peuple au motif qu’il porte l’une des valeurs supposées centrales dans ce projet européen.

Le monde est en proie à une agitation qui ne peut que receler un tournant. Il ne fait pas de doute en ce sens que, s’ils veulent sortir l’Europe de l’impasse, les gouvernements européens devront forcément s’atteler à un moment à donner la priorité à un projet politique commun, dont l’égalité entre les hommes et les femmes ne saurait constituer un élément de détail.

 

 

 

 

Europa y la purga de la igualdad de Erdogan

 

Las decisiones tomadas por el gobierno de Erdogan a propósito del pueblo kurdo revelan una realidad que, si no cabe duda de que a Europa le resulta incómoda, no deja de ser tan decisiva que cerrar los ojos sobre ella sólo puede dañar el ya debilitado proyecto europeo.

 

Hace ya cierto tiempo que el comportamiento electoral de los pueblos de la UE evidencia el agotamiento del proyecto europeo. Como a menudo en la vida, quizá habría que aprovechar esa realidad para cuestionar lo que se quiere y se espera de Europa. ¿Es de veras esta Europa económica que se supone nos protegerá de los vaivenes del mercado global? Cada vez aparece de forma más clara que amplios sectores esperan, más allá de la prosperidad económica y una eventual permanencia de los derechos sociales, también un proyecto común.

¿Cómo sería esa Europa en la cual se compartirían algunas de las expectativas acerca del mundo y de la sociedad? No cabe duda de que sería una Europa heterogénea, pero unida. Una Europa donde, sin ser iguales, los pueblos conocerían la fiesta nacional, las lenguas oficiales, dos o tres tradiciones de cada país y que, aún sin compartirlos, esto los acercaría. Y, más allá de ese muto conocimiento que haría posible dejar atrás las divisiones de la diferencia, esa Europa compartiría sin duda algunos valores, si no universales, cuanto menos ampliamente consensuales. Estamos hoy en derecho de esperar que la igualdad de derechos y de condición entre hombres y mujeres sería parte de ellos. Aún cuando ese combate esté todavía lejos de estar ganado, como lo muestra la amplitud del movimiento por los derechos puesto en marcha este 8 de marzo en el mundo, el hecho es que ese valor está bastante ampliamente integrado en el sentido común y que escasos son los hombres –y las mujeres- polític@s dispuestos a cuestionarlo frontalmente.

Ello no obsta para que elementos diversos señalen a veces el camino que queda por recorrer. El trato que se le da a la Turquía de Erdogan, y la relación que los estados europeos están dispuestos a establecer con ella, son uno de ellos. Las vulneraciones de derechos humanos a las que el país se ha prestado desde el fallido golpe de Estado de julio de 2016 son recurrentemente objeto de denuncia, así como la suerte reservada a los migrantes que, huyendo de las guerras de Oriente Medio, se encuentran encerrados en campos, librados a mafias diversas, y a las redes de prostitución, por lo que respecta a las mujeres y los niños.

Aunque la suerte que se le reserva al pueblo kurdo de Turquía ocupe de forma menos frecuente la actualidad, lo hace también de forma reiterada. Y ello tanto más desde que los kurdos han demostrado ser la muralla más eficaz a nivel local contra la progresión del EI. Si bien nunca han recibido en ello un apoyo real, los vientos parecen además estar cambiando, y es inquietante que tantos dirigentes de los países de la UE cierren los ojos sobre lo que a este respecto está sucediendo en Turquía. La ofensiva realizada sobre el enclave de Afrin constituye así uno de los últimos episodios dignos de mención. Más allá de la deslealtad que supone cerrar los ojos a propósito de la situación de combatientes que, a la vez que defendían sus vidas, han preservado sin duda a Europa de un mayor daño, esto implica seguir negando que la igualdad entre hombres y mujeres que está en vigor en la sociedad kurda constituye uno de los principales agravios que el presidente Erdogan le reprocha al pueblo kurdo. Más allá de los afines al PKK, está bastante consensualmente admitido que la persecución de que son objeto los kurdos va mucho más allá de la caza a los eventuales terroristas, para ensañarse con activistas, e incluso civiles que no tienen más reproche que hacerse que el haberse expresado al respeto, por una u otra vía. El fenómeno excede en efecto la persecución étnica –de por sí contraria, recordémoslo, al valor del respeto de los derechos humanos- para desembocar sobre una amplia persecución cultural : Erdogan ha aprovechado la tentativa de golpe de Estado para vaciar la función pública y los grupos intelectuales de elementos divergentes, censurar enseñanzas –entre ellas, de forma bastante significativa, las teorías de Darwin, que han sido suprimidas de la enseñanza secundaria-, utilizar en su comunicación política la figura de su mujer para establecer un modelo de mujer virtuosa : el de la esposa sumisa desprovista de individualidad.

Es por tanto a una purga social e ideológica llevada a cabo sobre varios frentes a lo que se está consagrando Turquía en estos momentos, de toda evidencia destinada a obtener una transformación profunda y durable de toda la sociedad turca. Esta recuerda incluso, por su aspecto sistemático e inexorable, las purgas que tuvieron lugar en casi todo el continente latinoamericano durante los años 70 y en un contexto de guerra fría hacia los simpatizantes de izquierda. Esta purga se dirige en cambio, entre otr@s, a aquellos y aquellas que simpatizan con la causa de la igualdad de estatus entre hombres y mujeres.

Es loable que Europa quiera consagrarse a hacer progresar la condición de las mujeres, a disminuir la brecha salarial, así como las muertes por feminicidio… es un propósito que no se puede sino agradecer. Sin embargo, es improbable que lo consiga si no lo inserta en un plan global y coherente ; si cede a la inimaginable concesión que supone cerrar los ojos sobre una purga que tampoco se esfuerza particularmente en disimular que lo es y que hace de la única sociedad de la región informada por los valores de igualdad entre hombres y mujeres su blanco privilegiado, precisamente por adoptarlos.

El presidente Macron ha recibido recientemente a Erdogan. El gobierno de François Hollande ya había aceptado que la justicia cerrase el caso del asesinato en pleno París de tres militantes kurdas, cuando la investigación apuntaba a una implicación de los servicios turcos, con pretexto de que el asesino falleció antes del juicio. Decisiones políticas –oficialmente, pragmáticas- que cierran los ojos sobre esta realidad : la voluntad de erradicación de un pueblo por ser portador de uno de los valores supuestamente centrales en ese proyecto europeo.

El mundo es hoy presa de una agitación que no puede sino anunciar evoluciones. Esto sólo hace más necesario que, si quieren sacar a Europa de su parálisis, los gobiernos europeos deban priorizar en algún momento un proyecto político común, en el cual la igualdad entre hombres y mujeres no puede ser elemento de detalle.

 

 

 

 

 

 

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