Débats houleux, IV : féminisme et institution

Les conflits qui parcourent le féminisme ont provoqué les dernières années des bousculades dans les cortèges du 8 mars. Comme je le regrette, je me risque à produire une série sur les débats qui le scindent, afin de tâcher d’induire à la réflexion, au débat apaisé et, peut-être, de surmonter nos divergences. Je sollicite l’indulgence, car c’est un exercice risqué, mais nécessaire.

La question du rapport que le féminisme doit entretenir à un pouvoir et un Etat forcément modelés par les structures patriarcales est aussi ancienne que les premières irruptions de femmes adhérant au féminisme dans l’institution. L’attitude historique du féminisme vis-à-vis de l’institution avait été, forcément, d’interpeller le pouvoir dès l’extérieur. En effet, les femmes n’avaient ni le droit de vote ni le droit de présenter une candidature à quoi que ce soit, c’est donc dès l’extérieur qu’elles ont dû se battre pour leurs droits et les conquérir. Le long combat des suffragettes est là pour témoigner de la variété de techniques mises en place par les femmes pour attirer l’attention du pouvoir et exercer une pression. Cependant, après l’obtention du vote et de la possibilité de présenter candidature, les femmes se sont peu à peu aussi introduites dans l’institution. Certaines d’entre elles étaient mues par des perspectives féministes. Les conquêtes des femmes se sont suivies jusqu’à ce que tous les pays occidentaux mettent en place aujourd’hui des politiques destinées à assurer et améliorer les droits des femmes, et que tous disposent d’entités qui leur sont consacrées au sein du gouvernement, un ministère complet pour les plus avancés. Des organisations internationales comme l’ONU mettent aussi en place par ailleurs des politiques destinées à protéger les droits des femmes.

Le problème découle, bien entendu, du fait que les politiques assurées par les gouvernements et les organisations internationales ne sont pas toujours si nettes et désintéressées. Une fois au sein de l’institution, le féminisme doit se battre contre plusieurs ennemis. On peut compter en premier lieu les inerties d’organisations informées par les logiques et valeurs patriarcales et qui doivent elles aussi évoluer pour être à même de posséder une réelle efficacité en matière d’action sur la situation des femmes. Puis, on peut compter aussi l’instrumentalisation légitimatrice que tous les gouvernements ont fait et font, à un moment où un autre, des droits des femmes. Cela est très visible en ce qui concerne les pays du Sud global : parfois la volonté d’améliorer la condition des femmes sert en fait de prétexte pour intervenir avec des mesures qui de fait protègent les intérêts des pays du Nord global ou ceux du capitalisme. Le féminisme peut donc progresser dans l’institution, mais non sans difficultés, car il est aux prises avec les obstacles externes, qui existent toujours, et ceux que lui oppose la propre institution.

Puisque l’institution émane d’une culture patriarcale, et se situe dans un système global capitaliste, elle est d’autre part informée par des valeurs patriarcales et s’insère sans conflit dans un système capitaliste global. Or, le féminisme est, bien sûr, antipatriarcal, et aussi anticapitaliste, puisque ce système repose sur l’exploitation invisibilisée d’individus (femme, sujet colonial) et de l’environnement. Un féminisme entier, cohérent, conséquent portera donc forcément des valeurs anticapitalistes. Ceci constitue sans doute un autre obstacle à la bonne entente de féminisme et institution, car tous deux sont sous-tendus par des logiques opposées : cela prendra beaucoup de temps pour qu’ils puissent cheminer en harmonie, et cela exigera en outre d’importantes évolutions sociales.

Au motif des obstacles qui ont été évoqués, des secteurs du féminisme dénigrent le féminisme institutionnel et prétendent que les avancées ne peuvent venir que de la lutte des éléments extérieurs à l’institution. Ils opposent même radicalement féminisme institutionnel et féminisme social, taxant le premier de féminisme blanc et bourgeois.

S’il est évident que les obstacles qui ont été évoqués sont bien réels, les choses ne me semblent pas non plus aussi tranchées que le prétendent ces secteurs du féminisme. La révolution qui démolirait toutes les structures en place pour construire à partir d’une table rase étant difficilement pensable, et peut-être pas souhaitable, la transformation passe forcément en une certaine mesure aussi par l’institution. Bien sûr, celle-ci recèle inerties et instrumentalisations, mais elle ne peut tout de même pas être non plus réduite qu’à cela. Il nous faut donc être vigilantes et tenter d’avancer de front, féminisme institutionnel et social, en sachant que le féminisme social sera forcément toujours plus subversif, plus cohérent, et qu’il nous faudra toujours surveiller, et même pousser, le féminisme institutionnel, ceci constituant néanmoins un passage obligé. Il y a beaucoup de personnes au sein de ce féminisme institutionnel qui se confrontent à ces inerties et surveillent ces instrumentalisations. Je ne pense pas qu’on puisse, ni qu’on doive, sous-estimer leur travail au prétexte que ces dérives existent.

Le féminisme institutionnel reste inégal. Le mandat de Marlène Schiappa ne plaide malheureusement pas en sa faveur. Son silence a tout simplement été scandaleux dans l’affaire Darmanin. La façon dont elle gère le combat contre les violences faites aux femmes, presque en dilettante, en évitant de se prononcer publiquement dès qu’une affaire dérange le pouvoir, en fait un personnage qui semble pleinement intégrer l’instrumentalisation que nous avons évoquée. Cependant, ailleurs, de grandes conquêtes sont aussi à signaler, comme la loi espagnole concernant les violences faites aux femmes. Il s’agit d’une loi pionnière, servant de cadre au traitement de toutes les violences faites aux femmes, et accompagnée de la création de tribunaux spécifiques pour traiter ces affaires. Les féminicides ont diminué de façon très notoire dans ce pays à la suite de ces mesures.

Le passage du féminisme par l’institution semble nécessaire pour qu’une transformation sociale puisse advenir. Il est entendu cependant que l’institution reste par nature patriarcale et que ce passage doit être surveillé, les pressions exercées de l’extérieur par le féminisme social étant tout aussi nécessaires pour faire avancer le monde vers des sociétés structurellement féministes.

En France nous soutenons le Parti pour la Décroissance et le NPA:

zdecrois
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 Gustav Moreau, Le Victorieux Sphinx (détail), 1886.

 

 

Debates agitados, IV : feminismo e institución

 

Los conflictos que recorren el feminismo han provocado en los últimos años diferendos en los cortejos del 8 de marzo. Como lo lamento, me arriesgo a producir una serie sobre los debates que lo escinden, para tratar de mover a la reflexión, al debate apaciguado y, quizá, de sobrepasar nuestras divergencias. Solicito la indulgencia, pues es un ejercicio arriesgado, pero necesario.

 

La relación que el feminismo debe mantener con un poder y un Estado forzosamente modelados por las estructuras patriarcales es una problemática debatida desde que las primeras mujeres feministas entraron en la institución. La actitud histórica del feminismo hacia la institución había consistido, forzosamente, en interpelar el poder desde el exterior. En efecto, las mujeres no tenían ni el derecho al voto ni el derecho de presentar una candidatura en ninguna parte, es por tanto desde el exterior desde donde tuvieron que luchar por sus derechos y conquistarlos. El largo combate de las sufragistas atestigua la variedad de técnicas puestas en marcha por las mujeres para atraer la atención del poder y presionarlo. Sin embargo, tras obtener el derecho al voto y la posibilidad de presentar candidaturas, las mujeres se introdujeron poco a poco en la institución. Algunas de ellas estaban animadas por perspectivas feministas. Poco a poco las mujeres acumularon conquistas hasta hoy día, en que todos los países occidentales tienen políticas destinadas a asegurar y mejorar los derechos de las mujeres, y en que todos disponen de entidades dedicadas a ellos en el seno del gobierno, un ministerio completo en los mas avanzados. Organizaciones internacionales como la ONU también tienen políticas destinadas a proteger los derechos de las mujeres.

El problema viene, por supuesto, cuando las políticas puestas en marcha por gobiernos y organizaciones internacionales no resultan siempre netas y desinteresadas. Una vez en el seno de la institución, el feminismo debe luchar contra varios enemigos. La inercia de organizaciones informadas por lógicas y valores patriarcales es el primero de ellos, éstas deben evolucionar también para poseer una eficacia real en materia de acción sobre la situación de las mujeres. La forma en que todos los gobiernos han instrumentalizado para legitimarse, en un momento o en otro, los derechos de las mujeres, es otro de ellos. Esto resulta muy visible en el ámbito de los paises del Sur global : a veces la voluntad de mejorar la condición de las mujeres sirve en realidad de pretexto para intervenir con medidas que de hecho protegen los intereses de los países del Norte global o los del capitalismo. El feminismo puede por tanto progresar en la institución, pero no sin dificultades, pues debe afrontar tanto los obstáculos externos, que siempre existen, como los que opone la propia institución.

Puesto que la institución emana de una cultura patriarcal, y se sitúa en un sistema global capitalista, también viene informada por valores patriarcales y se inserta sin conflicto en un sistema capitalista global. Sin embargo, el feminismo es, por supuesto, antipatriarcal y también anticapitalista, ya que dicho sistema reposa sobre la explotación invisibilizada de ciertas categorías de individuos (mujeres, sujeto colonial) y del entorno. Un feminismo entero, coherente, consecuente será por tanto forzosamente portador de valores anticapitalistas. Ello constituye sin duda otro obstáculo al buen entendimiento de feminismo e institución, pues en ambos subyacen lógicas opuestas: tomará mucho tiempo que puedan caminar en armonía, y exigirá importantes evoluciones sociales.

A causa de los obstáculos evocados, sectores del feminismo denigran al feminismo institucional y pretenden que los avances sólo pueden venir de la lucha de elementos externos a la institución. Oponen incluso radicalmente feminismo institucional y feminismo social, tachando al primero de blanco y de burgués.

Si bien es evidente que los obstáculos que se han evocado son reales, las cosas no me parecen tan marcadas como lo pretenden esos sectores del feminismo. La revolución que acabaría con todas las estructuras presentes para construir sobre terreno llano es difícilmente pensable, y quizá incluso no sea deseable, la transformación pasa por tanto forzosamente en cierta medida por la institución. Por supuesto que ésta recela inercias e instrumentalizaciones, pero tampoco puede ser reducida a ellas. Tenemos por tanto que ser vigilantes e intentar avanzar de frente, a la vez feminismo institucional y social, a sabiendas que el feminismo social siempre será más subversivo, más coherente, y que siempre tendremos que vigilar, e incluso empujar, al feminismo institucional, que constituye a pesar de ello un paso obligado. Hay muchas personas en el seno de ese feminismo institucional que confrontan esas inercias y vigilan esas instrumentalizaciones. No pienso que se pueda, ni que se deba, desmerecer su trabajo porque esas derivas existan.

El feminismo institucional es desigual. El mandato de Marlène Schiappa por desgracia no habla muy bien de él. Su silencio en el caso Darmanin ha sido simplemente escandaloso. La manera en que gestiona el combate contra la violencia hacia las mujeres, casi como sin ganas, evitando pronunciarse públicamente en cuanto un caso molesta al poder, hace de ella un personaje que parece integrar plenamente la instrumentalización de que se ha hablado. Sin embargo, también se deben señalar grandes conquistas, como la ley española sobre las violencias de género. Se trata de una ley pionera, que sirve de marco al tratamiento de todas las violencias dirigidas hacia las mujeres, y que ha sido acompañada por la creación de tribunales específicos para tratar dichos casos. Los feminicidios han disminuido de forma significativa en el país con esas medidas.

El paso del feminismo por la institución es obligado para que una transformación social pueda ponerse en marcha. Es claro sin embargo que la institución es por naturaleza patriarcal y que ese paso debe vigilarse, siendo igualmente necesarias para que el mundo avance hacia sociedades estructuralmente feministas las presiones ejercidas desde fuera por el feminismo social.

 

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