Heptalogue pour une société non violente. 1. Construire l’unité depuis la différence

Ce billet ouvre une série de sept pistes à explorer dans la création de politiques pour la diminution des violences sociales interrelationnelles.

   

1. Construire l’unité depuis la différence

Tous les discours politiques ne se ressemblent pas et cependant, ils ont tous des points communs : tous évoquent le bonheur, la paix, l’abondance… tous font appel aux souhaits les plus fondamentaux de l’être humain, dont ils déclinent le contenu en des formes variées. L’un de ces topoi qui va de bouche en bouche est celui de l’unité. Qu’imaginer, en effet, de plus beau qu’un groupement humain soudé par des liens fraternels. Et cependant, tous ceux qui ont adopté une perspective de genre savent bien que, même les plus belles des unités, les familles, peuvent être la scène de violences atroces, en bien de cas avec une apparence paisible de normalité ; que toute unité recèle en soi les potentialités pour qu’éclate la violence.

En effet, puisque c’est la perception de la différence hiérarchisée qui constitue en dernière instance le déclencheur de la violence, faire appel à une unité qui ignore les hiérarchies et les liens de pouvoir qui structurent de fait le social ne peut que contribuer à renouveler leur invisibilisation ainsi que celle des inégalités qu’ils produisent. Ce sont eux qui orchestrent les violences au sein des couples, induites par la conviction de la possession ; dans les centres scolaires, souvent causées par l’impératif de normalisation; dans tant d’entreprises, poussées par le culte croissant de la compétition. Elles sont d’ailleurs à l’origine de chiffres d’une telle ampleur que, s’ils étaient dus à tout autre facteur –intoxication alimentaire, épidémies-, ils seraient sans doute considérés dignes d’une alerte sanitaire. Ceux-ci sont aujourd’hui presque ignorés, parce qu’ils concernent essentiellement des femmes et des enfants : d’après l’ONU, dans le monde un assassinat sur deux de femme a été perpétré par son compagnon ou par sa famille ; ce chiffre tombe à un sur vingt lorsqu’il s’agit des hommes.

Toute construction unitaire qui, par angélisme ou par calcul politique, s’obstine à ignorer cette conflictivité sociale réelle qui ne commence à émerger que maintenant de la chape d’invisibilité que tant l’espace privé que le tabou social et religieux avaient contribué à lui fournir est condamnée à la reproduire. Que cela plaise ou non, l’unité passe par la reconnaissance d’une fragmentation qui est réelle, et qui ne demande pas à être reconnue pour exister. Elle passe également par la reconnaissance des pathologies inhérentes à la conceptualisation de toute hiérarchie : au-delà du fait qu’il puisse toujours se produire des abus de pouvoir, si l’identité forte se construit de façon relative à celles qui ont été marquées comme faibles, elle devra nécessairement mettre en place une dose de violence normalisée.

Quels seraient les outils permettant de construire une unité depuis la différence, en évitant le piège communautariste? Evidemment, tous ceux orientés à mettre en place une plus grande compréhension et acceptation de l’altérité. Si actuellement la plupart des communautés sont construites sur la base de l’homogénéisation de leurs membres, il s’agirait ici d’obtenir que la compréhension d’une autre logique diminue son niveau d’altérité, permettant d’asseoir les bases d’une communauté qui intègre la différence, y compris dans les cas où celle-ci pourrait être particulièrement connotée de façon négative. Obtenir cette compréhension passe par le dialogue, la négociation et la cession. Un dialogue sincère et ouvert, sans préjugés et destiné à prendre connaissance de l’autre, en son essence, en son altérité, avec un esprit ouvert, dans le but sincère de le découvrir. Une négociation ponctuelle, dans les cas de litige, pour construire un espace commun qui n’est en rien donné d’emblée, il faut le savoir, mais constitue un espace à conquérir ensemble. Une cession, mesurée et, tour-à-tour, faite dans la parfaite conscience que l’espace commun se construit sans que personne ne s’impose, mais également sans que personne ne soit écrasé.

Seule une pratique habituelle du dialogue, la négociation et la cession alternée peut déboucher sur la compréhension mutuelle nécessaire pour forger l’unité depuis la différence. Les valeurs communes qui informeraient cette unité sont en outre données par la nature même de celle-ci : tolérance, respect, pluralité, complémentarité, équité… Toutes ces valeurs semblent si belles que quelqu’un de peu réaliste pourrait penser qu’elles sont déjà en vigueur. La vérité est qu’elles ne sont en rien généralisées, sauf dans quelques communautés vivant déjà plus ou moins sous ces convictions. Les généraliser demanderait, de fait, que l’on mette en marche une profonde transformation sociale susceptible de troquer la différence hiérarchisée en différence équivalente et le stigmate en condition temporaire d’infortune.

Si le courant théorique auquel la gauche a bien souvent eu recours en ces temps de basculement vers la droite de l’opinion est le populisme, il faut dire que, sauf à ce qu’elle ne compte y avoir recours que pour s’emparer du pouvoir, une telle formule ne peut servir le propos d’obtenir des sociétés moins violentes, pour la simple et bonne raison qu’il consiste à renvoyer à la société, tel un miroir clément, le reflet amélioré de ses croyances, attentes et valeurs. Cependant, comme nous l’avons vu, ce sont eux les responsables en dernière instance de toutes ces violences structurelles, parmi lesquelles les féminicides au sein du couple et les bullying scolaires et professionnels. Nous avons besoin d’un pouvoir qui transforme, non pas qui reflète ; un pouvoir qui émancipe, non pas qui tutelle ; un pouvoir qui s’adresse à la raison d’individus autoconscients et non à l’émotion d’êtres qui délèguent à quelqu’un d’autre leur conscience.

La gauche a payé cher, ces dernières décennies, d’avoir compris beaucoup de choses plus tard que la droite. En ce sens, il a été éprouvant d’entendre Christine Lagarde parler il y a quelques jours à Paris du besoin d’intégrer les identités et les nationalités au marché mondial. Il n’est pas envisageable de tolérer que ce soit de nouveau la droite qui anticipe d’abord le signe des temps, construisant la seule unité qui au XXIe siècle l’intéresse en sollicitant pour cela ce qu‘il sera nécessaire de solliciter, dans ce cas les identités qui ont émergé avec tant de difficultés au XXe siècle. Il est révélateur à ce propos que, tandis que Lagarde parle d’intégrer les identités, Bolsonaro s’apprête à les éradiquer par le biais d’une purge effectuée sur les manuels scolaires, en quête des « références marxistes et références de genre ». Tandis que la droite qui opère par l’autorité fait presque ce qu’on attendait d’elle, celle qui par la force des choses doit opérer par la séduction cesse de fermer les yeux sur l’irréversibilité des changements qui se sont opérés dans la situation des femmes et celles des minorités, pour les penser sans détours en tant que sujet à séduire. Le capitalisme a survécu sans doute à tant de conjonctures entre autres grâce à son pragmatisme. Ce serait dommage que la gauche, coincée comme elle l’est entre la conscience de classe et le signifiant vide, laisse de côté un très vaste secteur du conflit social, sans surprises, celui des groupes qui ont beau ne pas appartenir au groupe historiquement dominant, ils n’en sont pas moins dotés actuellement de capacités d’action.

Penser l’unité depuis la différence, et non depuis l’homogénéité rêvée par celui qui a construit un monde pour y vivre parmi ses pairs, est une nécessité pour de milliers de femmes, pour tous les suicidés du bullying professionnel et scolaire. On a parlé ces deux dernières semaines de la vague de suicides qui récemment ont touché les corps de gendarmerie et de police (61 suicides depuis janvier) et La Poste (plus de 100 suicides depuis 2012), de même que du suicide du chercheur d’Amnesty International, Gaëtan Mootoo, dont les travaux étaient connus. Au-delà de l’impact des nouvelles techniques de management, qui cherchent parfois à désocialiser et à fragiliser l’individu pour le rendre plus docile, les mécanismes qui président la mise en place spontanée du type de dynamiques qui mène à un suicide gardent des points communs avec ceux qui président à la mise en place de violences au sein du couple, la cause des deux se trouvant en dernière instance au même endroit : les différentes catégories des différences hiérarchisées qui croisent notre société. Il faut des politiques radicales pour traiter ces sujets. Construire toute unité future depuis la pleine conscience, la compréhension, l’acceptation et le respect de la différence est la condition sine qua non d’un demain sans violences structurelles.

 

 

 

Heptálogo para una sociedad no violenta

 

 

Este articulo abre una serie de siete pistas a explorar en la creación de políticas enfocadas a disminuir las violencias sociales interrelacionales.

 

  1. 1. Construir la unidad desde la diferencia

No es que todos los discursos políticos se parezcan y sin embargo todos tienen puntos comunes : todos evocan la felicidad, la paz, la bonanza… todos apelan a las ansias fundamentales del ser humano, cuyo contenido declinan de diferentes maneras. Uno de esos topoi que pasan de boca en boca es el de la unidad. Qué imaginar, en efecto más hermoso que una agrupación humana soldada por vínculos fraternales. Y sin embargo, bien saben todos los que alguna vez han adoptado una perspectiva de género que hasta las más hermosas unidades, las familias, pueden ser escenario de atroces violencias, en muchos casos con apariencia de plácida normalidad ; que cualquier unidad recela en su seno las potencialidades de la violencia.

En efecto, puesto que el desencadenante en última instancia de la violencia lo produce la percepción de la diferencia jerarquizada, apelar a una unidad que ignore las jerarquías y los vínculos de poder que de hecho estructuran lo social sólo puede contribuir a renovar la invisibilizacion de las jerarquías y desigualdades actualmente en vigencia. Ellas son las que orquestan las violencias en el seno de las parejas, movidas por el convencimiento de la posesión ; en los centros escolares, a menudo a causa del imperativo de normalización ; en tantas empresas, azuzadas por el creciente culto a la competitividad. Ellas también las que propician que cifras de tal magnitud que si fueran debidas a cualquier otro factor –intoxicación alimentaria, epidemias- serían sin duda consideradas dignas de alerta sanitaria sean hoy por hoy prácticamente obviadas por referirse sólo a mujeres y niñ@s : según la ONU, en el mundo una de cada dos mujeres asesinadas lo es por su pareja o por su familia, mientras que sólo uno de cada veinte hombres lo es por los mismos motivos.

Cualquier construcción unitaria que, por angelismo o por cálculo político, se obstine en ignorar esta conflictividad social real que apenas ahora empieza a emerger de la losa de invisibilidad que tanto el espacio privado como el tabú social y religioso le había proporcionado está abocada a reproducirla. Guste o no, la unidad pasa por el reconocimiento de una fragmentación que es real, y que no le va a pedir permiso a nadie para existir. También pasa por el reconocimiento de las patologías inherentes a la conceptualización de toda jerarquía : mas allá de que siempre se pueda dar el abuso de poder, si la identidad fuerte se construye de forma relativa a las marcadas como débiles, está abocada por necesidad a poner en marcha una dosis de violencia normalizada.

¿Cuáles serian pues las herramientas que permitan construir una unidad desde la diferencia, evitando la trampa comunitarista? Evidentemente, todas aquellas orientadas a poner en marcha una mayor comprensión y aceptación de la alteridad. Si actualmente la mayoría de las comunidades se construyen sobre la homogeneización de sus miembros se trataría aquí de obtener que la comprensión de otra lógica disminuyera su nivel de alteridad permitiendo sentar las bases de una comunidad integradora de la diferencia, inclusive en los casos en que ésta pueda estar hoy día particularmente connotadas de forma negativa. Obtener dicha comprensión pasa por el dialogo, la negociación y la cesión. Diálogo sincero y abierto, orientado a tomar sin prejuicios conocimiento del otro, en su esencia, en su alteridad, con un espíritu abierto, en el sincero propósito de descubrirlo. Negociación puntual, en los casos de litigio, para construir un espacio común que, hay que saberlo, no tiene nada de dado de hecho sino que es un espacio a conquistar juntos. Cesión, mesurada y por turnos, en el entendimiento de que el espacio común se construye sin la imposición de nadie, pero también sin el sojuzgamiento de nadie.

Sólo una práctica habitual del diálogo, la negociación y la cesión alternada puede desembocar en la mutua comprensión necesaria para forjar la unidad desde la diferencia. Los valores comunes que informarían esta unidad vienen por lo demás dados de por sí : tolerancia, respeto, pluralidad, complementariedad, equidad… Todos estos valores parecen tan bellos que alguien poco realista podría pensar que ya son. Lo cierto es que no están para nada generalizados, salvo en contadas comunidades que viven ya bajo esas convicciones. Generalizarlos exigiría, de hecho, que se pusiera en marcha una profunda transformación social susceptible de trocar la diferencia jerarquizada en diferencia equivalente y el estigma en condición de infortunio temporal.

Si la corriente teórica a que muchas de las izquierdas han recurrido en estos tiempos de derechización de la opinión es el populismo cabe decir que, salvo que lo contemplen como simple forma de acceder al poder, semejante fórmula no puede servir al propósito de lograr sociedades menos violentas por el sencillo motivo de que consiste en devolverle a la sociedad, como un espejo clemente, el reflejo mejorado de sus creencias, expectativas y valores. Sin embargo, como ya vimos, son ellos los responsables en última instancia de todas las violaciones estructurales, entre las cuales los feminicidios en el seno de la pareja y los bullyings escolares y laborales. Necesitamos un poder que transforme, no que refleje ; un poder que emancipe, no que tutele ; un poder que se dirija a la razón de individuos autoconscientes y no a la emoción de seres que delegan en otro su conciencia.

La izquierda ha pagado caro en las últimas décadas haber entendido muchas cosas después de lo que lo hizo la derecha. En ese sentido, ha sido demoledor escuchar a Christine Lagarde hablar hace unos días en París de la necesidad de integrar al mercado mundial identidades y nacionalidades. No es factible tolerar que de nuevo sea la derecha la que primero anticipe el signo de los tiempos construyendo la única unidad que en el siglo XXI le interesa, echando mano de lo que sea necesario, en este caso las identidades que costosamente han emergido en el siglo XX. Resulta revelador a este propósito que mientras Lagarde habla de integrar identidades, Bolsonaro se disponga a erradicarlas por el medio de una purga de los manuales escolares a la búsqueda de “referencias marxistas y referencias de género”. Mientras que la derecha que opera por la autoridad hace lo que casi esperábamos de ella, aquella que por la fuerza ha de operar por la seducción deja de cerrar los ojos sobre lo irreversible de los cambios que se han operado en la situación de las mujeres y de las minorías para pensarlos sin ambages como sujeto a seducir. El capitalismo ha sobrevivido sin duda a tantas coyunturas entre otras cosas por su pragmatismo. Sería una lástima que de nuevo la izquierda, atascada entre la conciencia de clase y el significante vacío, deje de lado un amplísimo sector del conflicto social, sin sorpresas, el de los grupos que no por no pertenecer al grupo históricamente dominante están menos dotados actualmente de capacidad de acción.

Pensar la unidad desde la diferencia y no desde la homogeneidad soñada por aquel que construyó un mundo para vivirlo entre pares, es una necesidad para miles de mujeres, para todos los suicidados del bullying, profesional o escolar. Se ha hablado estas dos ultimas semanas de las oleadas de suicidios que recientemente han afectado a los cuerpos de gendarmería y de policía (61 suicidios desde enero) tanto como a La Poste (más de 100 suicidios desde 2012), así como del suicidio del conocido investigador de Amnesty International Gaëtan Mootoo. Más allá de las nuevas técnicas de management, que buscan desocializar y fragilizar al individuo para hacerlo mas dócil, los mecanismos que presiden a la puesta en marcha espontánea del tipo de dinámicas que lleva a un suicidio guardan puntos comunes con los que presiden a la puesta en marcha de violencias en el seno de la pareja, en última instancia la causa de ambas se encuentra en el mismo lugar : las distintas categorías de diferencias jerarquizadas que se cruzan en nuestra sociedad. Queremos políticas radicales al respecto. Construir toda futura unidad desde la plena conciencia, la comprensión, la aceptación y el respeto de la diferencia es la condición sine qua non de un mañana sin violencias estructurales.  

 

 

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