Il y a des récits qui sauvent, le mien avait pour titre Regards de la périphérie (1). De quoi sauvent-ils ? De l’ennui, de l’incertitude, du passé, du vertige de l’existence… qu’importe du moment qu’ils sauvent et qu’ils servent à d’autres. Le mien sauvait à parties égales de la perfidie que recèle parfois l’âme humaine ; du machisme, brutal, inespéré lorsqu’on vous apprend depuis l’enfance que tout cela appartient au passé et que les lois et les opportunités sont maintenant les mêmes pour tout-t-es ; de la culpabilité et de l’autoboïcot que notre culture a installé potentiellement chez toutes les femmes si elles n’y mettent pas un frein. Puisque je prétends rendre compte de cette expérience de récit, et la clarifier pour ceux qui l’ont suivi, je solliciterai forcément souvent la première personne, je prie le lecteur de m’en excuser.
Pourquoi regarder ? Parce qu’il est parfois nécessaire de s’arrêter et de regarder le monde, surtout à certains moments précis de la vie, lorsque des circonstances concrètes installent chez vous un nouveau regard. Quelle périphérie ? Les périphéries ont l’étrange coutume de se superposer jusqu’à se confondre parfois, mais pour être précis, c’est de la périphérie discursive de ce monde androcentré que je m’étais proposée de parler et de regarder. Comme beaucoup d’autres femmes, je ne me retrouvais pas dans les manières dont on nous demande de faire les choses : l’apparence comme plus haute valeur, la compétition à la place de la coopération, l’imposition à la place du dialogue, la reproduction du modèle à la place de la liberté de penser… Comme tant d’autres femmes, je souhaite faire les choses en fonction d’une autre échelle de valeurs, et en harmonie avec d’autres positionnements vitaux. Bien sûr, cela n’a pas à voir avec l’essence de quoi que ce soit, mais plutôt avec ce que, à mon avis, il n’y en a pas.
Techniquement, Regards de la périphérie fut précédé de quelque chose qui fut plus une impulsion spontanée, le jaillissement à l’état brut d’émotions et indignations à leur état pré-rationnel. Pourquoi ? Parce que à un moment où on incite les femmes à se taire par cosmétique face au machisme, il me sembla relever plus de l’affirmation que de la vulnérabilité d’exposer une douleur qui n’était pas la mienne, mais celle de toutes les femmes que le machisme tente de reléguer, souvent sans y parvenir. Mais Borges établissait déjà clairement dans « Pierre Menard » combien la question du signifiant et des signifiés pouvait être complexe. Aussi, à ceux qui auraient « lu » quelque chose d’autre je préciserai simplement que cette narration sans artifices ni fioritures, à l’état brut, fut volontaire et assumée. Même si les représentations de femmes agressées y furent nombreuses, car il était mon intention de nier la minimisation et de comprendre surtout la structure dans les faits en compagnie de ceux qui le souhaiteraient, je pris aussi la précaution de les alterner avec des images de femmes fortes et éminentes, ce qui signalait clairement je pense la structure comme centre du discours.
Plus haut j’ai écrit « lu » entre guillemets car ni l’impulsion spontanée ni Regards de la périphérie étaient des textes au sens traditionnel du terme. En effet, Regards de la périphérie s’est déroulée sur facebook, entre mai et octobre de 2016, d’abord tous les jours puis deux fois par semaine à partir de l’été. Il s’agissait de partager ou de télécharger entre 5 et 10 documents à chaque séance, parmi lesquels pas plus de 5 textes, qui devaient dire quelque chose des structures actuelles de pouvoir et du monde de leurs marges. C’est quelque chose que je voulais à cheval entre le texte, la performance, l’expérimentation narratologique, le jeu et le récit de cure. En tant que jeu et qu’expérimentation voici les critères : par technique de collage, composé d’images et de coupures de presse ; axé sur le vécu de « l’autre côté du miroir » et sur les projets alternatifs à la pensée dominante ; restreint à des médias généralistes nationaux espagnols et latino-américains. S’inséraient aussi parfois dans ce récit des considérations, des observations, des boutades qui comme dans toute narration ont pu jouer parfois du point de vue. J’aimais les penser comme une sorte de « regards de l’Oulipo » et si je n’ai pas tout à fait explicité à ce moment la démarche, c’est parce qu’il m’a semblé plus amusant d’y semer des pistes, comme dans un roman policier.
Que reste-t-il à dire après tout cela ? Oui, pourquoi la périphérie ? Est-il oui ou non dégradant de se situer, ou pire encore de se situer soi-même, à la périphérie en ce monde androcentré où on est si obsédé par l’idée de se définir au-dessus de ses pairs ? Autant que je me souvienne, les principes qui régissent ce monde m’ont toujours semblé suffisamment absurdes pour grandir en étant tout à fait amoureuse de ses marges et de leur liberté étrange. Mais à ceux qui ne partagent pas cet avis, je répondrai par cette évidence : un discours qui s’énonce lui-même est toujours forcément au centre ; si d’autres le situent à la marge, le simple fait de prendre la parole et de se nommer lui-même l’en extrait. En ce sens, le titre de cette page était surtout une ironie vis-à-vis du discours majoritaire.
Pour finir je souhaiterais simplement signaler que je suis profondément convaincue que les textes doivent pouvoir être lus à plusieurs niveaux, sans que cela ôte du mérite à chaque lecture. Il me semble positif qu’un texte, tout en disant ce qu’il a à dire, laisse aussi la plus grande marge possible au lecteur pour être et exister en son sein. Je me réjouis de ce que, en tant que récit de collage et de patch-work, Regards de la périphérie ait rempli vis-à-vis des autres la mission de divertir, faire prendre conscience et porter quelques enseignements, tandis qu’il remplissait pour moi celle de me permettre d’évoluer dans les réflexions, le vécu, les émotions.
Il ne servirait pas à grande chose de s’attarder sur la problématique récurrente de la pensée unique et cependant, peut-être peut-on rappeler une fois de plus que nous vivons dans des sociétés qui se pensent plurielles mais tendent à l’homogénéisation, qui se pensent égalitaires mais dispensent encore des droits diminués à certaines catégories de citoyens. Que nous cheminons maintenant vers cette belle idée du commun sans admettre que les structures de pouvoir qui informent le social ne permettent pas, et ne permettront peut-être jamais, une universalité de l’expérience – bien que la nécessité d’une universalité de droits moi me semble évidente. Evidemment, on ne compte plus le nombre d’esprits brillants ayant réfléchi sur la question du pouvoir, mais le fait est que nous continuons sans tenir compte de ce paramètre, presque point de départ nécessaire, et peut-être que le temps serait venu de le faire si nous souhaitons parvenir à des sociétés plus inclusives.
(1) Miradas desde la periferia, https://www.facebook.com/Miradas-desde-la-periferia-955842927866818/?fref=ts&locale=fr_FR. Depuis, j’ai rajouté à la page les liens vers les articles de ce blog.
« Miradas desde la periferia »
Vuelvo para quien la haya seguido, y para las personas interesadas, sobre la experiencia narrativa desarrollada en la red social Facebook entre mayo y octubre de 2016.
Hay relatos que salvan, el mío se llamaba Miradas desde la periferia (1). ¿De qué salvan ? Del hastío, de la incertidumbre, del pasado, del vértigo de la existencia… tampoco es que tenga tanta importancia mientras salven y sirvan a otros. El mío salvaba a partes iguales de la perfidia que a veces recela el alma humana ; del machismo, brutal, inesperado cuando desde pequeña te dicen y repiten que eso es cosa del pasado y que ahora las leyes y las oportunidades son iguales para todos ; de las simas de culpabilidad y autoboicot que la cultura nos ha puesto potencialmente dentro a todas las mujeres si no les ponemos freno. Puesto que pretendo con esto rendir cuenta de esa experiencia, y aclararla para quien la haya seguido, forzosamente solicitaré a menudo la primera persona, ruego al lector me disculpe por ello.
¿Por qué mirar? Porque a veces es necesario detenerse y mirar al mundo, sobre todo en ciertos momentos de la vida, cuando circunstancias determinadas te ponen ojos nuevos. ¿Qué periferia? Las periferias suelen tener la extraña costumbre de superponerse hasta confundirse, pero para ser precisos yo me propuse hablar y mirar desde la periferia discursiva de este mundo androcentrado. Como muchas otras mujeres hoy día, no me sentí representada por las maneras en que se nos pide que hagamos las cosas : apariencia como valor máximo, competición en vez de cooperación, imposición en vez de diálogo, reproducción del modelo en vez de libertad de pensamiento…. Como tantas otras mujeres, quiero hacer las cosas en función de otra escala de valores, y en armonía con otros posicionamientos vitales. Claro que esto no tiene que ver con que haya una esencia de nada, sino precisamente con que, en mi opinión, no la hay.
Técnicamente, Miradas desde la periferia fue precedido de algo que más que un relato fue un ex abrupto, un dejar fluir en bruto emociones e indignaciones en su estado pre-racional. ¿Por qué? Porque en un momento en que a las mujeres se nos insta por cosmética a que nos callemos frente al machismo, me pareció más un afirmarse que un mostrarse vulnerable mostrar un dolor que no es ya el mío, sino el de todas y cada una de las mujeres a las que el machismo intenta aplastar, a menudo sin conseguirlo. Pero Borges dejó ya claro con “Pierre Menard” lo complicada que podía ser la cuestión del significante y el significado y a los que hayan “leído” otra cosa, simplemente les precisaré que esa narrativa sin artificios ni fiorituras, en bruto, fue voluntaria y asumida. Aunque las representaciones de mujeres agredidas fueron numerosas, porque mi intención era negar la minimización y entender sobre todo en los hechos la estructura acompañada por quien quisiera, también tomé la precaución de intercalarlas con logros femeninos y retratos de mujeres fuertes e ilustres que creo que señalaban claramente la estructura como centro del discurso.
Más arriba he entrecomillado “leído” porque ni el ex abrupto ni Miradas desde la periferia eran un texto en el sentido tradicional de la palabra. En efecto, Miradas desde la periferia se desarrolló en Facebook, entre mayo y octubre de 2016, primero todos los días y a partir del verano a razón de dos días por semana. Se trataba de subir a la página en cada ocasión entre 5 y 10 documentos, entre ellos no más de 5 textos, que dijeran algo de las actuales estructuras de poder y del mundo de los márgenes. Es algo que yo concebí a caballo entre el texto, la performance, el experimento narratológico, el juego y el relato de cura. En tanto que juego y que experimento estos fueron los criterios : con técnica de collage, compuesto por imágenes y recortes de prensa ; centrado en las vivencias del “otro lado del espejo” y en los proyectos alternativos ; restringido a medios generales nacionales españoles y latinoamericanos. Se insertaban también en él en ocasiones consideraciones, observaciones, boutades, que como en toda narración pudieron jugar a veces con el punto de vista. Me gustaba pensarlas como una suerte de “miradas de Oulipo” y si no las explicité del todo en su momento como relato es porque me pareció más divertido diseminar pistas, como en una novela policiaca.
¿Qué resta decir después de todo esto? Sí, ¿por qué la periferia? ¿es o no es denigrante situarse, o aún peor autosituarse, en la periferia en este mundo androcentrado tan obsesionado por autodefinirse por encima de sus pares? Desde que tengo memoria, los principios que rigen este mundo siempre me parecieron lo suficientemente absurdos como para crecer del todo enamorada de los márgenes y de su libertad extraña. Pero a los que no compartan esta opinión les responderé lo obvio : un discurso que se enuncia a sí mismo siempre es el centro ; si otros lo situaron en los márgenes, el simple hecho de tomar la palabra y nombrase a sí mismo lo saca de ahí. En este sentido, el título de la página era sobre todo una ironía hacia el discurso mayoritario.
Para acabar, simplemente señalar que es una convicción profunda que los textos deben poder ser leídos a varios niveles sin que eso le reste mérito a cada lectura. Veo positivo que un texto, a la vez que dice lo que tiene que decir, le de también el mayor margen posible al lector para ser y existir en él. Me alegro de que, en tanto que relato de collage y de patch-work, Miradas desde la periferia cumpliese para los demás ese cometido de divertir, concienciar, enseñar y hacer pensar, mientras cumplía para mí el de permitirme evolucionar en reflexiones, vivencias y emociones.
De nada serviría detenerse en exceso sobre la ya manida problemática del pensamiento único y sin embargo quizá quepa recordar una vez más que vivimos en sociedades que se piensan plurales pero tienden a la homogeneización, que se piensan igualitarias pero dispensan aún derechos mermados a ciertas categorías de ciudadanos. Que caminamos ahora hacia esa bonita idea del común sin admitir que las estructuras de poder que informan las sociedades no permiten ni permitirán nunca quizá una universalidad de la experiencia – si bien a mí me parece obvia la necesidad de una universalidad de derechos. Claro que no se cuentan ya las mentes brillantes que han reflexionado sobre el poder, pero lo cierto es que seguimos sin tomar en cuenta esa pauta, casi necesaria base de partida, y quizá sería hora de hacerlo si de veras queremos caminar hacia sociedades inclusivas.
(1) Miradas desde la periferia, https://www.facebook.com/Miradas-desde-la-periferia-955842927866818/?fref=ts&locale=fr_FR. Desde entonces he añadido a la página los links con los artículos de este blog.