Le 8 mars, réinvestir l’espace public, sortir de l’invisibilisation

La journée dédiée à la mobilisation en faveur des droits de femmes est l'occasion de rappeler une forme de discrimination qui impacte notre civilisation : l'invisibilisation des femmes. Comment pouvons nous la combattre ? Pour faire renaître de leurs cendres les oubliées de l'Histoire et permettre l'émergence de celles qui écriront la suite.

     La lutte porte un nom

     La « Journée internationale des femmes », initiée dès 1909 et officialisée en 1977 par les Nations Unies, trouve une variante positive en France depuis 1982 : « Journée internationale des droits des femmes », une expression  appropriée pour rappeler les revendications qui restent d’une brûlante actualité. Les inégalités dont font l’objet les femmes dans nos sociétés occidentales se manifestent, nous le savons, sous la forme d’écarts de salaires, d’accès minoritaire à des postes de pouvoir, de harcèlement ou de violence. Mais pas seulement. La date, en étant vulgarisée massivement sous l’appellation « Journée de la femme » invite  à  la célébration, paradoxalement dégradante, de « la » femme en réduisant toutes « les » femmes à une spécificité de sexe et de genre, à un « idéal féminin ». Le 8 mars est ôté d'une partie de ses mots, donc de ses objectifs. Le détournement ne se résume pas à une opération bassement commerciale. Le fait que l’expression soit écourtée dans le langage populaire, les médias et le marketing reflète une volonté consciente et inconsciente de minimisation, de discréditation de la lutte. Les femmes subissent, peu ou proue, une censure insidieuse, l'invisibilisation.

     Combattre l’invisibilisation des femmes

     Qu’est-ce que l’invisibilisation ? Le fait de rendre invisible. Qu’est-ce que l’invisibilisation des femmes ? « C’est le fait que les vécus des femmes, les paroles des femmes, le travail des femmes soient globalement occultés, “silenciés” dans l’espace public » comme le rappelle Lauren Bastide, une journaliste. Cette invisibilisation est d’abord médiatique. Selon l’étude « Global Media Monituring Project », les voix des femmes, tous médias confondus, ne  représentent que vingt-quatre pour cent du temps médiatique. Et lorsque la parole est confiée à des experts, on chute à treize pour cent. L’invisibilisation ne se limite pas à ce champ d’action, elle s’exprime dans les domaines de production, de connaissance et de pensée : dans l’Art, la Littérature, la Recherche, la Science, la Politique et l’Histoire. Elle intervient autant sur le champ symbolique (seulement deux pour cent des noms des rues sont des noms de femmes) que sur des niveaux de communication. Le « manterrupting », « le fait de venir interrompre systématiquement la parole des femmes » et le « mansplaining », « lorsque des hommes viennent expliquer des choses dont elles sont experts » sont autant de phénomènes qui empêchent les femmes de prendre plus de place dans l’espace public.[1] 

     Le rapt des apports conceptuels, l’appropriation intellectuelle et l’absence de gratification

     Pour exemple, « l’effet Matilda » désigne le déni ou la minimisation récurrente sinon systémique de la contribution des femmes scientifiques à la recherche, dont le travail est souvent attribué à leurs collègues masculins. Le cas représentatif de Rosalind Franklin n’est qu’un exemple célèbre parmi tant d’autres exemples mal connus, voire méconnus. Cette physico-chimiste britannique réalisa la première photographie d’ADN par diffraction de rayons X. Ce cliché permit aux chercheurs James Dewey Watson et Francis Crick de démontrer la structure en double hélice de la molécule d’ADN, découverte pour laquelle ils obtiendront le prix Nobel en 1962, sans jamais citer ni reconnaître le rôle de leur collègue.[2]

     Évoquons le pourcentage de gratification des femmes dans le domaine des Sciences et des Arts. En France, les chiffres du Grand Prix des Rendez-vous de l’histoire de Blois 2018 parlent d’eux-mêmes : dix-huit hommes primés pour trois femmes, proportions comparables à celle du Prix du livre d’histoire du Sénat, quatorze hommes primés pour deux femmes. Dans le secteur du Cinéma, les Césars 2019 reflètent le problème de manière exacerbée : aucun prix accordé à une femme seule (hors catégories dédiées au genre « féminin », il va de soi). Trois prix non-genrés sur seize sont accordés à des collaborations hommes-femmes.[3]Creusons plus loin. Lors d’une étude intitulée « Musiques électroniques et sciences sociales » aucune intervention n’avait trait au genre. Sur treize intervenants, dix étaient des hommes, tandis que les organisateurs et le comité scientifique étaient exclusivement masculins. En 2016, un rapport de la SACD révélait qu’en musique, on ne compte que sept pour cent de femmes parmi les artistes (compositrices, chorégraphes, metteuses en scène, cheffes d’orchestre, solistes) programmés dans les festivals, dans les orchestres nationaux et dans les opéras.[4]Le rapport de 2017, « Où sont les femmes dans la culture ? Toujours pas là ! »[5] dévoile les chiffres concernant l'ensemble du secteur du spectacle vivant durant cinq années :  si l'on se fixe au seuil des trente-trois pour cent[6] à partir duquel un groupe minoritaire n'est plus considéré comme tel,  on est loin du compte. Un constat d'échec en attendant le bilan de 2022.[7]

     L’ambition est-elle une question de genre ?

     Si, les femmes n’eurent accès à l’enseignement supérieur que tardivement (depuis cinq à six générations), il n’est désormais plus possible de se réfugier derrière cette explication pour justifier le peu de représentation médiatique des femmes chercheures/chercheuses, enseignantes, philosophes, metteure/metteuses en scène, auteurs/autrices, réalisatrices. La difficulté d’ailleurs à s’accorder sur l’orthographe de certains de ces métiers reflète que les mécanismes d’invisibilisation touche aussi bien le langage : si l’on définit un individu par son domaine de compétence, est-ce que ce domaine ne peut pas s’adapter au principe de genre et valoriser les différences ?[8] Comme le spécifie Nathalie Heinich, sociologue et directrice de recherche au CNRS, aujourd’hui encore où « le recrutement n’est pas si déséquilibré entre les hommes et les femmes, la visibilité conceptuelle des femmes, de leurs pensées, est moins assurée ». Reste persistante « l’intériorisation de l’idée que les femmes n’auraient pas droit à une certaine ambition ». Les études réalisées, par le Ministère de la Culture et l’Unesco entre 2009 et 2017, dressent le constat d’un « plafond de verre »accablant.[9] Pour Tristan Picard, adjoint au chef du département des études, de la prospective et des statistiques (DEPS) en France, le résultat est « implacable ». « Dans le secteur privé comme dans le secteur public, la culture est un monde où le pouvoir est aux hommes ». La difficulté d'accès des femmes aux postes supérieurs est couramment admise. Elles sont confrontées à un « réseau de pouvoir implicite, qui les écartent d'un niveau hiérarchique » auxquelles elles ont, en théorie, droit d’accès.[10]

     Une stratégie de domination

     L’invisibilisation faite envers les femmes témoigne d’un comportement archaïque à l’œuvre dans une stratégie de domination. Selon cette idéologie, la domination masculine tirerait son origine d’une différence de comportement, d’aptitude, de qualités et de défauts qui dépendraient de sa nature, une nature qui légitimerait un rapport de subordination de l’homme sur la femme.[11] Ce phénomène fut perpétré et perpétué par les différentes institutions détentrices du Pouvoir (l’Église, l’État, le Patriarcat). La femme, louée alors pour sa modestie et sa capacité à se mettre au service de sa famille (parents puis époux et enfants), ne pouvait logiquement s’épanouir qu’au sein de la sphère intime. Elle n’accédait à aucune reconnaissance spécifique dans la sphère publique. Et si l’ambition se présentait, elle était cadenassée, voire sévèrement réprimée. Dans un tel contexte, d’autres modèles référentiels ne pouvaient émerger. Et si certaines femmes se risquaient à déjouer la règle, tout était mis en place pour qu’elles n’éveillent pas de vocation : la stigmatisation sociale s’enclenchait. Considérées hors-normes, elles subissaient l’opprobre de leur entourage et de la société civile.[12]

     L’auto-invisibilisation et son refus

     Cette domination, digérée par des siècles d’Histoire, n’est pas seulement entretenue par les hommes, elle est également intériorisée par les femmes qui la véhiculent inconsciemment.[13] Il n’est pas rare qu’une femme s’auto-responsabilise du problème de ne s’être pas suffisamment battue pour accéder à la reconnaissance de ses compétences. Puisqu’est couramment entretenue l’idée selon laquelle une femme a plus à prouver que son collègue masculin pour attester de sa légitimité. Cependant, « cela n’est pas suffisamment intériorisé pour qu’un sentiment d’injustice n’en émerge pas ». Nathalie Heinich l’explique. Elle est à l’initiative d’une base de données collectives concernant l’invisibilisation des femmes dans le monde académique : dans le milieu universitaire, la déontologie veut qu’il y ait des règles précises de citation des pairs. La traçabilité des sources est de mise. Or, elle fait le constat d’une grande propension à ce que le travail intellectuel des femmes soit plagié.[14] Or, cette absence de gratification d’une « paternité » (pour ne pas dire d’une « maternité ») discrédite celles qui en sont les victimes. Est renforcée la pensée selon laquelle l’apport conceptuel des femmes ne mériterait pas d’être retenu. De facto, n’étant pas visible, il deviendrait moindre que celui des hommes.

     Vers une discrimination positive ?

     Nathalie Heinich, à l’initiative de la mise à jour de ce mécanisme discriminatoire, affiche un féminisme universaliste. Il s’agit pas de se faire reconnaître en tant que femme, mais en tant que citoyen(ne), individu(e) ou professionnel(le) pour son domaine de compétence. Le combat ne s’apparente pas à un combat genré, défendant la spécificité de la pensée féminine. Pour résoudre le problème, la mise en place d’une parité entre les sexes n’est pas la solution. En procédant ainsi, on ne soigne pas la cause du problème, on soigne la douleur, on met un pansement sur la plaie sans la désinfecter. « Faire monter des femmes uniquement parce qu’elles sont des femmes ouvre la porte au soupçon de la légitimité de leurs compétences réelles (...) Prôner l’égalité formelle va à l’encontre du critère de mérite ».  C’est « remplacer une injustice par une autre ».[15]

     Pour une rééducation collective

     Pour construire une société juste, on ne peut pas se baser sur un inconscient collectif malade bâti sur l’occultation de la moitié de la population. On doit réparer cet inconscient, pas le brutaliser. La résilience passe déjà par la réhabilitation publique des femmes influentes qui ont marqué leur temps et leurs successeurs, mais qui sont pourtant tombées dans l’oubli. Des femmes qui n’apparaissent ni dans les livres d’Histoire ni dans les musées ni sur la façade des monuments. Des femmes spoliées, délégitimées. Qui connaît l’existence et le travail de la première femme réalisatrice, Alice Guy-Blaché dont le travail admirable inspira ses pairs ? Qui connait les noms des femmes qui influencèrent Kandinsky, Freud et théorisèrent avant eux ce qui les rendit célèbres ? Qui connait l’histoire de la sœur de Mozart, brimée dans son talent ? Qui n’assimile pas Camille Claudel à Rodin et ne retient pas en premier lieu sa passion amoureuse, sa fragilité au lieu de la puissance de son art ? Il faut s’attacher à réhabiliter les grandes femmes oubliées de l’Histoire.[16] S'y atteler les trois cent quarante-cinq jours de l'année. Alors, seulement nous arriverons à déconstruire les stéréotypes et à renforcer la capacité d’émancipation des femmes contemporaines. Permettons à celles à venir de s'emparer du flambeau.

 Sarah Seignobosc

[1] Lauren Bastide, journaliste citée, résume le phénomène d’invisibilisation dans une vidéo « Brut ».

[2] Source : Wikipédia.

[3] Consulter le rapport annuel «  La place des femmes dans l’industrie cinématographique et audiovisuelle » sur le site du CNC.

[4] Écouter le « Billet Culturel » de France Culture datant du 12 février 2019 : « Compositrices : à quand une égalité en acte ? ».

[5] Résultats détaillés sur le site de la SACD et sur www.ousontlesfemmes.org.

[6] Pourcentage défini par Reine Prat, autrice des rapports ministériels alarmants de 2006 et 2009 sur les inégalités dans les arts du spectacle.

[7] D’autres exemples concernant l’invisibilisation des femmes artistes sont consultables dans l'émission « Les Ateliers de la pensée » de France Culture  en février 2019, notamment « Musiciennes et compositrices : une histoire en mode mineur ? » et «  Écrivaines, dramaturges, autrices : la longue histoire des femmes de lettres » .

[8] Le 28 février 2019, L'Académie française a tranché en faveur  de la féminisation des métiers,  titres et grades. Il reste à s'accorder sur la mise en pratique. À ce propos, lire l'article  « L’Académie française se résout à la féminisation des noms de métiers » sur le site du journal Le Monde.

[9] Consulter les rapports « l’Observatoire égalité femmes-hommes dans la culture et la communication » et « Égalités de genre : patrimoine et créativité » sur les sites du Ministère de la Culture et de l'Unesco.

[10] Pour pousser la réflexion dans un autre pays francophone, lire les articles  «  Les femmes de théâtre se mobilisent », « Près de sept cents femmes de scènes disent stop à la domination des hommes » parus les 4 et 7 mai 2018 dans La Libre en Belgique.

[11] Ce que dénonça la philosophe Françoise Héritier.

[12] Lire Sorcières : la puissance invaincue des femmes de Mona Chollet publié aux Éditions Zone. Ce livre décortique les atteintes faites aux femmes fortes, que ce soit par les hommes ou par les religions (majoritairement menées par les hommes).

[13] Simone de Beauvoir a décrit le processus d’intériorisation d’infériorité féminine dans ses écrits.

[14] Lire la Tribune du 3 octobre 2018 parue dans Le Monde, « L’appel des historienne : mettons fin à la domination masculine en histoire ».

[15] Écouter l’émission « Les Chemins de la Philosophie » du 3 novembre 2018 sur France Culture : « Tous Féminins ? La place des femmes à l’Université » dont est extrait le propos de Nathalie Heinich.

[16] Lire Ni vues, ni connues (panthéon, histoire, mémoire : où sont les femmes ?) du collectif Georgette Sand, publié aux Éditions Hugo Doc.

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