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Billet de blog 30 mars 2017

Brexit vécu de l’intérieur: un cauchemar

Français et Européen, je travaille pour un député Ecossais au Parlement européen. Des campagnes politiques sans merci et des échecs, nous en avons connus. Mais c’est un sentiment bien plus profond et bien plus sombre que je ressens cette fois-ci chez mes collègues britanniques : l’aventure européenne, pour mes collègues, s’arrête aujourd’hui.

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Drapeaux des 28, devant le Parlement européen © Schams El Ghoneimi

Alors que Theresa May annonce le départ du Royaume Uni cette semaine, c’est un froid glacial qui s'insinue dans les couloirs des députés britanniques - sauf à l’étage en dessous de nos bureaux, où l’extrême droite du parti UKIP fête sa victoire contre l’Europe, contre des décennies de travail en commun. Des milliers d’heures à parler français avec un accent Ecossais pour mon patron, à chercher des compromis complexes mais ambitieux. Game over?

Laura, ma collègue anglaise, s’est retenue de pleurer toute la journée, elle n’a pas eu le courage de venir aux réunions. Son mari est belge, ses enfants bougrement Européens, mais l’aveuglement nationaliste de son pays a eu raison de son engagement européen. En perdant la citoyenneté européenne, elle est reléguée à un second rang. Clyn, notre attachée territoriale en Ecosse, est d’habitude optimiste et joyeuse : cette semaine, au téléphone sa voix était comme éteinte, décontenancée par un sentiment d'impuissance totale. Il aura fallu 52% des voix pour briser 43 ans d’adhésion du Royaume Uni à l’UE. L’écrasante majorité des jeunes - et la majorité des moins de 55 ans - ont voté contre Brexit, mais la nostalgie de l’Empire britannique a poussé les plus âgés à larguer les amarres - le passé l’a emporté sur l’avenir.

Notre député, Alyn, est atterré en regardant la lettre britannique, vide de toute substance, notifiant aux 27 la décision de quitter l’Union. Il tient un verre de whisky à la main, lui qui ne boit jamais au travail. Nous avons fait campagne à ses côtés, sans relâche, pour expliquer l’importance capitale de l’Union européenne au grand public, avec succès : 62% des Ecossais ont voté contre Brexit. Il n’empêche, au niveau du Royaume Uni la désinformation de masse a été plus forte, avec la bénédiction de Poutine, Trump et des paradis fiscaux. Moi, je regarde mes collègues avec un sentiment de gêne - j’ai la chance d’être français, et donc de conserver mes droits et mes libertés en Europe, de participer pleinement à son élaboration. Pourtant mon collègue Adam, qui vient du Yorkshire, connait mieux que moi la Bourgogne. Les vins italiens n’ont aucun secret pour Patrick, notre informaticien, qui s’en servira ce soir pour penser au continent qu’il aime tant. Leurs prix augmenteront ne serait-ce que par l’inflation croissante et, peut-être, le retour des barrières douanières avec l’Europe.

Chaque jour, nous recevons des milliers d’emails de citoyens européens très inquiets pour leur famille. Good bye aux 3 millions d’européens qui travaillent au Royaume Uni - au moins 20% devront partir en 2019 en l’état actuel, car Brexit remet en question un acquis fondamental de la construction européenne : la liberté de voyager, de travailler, de résider ou d’étudier dans toute l’Union.

La tragédie kafkaïenne du Brexit, je la vis dans ce bureau. Les français doivent le savoir : en quittant l’UE les britanniques perdent un immense levier de leur politique étrangère. En faisant bande à part ils perdent leur influence et donc la souveraineté qu’ils avaient regagnée en faisant équipe avec nous, les autres européens. C’est en nous unissant que la Chine ou les États Unis sont obligés de nous respecter. Exit la participation aux institutions, dont le Parlement européen, le Conseil et la Commission. Exit les droits de proposer ou de modifier les 400 lois européennes que nos élus préparent ensemble durant leur mandat. Plus de 70 accords commerciaux devront être renégociés par le Royaume Uni tout seul, non seulement avec l’UE mais également avec le reste du monde, qui n’offrira aucun cadeau à l’ancienne puissance coloniale.

En France, les candidats Le Pen et Mélenchon - tous deux contre l’UE et députés européens - caressent un rêve dangereux, « Frexit », la sortie de la France de l’UE. L’Europe est un projet humain, fragile et complexe, mais qui vaut d’être âprement défendu, pour mille raisons. L’UE est aussi démocratique que nos États - combien de votes non couverts par la presse ? Elle est puissante - les 13 milliards d’euros que la Commission a sommé Apple de payer à nos États le prouve. Elle est magique - j’aime écouter mes collègues roumains, italiens et espagnols travailler ensemble, en français, sur des programmes de recherche par exemple.

Les nationalistes anglais n’ont jamais autant eu le vent en poupe. À bas les règles environnementales européennes, la régulation contre les excès de la finance ou les dérives de Google et Facebook, l’évasion fiscale des multinationales. Vive le retour à l’impuissance de nos États dépassés ?

Brexit est une page noire pour l’histoire du Royaume Uni, mais aussi pour la démocratie - les britanniques ne pourront plus élire leurs représentants au niveau européen, mais ils devront malgré tout appliquer nos lois européennes et contribuer à notre budget, s’ils souhaitent accéder au plus grand espace de recherche, d’étude et de commerce au monde. L’Europe, c’est aussi quantité de lois qui protègent les travailleurs et leurs syndicats, qui combattent les discriminations infondées entre européens, qui promeuvent l’égalité homme femme dans nos entreprises et qui défendent nos valeurs démocratiques à travers le monde.

Je le vois directement : aucune stratégie nationale n’est crédible aujourd’hui en dehors du cadre de l’Union européenne, croyez en nos amis écossais qui sont, cette semaine, plus désabusés que jamais. Amis tentés par Frexit, regardez bien outre-Manche, dans le vide. 

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