Elle racheté par un drôle d'oligarque tchèque

Daniel Kretinski, un oligarque tchèque qui tire ses profits du charbon et du gaz, a racheté Elle et Télé 7 jours sans que l’on en comprenne les raisons et que l'on connaisse les sources de son financement

Après des mois de négociations avec le groupe Mondadori, Lagardère a préféré vendre ElleTélé 7 jours, et tous ses titres de la presse magazine hormis Paris Match à un oligarque tchèque, Daniel Krelinski, plutôt qu’au groupe Mondadori avec il négociait depuis des mois. Ce projet visait à créer une société européenne, basée à Milan, détenue à 50/50 par les deux sociétés, mais il ne s’accompagnait d’aucun versement en cash. Ce que voulait Arnaud Lagardère. De plus, la situation de la presse magazine, amplifiée par la quasi faillite des messageries Presstalis, a dévalorisé simultanément les titres des deux groupes, rendant plus difficile une mise à parité. Cet Roman Abramovitch tchèque rachète ce fleuron de la presse magazine francaise, à travers Czech Media Invest, filiale d’EPH (Energetický a prumyslový holdingsa) première acquisition « occidentale ». Le prix est évalué par la bourse milanaise à moins de 300 millions d'euros, certains avancent même un chiffre de 50 millions pour la totalité des titres..

                                                               Elle international en dehors du deal
Daniel Kretinski avait déjà repris au groupe Ringier Axel Springer, le premier tabloïd tchèque Blesk et l’hebdomadaire Reflex pour 170 millions d’euros et la semaine dernière, il avait acquis des radios détenues par Lagardère en République Tchèque, Pologne, Slovaquie et Roumanie pour 73 millions d’euros. Mais toutes ces sociétés médias se situent toutes en Europe centrale.
Si ces dernières acquisitions font sens, celles de Elle et Télé 7 jours se comprennent d’autant moins bien que toutes les éditions internationales
du magazine féminin sont la propriété du groupe Hearst qui possédait d’ailleurs une fenêtre de rachat annuelle sur Elle France qu’il n’a jamais fait jouer. Détenir le titre français sans pouvoir l’exploiter en Tchèquie et dans les pays limitrophes paraît incohérent. Est-ce à dire que Daniel Kretinsky envisage de s’associer, dans un deuxième temps avec le groupe américain afin de lui racheter les versions internationales voire l’échanger contre d’autres titres l’intéressant?
Cet oligarque voudrait-il prendre pied, sur le territoire français, en rachetant des magazines qui sont, malgré tout, sur le déclin? Histoire de se situer sur le même plan que Bernard Arnault, Patrick Drahi, François Pinault ou Xavier Niel? Sa volonté de racheter Marianne, l'hebdomadaire placé en redressement judiciaire, ne semble pas plus cohérent sauf si l'intéressé éprouve le besoin de s'acheter une conduite. 

                                                                                                Déclin de Elle et Télé 7 Jours
En 2017, Elle, a, comme tous les magazines féminins français, poursuivi son déclin. Avec 86152 exemplaires, le nombre de ventes au numéro a baissé de 6,7% tandis que celui des abonnés postaux, avec 97134 exemplaires a reculé de 6,10% et celui des abonnés portés de 1,25%,  avec 49007 exemplaires Cette régression n’a pas été compensée par un développement  sur le numérique puisque Elle ne comptait, fin 2017, que 4628 abonnés digitaux. Ce titre comme la plupart de ses concurrents masque cette baisse continue en rajoutant 99150 exemplaires de ventes aux tiers, c’est-à-dire de journaux distribués gratuitement. Cette politique qui visait à maintenir l’audience pour vendre les espaces commerciaux ne fait plus illusion. Vendue à 22400 euros, le prix de la page publicité en couleur de Elle, rapporterait en net moins de 15 000 euros.
Longtemps vendu à plusieurs millions d’exemplaires, Télé 7 Jours a suivi la même tendance. L’hebdomadaire tv a vendu en 2017, 391 939 exemplaires ( -7,34%) et comptait 510 244 abonnés postaux (-13,55%) et 102 294 exemplaires portés. L’orientation étant identique sur le premier trimestre 2018, Télé 7jours (1055 000 exemplaires vendus en 2017) passera sous la barre du million cette année. Le titre n’a pas amorcé son virage numérique, ce qui a dissuadé Prisma Presse qui avait négocié ce rachat, de poursuivre les négociations.
Si l’on sait qu’en 2017, les recettes commerciales de la presse magazine française ont, selon le baromètre unifié du marché publicitaire, - avec un chiffre d’affaires brut annoncé de 730 millions d’euros-  reculé de 11,4%,  après une baisse de 7,3% en 2016, on ne saisit pas les raisons qui ont conduit Daniel Kretinsky à acheter ces magazines français.

                                                 Investissements dans le charbon italien et allemand
Leur santé est, en effet, moins vigoureuse que celle de son groupe, dont on ne connaît pas, il est vrai, la structure du financement. Sa fortune personnelle a été estimée par Forbes à 2,6 milliards d’euros en 2018, ce qui le situe à la 924ème place mondiale. Comme Abramovitch il a la passion du football, puisqu’il possède le Sparta de Prague. Comme lui, il a assis sa puissance sur le réseau financier, la banque J&T, une petite banque tchèque et dont il a fait l'une des premières de son pays avec deux anciens brokers, Patrick Tkac,et Ivan Jakabovic qui ont géré, en 1997, le marché des privatisations slovaques. Quand Daniel Kretinsky éprouve le besoin de recourir à l’emprunt ou d’avoir des liquidités il fait appel à J&T. C’est elle qui lui a acheté 27% des actions d’ EPH , pour un milliard d’euros, lui assurant ainsi un puissant effet de levier.
Daniel Kretinsky n’agit pas en cavalier solitaire, il partage le pouvoir avec Patrick Tkac qui détient, comme lui, 37% de J &T; son père, banquier depuis toujours, en étant,lui, le président. Ainsi conforté, EPGroupe, à travers sa filiale industrielle, n’a cessé d’investir, ces dernières années, dans le monde de l’énergie. Plus précisément dans celui qui est présumé disparaître tant il est polluant .
En Allemagne, ce groupe tchèque a racheté Mlbrag, une société d’extraction de lignite. Au Royaume Uni, EPH a mis la main sur les mines de charbon d’Eggborough dans le Yorkshire qui produisent près de 5% de l’électricité du Royaume Uni. En Italie, la société a racheté E.On qui exploite, elle aussi, des mines de charbon, et des installations électriques dont la puissance cumulée est évaluée à 3500 mégawatts dans la péninsule. EPH détient aussi 49% de SPP, une société de gaz slovaque et lorgne sur la première société électrique du pays Slovenske Elektrame, possédée par Enel, la société publique italienne.

Propriétaire du gazoduc russe
Le tableau de cet empire encore en gestation ne serait pas complet si l’on omettait de dire qu’EPH est propriétaire du gazoduc qui amène le gaz russe à la frontière autrichienne, et donc, dans toute l’Europe du centre et du Sud. Dans un pays où le parti sorti vainqueur des élections, emmené par Andrej Babis, deuxième fortune du pays, ne parvient pas à former un gouvernement de coalition avec les sociaux démocrates car il est inculpé pour fraude aux subventions européennes, l'itinéraire d'un Daniel Kretinsky pose question.
En dépit du soutien des banques slovaques et tchèques, nul ne s’explique comment cet oligarque a pu constituer un empire sur ses seuls avoirs financiers. Lui qui n'avait comme seuls atouts qu'une mère magistrate et un père juge au Conseil Constitutionnel. La rumeur selon laquelle Engie lui aurait apporté son soutien pour développer l’industrie polluante du charbon, qu’elle ne peut exploiter, elle-même, pour des raisons d’images, court encore. Son nom a surgi dans l’affaire des Panama Papers car il possède la société Wonderful Yacht Holdings, répertoriée aux îles Vierges, ce qui peut-être interprété comme un gage de reconnaissance dans le club des oligarques. A prime d'abord cette affaire semble anecdotique, car le montage, même s'il est illégal, ne semble concerner que l'acquisition d'un yacht.. Sur ce point, son entourage fait d'ailleurs observer que "Daniel Kretinski a acheté un catamaran d’occasion via une société BVI administrée pour le propriétaire précédent par une société panaméenne qu’il a fermé. Comme il n’est pas possible d’avoir un pavillon tchèque car la République tchèque n’ayant pas d’accès à la mer, elle n’a pas de droit maritime, le bateau dénommé Wonderful, qui séjourne aux Caraïbes a été immatriculé aux îles Vierges BVI, Daniel Kretinski en étant le propriétaire officiel"
Pour mener son ambitieux plan de conquête et couvrir le montant de ses dernières acquisitions, évaluées, pour l'instant, à près de 4 milliards d’euros, Daniel Kretinsky serait devenu le partenaire de la Chine. J&T, l’actionnaire d’EPH aurait signé un accord de collaboration stratégique avec la China Energy Company ( CEFC), il y a trois ans. Le fait, comme le relève Le Monde qu'EPH ait généré un bénéfice avant impôts et dépréciations de 1,6 milliard d'euros en 2017 ne donne aucune indication sur son niveau d'endettement. Vraisemblable ou non, le fait que Elle puisse se retrouver, un jour, sous la tutelle directe des Chinois, ferait, sans doute sourire jaune Hélène Lazareff et Marcelle Auclair qui ont fondé le titre en 1945.

 

 

 

 

 

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