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Billet de blog 2 nov. 2013

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Carmen de Jong et l'indépendance des scientifiques (I)

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Le 2 novembre 2013, Abidjan.net annonce « L’Afrique prend des mesures pour déveloper l’énergie verte », se référant notamment à cette déclaration du directeur du Bureau des Nations Unies pour la coopération Sud -Sud : « L'écologisation de l'économie aidera les communautés pauvres ». Mais le besoin n'est-il pas analogue ailleurs, au vu des conséquences de l'accident de Fukushima et des imprévisions de la part de « gestionnaires » et « experts » que cette catastrophe a dévoilées ? A ce jour, l'avenir de Tepco fait encore l'objet de débats au Japon, comme souligné dans l'article « Japon : les propositions du parti au pouvoir pour Tepco et Fukushima » (Le Monde). Il paraît donc plus que jamais indispensable que des débats transparents puissent avoir lieu dans tous les domaines et, en particulier, que les scientifiques puissent s'exprimer en toute indépendance par rapport aux pouvoirs économiques et politiques. Ces pouvoirs permettent-ils un véritable débat citoyen ? On peut s'inquiéter, à cet égard, à propos de la situation de notre collègue Carmen de Jong, professeur à l'Université de Savoie, qui subit depuis un an une très lourde retenue sur son traitement de fonctionnaire lancée trois jours après sa participation, à Munich, à un symposium au contenu critique envers l'hydroélectricité. Nos articles « Carmen de Jong et le statut des enseignants-chercheurs (I) », « EDF, EPR, Chine, Europe, emploi... (I) » et « CNRS, INSERM, chômage et précarité (II) » ont évoqué cette affaire et le contexte dans lequel elle s'inscrit. A ce contexte, il paraît difficile de ne pas ajouter l'incroyable tribune de Robert Badinter, Jean-Pierre Chevènement, Alain Juppé et Michel Rocard publiée par Libération avec le titre « La France a besoin de scientifiques techniciens ». Les chercheurs devraient-ils donc se borner à mener à terme un travail de techniciens (sic !) suivant les consignes de politiques et industriels ? Et le rôle des citoyens devrait-il consister, dans la pratique, à voter et se taire ? Il ne semble pas que la liberté académique soit appréciée dans une telle approche, pas plus que les mobilisations citoyennes. C'est à juste titre que Sauvons l'Université diffuse avec ironie une contre-version de ladite tribune avec le titre « ERRATUM - "La France a besoin de scientifiques indépendants" ». Sur son site, la tendance syndicale ESPER de l'Université de Savoie fait état d'une interpellation adressée par ses élus à la présidence de l'Université, rappelant que déjà avant la saisie de son traitement Carmen de Jong avait été « destituée de ses fonctions » de direction et évincée de « deux programmes de recherche qu'elle avait créés ». La France a-t-elle vraiment besoin de « scientifiques techniciens » qui obéissent aux ordres des puissants et s'abstiennent de formuler des critiques ?

La tribune du 14 octobre 2013 de Robert Badinter, Jean-Pierre Chevènement, Alain Juppé et Michel Rocard dans Libération, http://www.liberation.fr/sciences/2013/10/14/la-france-a-besoin-de-scientifiques-techniciens_939430 , dresse d'emblée ce saisissant tableau : les « relations entre la société et les sciences et techniques » seraient compromises par l'action de « minorités constituées autour d'un rejet » de la science et de la technologie et qui se livreraient même à des « pratiques d'intimidation ». Le nucléaire, les OGM, les ondes électromagnétiques, les nanotechnologies, le gaz de schiste... feraient partie des domaines concernés. Ce seraient ces pressions, qui rendraient difficile le recrutement d'étudiants et qui auraient même contraint les organismes de recherche à « donner une forte priorité aux études portant sur les risques, même ténus ».

Invoquant la « situation difficile » de la France liée à « sa perte de compétitivité au niveau européen comme mondial », les quatre signataires de la tribune appellent « solennellement » médias et politiques à prendre des mesures à l'égard des « minorités bruyantes et, parfois provocantes, voire violentes » afin que « les scientifiques et ingénieurs puissent s’exprimer et être écoutés dans leur rôle d’expertise ». Au juste, quels scientifiques et ingénieurs ? Que devient la question des conflits d'intérêts des « spécialistes » dans ces domaines stratégiques ? Et quelles sont les véritables causes de la « situation difficile » de la France ?

Robert Badinter, Jean-Pierre Chevènement, Alain Juppé et Michel Rocard, soit deux anciens premiers ministres et deux anciens ministres, sont-ils eux-mêmes étrangers à la politique de délocalisations et de privatisations qui a miné, et mine toujours, l'économie française depuis les années 1980 ? Force est de constater que cette stratégie d'autodestruction économique n'a pas été le fait de « minorités bruyantes et, parfois provocantes », etc.. A présent, l'industrie nucléaire chinoise semble devoir compter pour environ 35% du capital dans le projet très controversé de nucléaire britannique « pressurisé » (EPR) évoqué dans notre article « EDF, EPR, Chine, Europe, emploi... (I) » , http://science21.blogs.courrierinternational.com/archive/2013/10/23/edf-epr-chine-europe-emploi-i-49328.html

Et l'éventuelle baisse du nombre des étudiants serait-elle également imputable à des « minorités constituées autour d'un rejet » ? La montée de la précarité analysée dans notre article « CNRS, INSERM, chômage et précarité (II) », http://science21.blogs.courrierinternational.com/archive/2013/10/27/cnrs-inserm-chomage-et-precarite-ii.html , ainsi que l'actuelle politique en matière d'éducation et d'emploi, n'y seraient-elles donc pour rien ?

Quant à l'attention que les organismes scientifiques puissent accorder aux risques liés aux différentes sources d'énergie, s'agit-il d'autre chose que de leur obligation la plus stricte ? Précisément, la vie ne semble avoir été guère facile pour Carmen de Jong qui après son embauche par l'Université de Savoie sur un poste affiché et avec une fonction de direction d'unité a émis des avis critiques envers la neige artificielle, les remontées mécaniques, l'hydroélectricité... comme souligné dans notre article « Carmen de Jong et le statut des enseignants-chercheurs (I) » , http://science21.blogs.courrierinternational.com/archive/2013/10/19/carmen-de-jong-et-le-statut-des-enseignants-chercheurs-i-493.html

Où veulent en venir Robert Badinter, Jean-Pierre Chevènement, Alain Juppé et Michel Rocard, à l'approche des élections municipales et européennes ?

En réponse à leur tribune, la contre-version de Sauvons l'Université « ERRATUM - "La France a besoin de scientifiques indépendants" » commence ainsi : http://www.sauvonsluniversite.com/spip.php?article6378

Nous assistons à une évolution inquiétante des relations entre la société française et les sciences et techniques. Des groupes de pression constitués autour du détournement de celles-ci pour la recherche du seul profit, tentent d’imposer peu à peu leur loi et d’interdire progressivement tout débat sérieux et toute expression publique qui pourrait faire obstacle à leurs intérêts.

(fin de l'extrait)

Voir aussi, dans Libération, la réponse d'un collectif de chercheurs avec le titre « Innovation scientifique : la parole aux citoyens ! » , http://www.liberation.fr/sciences/2013/10/29/innovation-scientifique-la-parole-aux-citoyens_942949 , réclamant un « contrôle de la société sur les développements scientifiques et techniques ».

 Carmen de Jong subit simultanément une saisie sur traitement pour 60% de son salaire mensuel (le maximum permis dans sa situation avec deux enfants et un conjoint retraité), et une injonction par huissier pour un montant supérieur à 14.000 euros au titre de la même créance. Le tout pour un prétendu « service non fait » sans même prendre en considération son travail très important de recherche et d'information scientifique du public.

Voir aussi nos articles (cliquer sur chaque titre) :

Carmen de Jong et le statut des enseignants-chercheurs (I)

EDF, EPR, Chine, Europe, emploi... (I)

CNRS, INSERM, recherche et précarité (I)

CNRS, INSERM, chômage et précarité (II)

Crise de l'évaluation : Guantánamo (I)

Crise de l'évaluation : nucléaire (I)

Crise de l'évaluation : médicaments (I)

Crise de l'évaluation : médicaments (II)

Mediator, institutions et indemnisation (I)

Universités, "autonomie" et étouffement financier

Autonomie des universités : retour au Moyen-Age ?

Où mène la tant vantée "autonomie" des universités ? (I)

Où mène la tant vantée "autonomie" des universités ? (II)

Où mène la tant vantée "autonomie" des universités ? (III)

Où mène la tant vantée "autonomie" des universités ? (IV)

Hollande, Montebourg, privatisation de l'économie (I)

Hollande, Montebourg, privatisation de l'économie (II)

Ventes de terrains : le retour de la loi Cahuzac ? (I)

Roberto Carvalho de Azevêdo, à la tête de l'OMC

L'OMC, "chef de file du commerce mondial"

FMI, Pisani-Ferry, "réformes de structure", OMC

Arctique, écologie, "commerce mondial", propagande...

Lamy, Hollande, OMC et "classes moyennes" (I)

Lamy, Hollande, OMC et "classes moyennes" (II)

Made in France, Big Mac, fonte des glaces, OMC...

Pub contre le Made in France et politique de l'OMC

CEPII, Hollande, Ayrault, délocalisations

Moscovici, Hollande, FMI, OMC...

Jean Pisani-Ferry, Hollande, Matignon, consensus

Fioraso, Pisani-Ferry, langue française, universités...

Big Mac, compétitivité, OMC, salaires, retraites...

Police, CNRS, universités, justice, LOLF, LRU...

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