Catalogne, Europe et droit à l'autodétermination (I)

La Catalogne maintient à ce jour son projet de vote du 9 novembre, malgré une nouvelle tentative de Mariano Rajoy de faire interdire ce scrutin par le Tribunal Constitutionnel. 7 sur 7 écrit « La Catalogne lance un appel à la communauté internationale », à propos de l'appel en cours de signature par des élus et adressé à l'ONU, au Parlement Européen, à la Commission Européenne, au Conseil de l'Europe et à l'OSCE. En même temps, un appel intitulé Laissez voter les catalans a été lancé par Desmond Tutu, Adolfo Pérez Esquivel, Ken Loach... Des démarches particulièrement dérangeantes pour les institutions européennes, si on pense à l'historique des Etats de l'Europe Occidentale, colonialisme et guerres mondiales compris, et à l'inquiétante relation des « langues régionales » menacées de disparition dans ces Etats. A commencer par la France, d'ailleurs. Les antécédents de la crise actuelle ont été rappelés dans nos articles « La Catalogne, pays de langue d'Oc » (I), (II) et (III), « La Catalogne et l'espagnolisme chauvin post-franquiste » et  « Catalogne, langues menacées en France, période coloniale... » . Mais comment l'Europe occidentale, qui se proclame berceau des droits de l'homme, a-t-elle pu en arriver à cette situation ? L'évolution des positions du mouvement ouvrier de la Russie des années 1910, confronté à la réalité de l'impérialisme et de ses conséquences, est à cet égard parlante. D'après Lénine (1913), le prolétariat était « loin de vouloir défendre le développement national de toute nation » et « met au contraire les masses en garde contre de telles illusions, préconise la liberté la plus complète des échanges capitalistes et salue toute assimilation des nations, excepté l'assimilation par la contrainte ou celle qui s'appuie sur des privilèges ». On peut aisément comprendre les conséquences, aujourd'hui, d'une politique qui préconiserait « la liberté la plus complète des échanges capitalistes » et qui, pour l'essentiel, saluerait toute assimilation des nations. La libre circulation des capitaux et des marchandises n'est rien d'autre que la politique de l'Union Européenne et de l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC). Si on suivait la logique exposée par Lénine en 1913, la marginalisation de la langue française au bénéfice de l'anglais risquerait même de devenir légitime. Mais en 1917, confronté à la débâcle européenne de la Première Guerre Mondiale, Lénine écrira « L'impérialisme contemporain, qui renforce la tendance à la subordination des peuples faibles, est un nouveau facteur d'aggravation de l'oppression nationale », et conclura notamment « A toutes les nations composant la Russie doit être reconnu le droit de se séparer librement et de se constituer en Etats indépendants ». Une inflexion fort significative. Sous le franquisme, les mouvements d'opposition ont toujours reconnu la Catalogne en tant que nationalité historique.

 

Opposer les droits nationaux de la Catalogne au mouvement ouvrier serait une erreur politique que, finalement, les communistes de la future URSS ont su éviter de commettre dans le cas de la Russie. C'est précisément l'expérience de la catastrophe européenne qu'a été la Première Guerre Mondiale, qui a amené Lénine et d'autres militants de son époque à examiner de très près la question de l'impérialisme.

Mais les Etats de l'Europe occidentale qui ont été à l'origine de cette débâcle historique en ont-ils tiré les leçons qui de toute évidence s'imposaient ? La suite des événements (conditions imposées à l'Allemagne, fascisme, nazisme, Deuxième Guerre Mondiale...) semble indiquer le contraire.

Et les milieux dominants espagnols, ont-ils dressé un réel bilan critique de la période franquiste ?

 

Lénine avait écrit dans ses Notes critiques sur la question nationale de 1913 :

https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1913/10/vil19131000e.htm

(...)

Le marxisme est inconciliable avec le nationalisme, fût‑il le plus « juste », le plus « pur », le plus fin et le plus civilisé. A la place de tout nationalisme, le marxisme met l'internationalisme, la fusion de toutes les nations dans une unité suprême qui se développe sous nos yeux avec chaque nouvelle verste de chemin de fer, chaque nouveau trust international, chaque association ouvrière (internationale par son activité économique et aussi par ses idées, ses aspirations).

Le principe de la nationalité est historiquement inéluctable dans la société bourgeoise, et, compte tenu de cette société, le marxiste reconnaît pleinement la légitimité historique des mouvements nationaux. Mais, pour que cette reconnaissance ne tourne pas à l'apologie du nationalisme, elle doit se borner très strictement à ce qu'il y a progressif dans ces mouvements, afin que cette reconnaissance ne conduise pas à obscurcir la conscience prolétarienne par l'idéologie bourgeoise.

Le réveil des masses sortant de la torpeur féodale est progressif, de même que leur lutte contre toute oppression pour la souveraineté du peuple, pour la souveraineté de la nation. De là, le devoir absolu pour le marxiste de défendre le démocratisme le plus résolu et le plus conséquent, dans tous les aspects du problème national. C'est là une tâche surtout négative. Le prolétariat ne peut aller au‑delà quant au soutien du nationalisme, car plus loin commence l'activité « positive » de la bourgeoisie quivise à renforcer le nationalisme.

Secouer tout joug féodal, toute oppression des nations, tous les privilèges pour une des nations ou pour une des langues, c'est le devoir absolu du prolétariat en tant que force démocratique, l'intérêt absolu de la lutte de classe prolétarienne, laquelle est obscurcie et retardée par les querelles nationales. Mais aider le nationalisme bourgeois au-delà de ce cadre strictement limité et situé dans un contexte historique nettement déterminé, c'est trahir le prolétariat et se ranger aux côtés de la bourgeoisie. Il y a là une ligne de démarcation souvent très mince et que les national‑sociaux bundistes et ukrainiens oublient tout à fait.

La lutte contre tout joug national ? Oui, certainement. La lutte pour tout développement national, pour la « culture nationale » en général ? Non, certainement. Le développement économique de la société capitaliste nous montre dans le monde entier des exemples de mouvements nationaux incomplètement développés, des exemples de constitution de grandes nations par la fusion ou au détriment de certaines petites, des exemples d'assimilation des nations. Le principe du nationalisme bourgeois, c'est le développement de la nationalité en général, d'où le caractère exclusif du nationalisme bourgeois, les querelles nationales sans issue. Quant au prolétariat, loin de vouloir défendre le développement national de toute nation, il met au contraire les masses en garde contre de telles illusions, préconise la liberté la plus complète des échanges capitalistes et salue toute assimilation des nations, excepté l'assimilation par la contrainte ou celle qui s'appuie sur des privilèges.

(...)

(fin de l'extrait)

 

Mais dans sa Résolution sur la question nationale de 1917, il écrira :

https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1917/05/vil19170516.htm

La politique d'oppression nationale, héritage de l'autocratie et de la monarchie, est appuyée par les grands propriétaires fonciers, les capitalistes et la petite bourgeoisie, qui veulent ainsi préserver leurs privilèges de classe et diviser les ouvriers des diverses nationalités. L'impérialisme contemporain, qui renforce la tendance à la subordination des peuples faibles, est un nouveau facteur d'aggravation de l'oppression nationale.

Pour autant que la suppression du joug national est réalisable dans la société capitaliste, elle n'est possible que lorsque l'Etat se trouve sous le régime d'une république démocratique conséquente, assurant l'égalité complète de toutes les nations et de toutes les langues.

A toutes les nations composant la Russie doit être reconnu le droit de se séparer librement et de se constituer en Etats indépendants. Nier ce droit et ne pas prendre des mesures propres à garantir son application pratique équivaut à soutenir la politique de conquêtes ou d'annexions. Seule la reconnaissance par le prolétariat du droit des nations à se séparer assure la solidarité complète des ouvriers des différentes nations et favorise un véritable rapprochement démocratique des nations.

(...)

(fin de l'extrait)

 

Voir aussi nos articles (cliquer sur chaque titre) :

La Catalogne, pays de langue d'Oc (I)

La Catalogne, pays de langue d'Oc (II)

La Catalogne, pays de langue d'Oc (III)

La Catalogne et l'espagnolisme chauvin post-franquiste

Catalogne, langues menacées en France, période coloniale...

Moyen-Age, Inquisition, antisémitisme... (I)

Jean-Claude Juncker et l'Union Européenne (I)

Jean-Claude Juncker et l'Union Européenne (II)

Jean-Claude Juncker et l'Union Européenne (III)

Le CNRS, Vincent Geisser et le huit centième anniversaire de la Croisade Albigeoise

Frédéric Mistral : bientôt le centenaire (I)

Frédéric Mistral : le centenaire (II)

Veritas Ipsa et les errances de la république coloniale

Jules Ferry, CNRS, universités et colonialisme (I)

Jules Ferry, CNRS, universités et colonialisme (II)

Jules Ferry, CNRS, universités et colonialisme (III)

Jules Ferry, CNRS, universités et colonialisme (IV)

Jules Ferry, CNRS, universités et colonialisme (V)

 

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