Catalogne, Europe et droit à l'autodétermination (II)

Le vote tenu en Catalogne le 9 novembre, avec une très large majorité pour l'indépendance, est intervenu deux jours avant la commémoration de l'armistice de 1918 dans l'année du centenaire de la Première Guerre Mondiale. Comme souligné dans notre précédent article « Catalogne, Europe et droit à l'autodétermination (I) », on ne peut pas valablement ignorer le lien historique et politique entre les deux évènements. La Catalogne revendique en effet le droit à l'autodétermination. Précisément, l'affirmation de ce droit fut très largement l'oeuvre des révolutionnaires opposés à la boucherie de la guerre de 1914-18. Dès 1915, Lénine écrira « L'époque de l'impérialisme est celle de l'oppression croissante des nations du monde entier par une poignée de "grandes" puissances ; aussi la lutte pour la révolution internationale socialiste contre l'impérialisme est-elle impossible sans la reconnaissance du droit des nations à disposer d'elles-mêmes ». Ancienne détentrice du plus grand empire colonial de l'histoire, l'Espagne ne se trouva pas impliquée dans la Première Guerre Mondiale. Mais elle connut la dictature du général Primo de Rivera en 1923-1930 et s'engagea en 1921-26 dans la guerre du Rif, avec l'aide directe de la France et le soutien des gouvernements allemand et britannique. C'est de cette guerre que date la carrière militaire du futur dictateur Francisco Franco, alors que la très puissante et répressive intervention française fut dirigée par Phlippe Pétain. Et la Première Guerre Mondiale fut-elle autre chose que le résultat d'une évolution déclenchée par la « grande expansion coloniale » française dès les années 1870-80 ? Nos articles « La Catalogne, pays de langue d'Oc » (I), (II) et (III), « La Catalogne et l'espagnolisme chauvin post-franquiste » et « Catalogne, langues menacées en France, période coloniale... » ont rappelé des aspects essentiels de l'histoire de la Catalogne, de l'oppression subie par l'actuel « Midi de la France » depuis la Croisade Albigeoise, du lien entre la montée du colonialisme et la répression en France des « langues régionales » qualifiées de « patois »... De même, dans « Catalogne : un vote qui dérange » (I) et (II), nous avons analysé le contexte de la consultation tenue en Catalogne le 9 novembre. Rappeler globalement les conséquences historiques du colonialisme et son rôle néfaste pour les puissances coloniales elles-mêmes paraît également indispensable pour compléter cette analyse. Dans son discours du 28 juillet 1885 devant la Chambre des Dépûtés, Jules Ferry proclame : i) le bien-fondé d'une stratégie d'exportation des capitaux ; ii) le racisme colonial, avec les preténdus « droits et devoirs des races supérieures » ; iii) la préparation d'une nouvelle guerre, qui a fini par éclater en juillet 1914 sous l'effet des rivalités entre puissances coloniales et hégémoniques. La facture historique de la stratégie mise en place par la « gauche » colonialiste (Léon Gambetta, Jules Ferry...) s'est avérée particulièrement lourde. Nous la payons encore à ce jour.

 

Notre article du 8 novembre commence ainsi : http://science21.blogs.courrierinternational.com/archive/2014/11/08/catalogne-un-vote-qui-derange-i-50389.html

Catalogne : un vote qui dérange (I)

Le 8 novembre 2014, Le Devoir relève « Fronde catalane, malgré tout » à propos de la consultation sur la possible indépendance de le Catalogne qui doit avoir lieu ce dimanche. Mais globalement, le ton des médias espagnols comme français met clairement en évidence à quel point cette consultation dérange les milieux dominants. En Espagne, la montée du rejet populaire du gouvernement Rajoy encourage la revendication d'une république que la consultation catalane met directement en avant. En France, la question des « langues régionales » menacées de disparition est un sujet particulièrement gênant, comme déjà évoqué dans nos articles  « La Catalogne, pays de langue d'Oc » (I), (II) et (III), « La Catalogne et l'espagnolisme chauvin post-franquiste » et « Catalogne, langues menacées en France, période coloniale... ». Ou dans « Catalogne, Europe et droit à l'autodétermination (I) », diffusé cette semaine. En février dernier, l'article de France Info « Les langues menacées de disparition », faisant état des déclarations de la linguiste Colette Grinwald, soulignait encore le rôle récurrent du pouvoir politique et sa « pression directe pour que les habitants parlent la langue officielle ». Il rappelait « C'est ce qui s'est passé en France au 20e siècle. Le gouvernement français a réprimé les langues régionales en interdisant qu'elles soient parlées à l'école ». Mais osera-t-on rappeler le contexte de la mise en place de cette politique d'embrigadement culturel et de chauvinisation de la population ? A savoir, la « grande expansion coloniale » lancée par Léon Gambetta, Jules Ferry et leurs alliés politiques de la future Union des Gauches ensemble avec la préparation annoncée de la « revanche » (en clair, la future Première Guerre Mondiale). Et l'Espagne n'est-elle pas à son tour une ancienne puissance impériale et coloniale ? Sans oublier l'historique dans ce domaine des autres Etats de l'Europe occidentale. Confronté au désastre européen de la Première Guerre Mondiale, Lénine écrira en 1917 « L'impérialisme contemporain, qui renforce la tendance à la subordination des peuples faibles, est un nouveau facteur d'aggravation de l'oppression nationale ». Quelques années plus tard (1921-26), les lobbies coloniaux espagnol et français seront des alliés directs dans la guerre du Rif, avec l'aide des Etats britannique et allemand, contre la république mise en place par Abd el-Krim. En Espagne, la dictature de Miguel Primo de Rivera verra le jour en 1923 et durera jusqu'en 1930. C'est de la guerre contre Abd el-Krim que date la carrière militaire de Franco, alors que Pétain dirigeait l'intervention française. Sous le franquisme, la Catalogne était reconnue par l'opposition en tant que nationalité historique. En réalité, le mouvement pour l'indépendance de la Catalogne remet sur le tapis tout un passé européen, à un moment où la montée des pays dits « émergents » bouscule l'hégémonie historique des Etats-Unis et de l'Europe occidentale. Que peut apporter l'immobilisme stratégique dans une telle situation ?

(...)

(fin de l'extrait)

et celui du 10 novembre : http://science21.blogs.courrierinternational.com/archive/2014/11/10/catalogne-un-vote-qui-derange-ii-50394.html

Catalogne : un vote qui dérange (II)

Le 10 novembre 2014, un communiqué sur le site de la Generalitat de Catalunya fait état de plus de 1.86 million de votes favorables à l'indépendance de la Catalogne sur un peu plus de 2.3 millions de suffrages exprimés ce dimanche lors de la consultation populaire. Soit, 80.76% de votants en faveur de l'indépendance. Un tableau mis à jour fait état des mêmes chiffres. Ensemble avec le vote, les Catalans étaient invités à soutenir l'appel adressé par les élus du pays à l'ONU et à des instances européennes dénonçant la politique de Mariano Rajoy et de son gouvernement. Le Monde commente « La consultation sur l'indépendance de la Catalogne signe l'échec de Rajoy », et L'Express « Catalogne: vote massif et symbolique pour l'indépendance ». Au même moment, l'inquiétude est à l'ordre du jour parmi les décideurs et groupes influents de l'Union Européenne. Avec le titre « Journées de l'Obs : "L’existence de l’Union européenne est menacée" », L'Obs évoque des déclarations de George Soros aux Journées de l'Obs tenues à Bruxelles. Comme souligné dans notre article « Catalogne : un vote qui dérange (I) », le mouvement pour l'indépendance de la Catalogne fait partie des sources de « contestation » qui inquiètent les décideurs de l'Union Européenne et de ses Etats membres les plus influents, ainsi que l'ensemble des milieux financiers et des oligarchies diverses. Le sujet a été également abordé dans « La Catalogne, pays de langue d'Oc » (I), (II) et (III), ainsi que dans « La Catalogne et l'espagnolisme chauvin post-franquiste », « Catalogne, langues menacées en France, période coloniale... » et dans « Catalogne, Europe et droit à l'autodétermination (I) ». Avec l'annonce « Les indépendantistes catalans veulent un vrai référendum », Euronews évoque la colère du gouvernement de Madrid qui « envisage de prendre de nouvelles mesures contre les indépendantistes ». En réalité, le possible recours à des voies répressives a été évoqué à plusieurs reprises par la presse espagnole alors que la Commission Européenne soutien tacitement la politique de Rajoy. De toute évidence, les milieux d'affaires craignent la révolte citoyenne que la Catalogne incarne à un moment où la mise en place du « marché unique » européen organise la liquidation des acquis sociaux des populations des Etats membres.

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(fin de l'extrait)

 

Suit également un extrait du discours de Jules Ferry du 28 juillet 1885 devant la Chambre des Députés http://scientia.blog.lemonde.fr/2009/12/12/le-discours-de-jules-ferry-du-28-juillet-1885-i/

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M. Jules Ferry - (...)

Mais il n'y a pas que cet intérêt dans la colonisation. Les colonies sont, pour les pays riches, un placement de capitaux des plus avantageux. L'illustre Stuart-Mill a consacré un chapitre de son ouvrage à faire cette démonstration, et il le résume ainsi : « Pour les pays vieux et riches, la colonisation est une des meilleures affaires auxquelles ils puissent se livrer. »

M. Brialou - Pour les capitalistes !

M. Jules Ferry - Eh oui! pour les capitalistes. Est-ce qu'il vous est indifférent, monsieur Brialou, que la somme des capitaux s'accroisse dans ce pays par des placements intelligents? Est-ce que ce n'est pas l'intérêt du travail que le capital soit abondant dans ce pays? (Interruptions.) Vous savez bien que la France, qui regorge de capitaux... (Non! non! à droite! - Oui! oui! au centre et à gauche), oui, qui a toujours regorgé de capitaux depuis quarante ans. (Nouvelles interruptions à droite...)

(...)

M. Jules Ferry - ... et je vous défie, - permettez-moi de vous porter ce défi, mon honorable collègue, monsieur Pelletan, - de soutenir jusqu'au bout votre thèse, qui repose sur l'égalité, la liberté, l'indépendance des races inférieures. Vous ne la soutiendrez pas jusqu'au bout, car vous êtes, comme votre honorable collègue et ami M. Georges Perin, le partisan de l'expansion coloniale qui se fait par voie de trafic et de commerce.

(...)

Messieurs, il faut parler plus haut et plus vrai! il faut dire ouvertement qu'en effet, les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures... (Rumeurs sur plusieurs bancs à l'extrême-gauche .)

M. Jules Maigne - Oh! vous osez dire cela dans le pays où ont été proclamés les droits de l'homme !

M. de Guilloutet - C'est la justification de l'esclavage et de la traite des nègres !

M. Jules Ferry - Si l'honorable M. Maigne a raison, si la déclaration des droits de l'homme a été écrite pour les noirs de l'Afrique équatoriale, alors de quel droit allez-vous leur imposer les échanges, les trafics? Ils ne vous appellent pas... (Interruptions à l'extrême gauche et à droite - Très bien! très bien! sur divers bancs à gauche.)

(...)

M. Jules Ferry - Je répète qu'il y a pour les races supérieures un droit parce qu'il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures... (Marques d'approbation sur les mêmes bancs à gauche - Nouvelles interruptions à l'extrême gauche et à droite.)

(...)

M. Jules Ferry - Je dis que la politique coloniale de la France, que la politique d'expansion coloniale, celle qui nous a fait aller, sous l'Empire, à Saigon, en Cochinchine, celle qui nous a conduits en Tunisie, celle qui nous a amenés à Madagascar - je dis que celle politique d'expansion coloniale s'est inspirée d'une vérité sur laquelle il faut pourtant appeler un instant votre attention : à savoir qu'une marine comme la nôtre ne peut pas se passer, sur la surface des mers, d'abris solides, de défenses, de centres de ravitaillement. (Très bien! très bien! et nombreux applaudissements à gauche et au centre.)

L'ignorez-vous, messieurs ? Regardez la carte du monde...

(...)

M. Jules Ferry - Regardez la carte du monde, et dites-moi si ces étapes de l'Indo-Chine, de Madagascar, de la Tunisie ne sont pas des étapes nécessaires pour la sécurité de notre navigation. (Nouvelles marques d'assentiment à gauche et au centre.)

Je me rappelle, messieurs, qu'à une des dernières séances qui ont précédé celle du 30 mars - c'était, je crois, le 28 mars - l'honorable amiral Peyron fut interpellé par l'un d'entre vous sur la situation de la marine. On lui demanda, avec de grandes exclamations : « Mais que deviendrait notre flotte s'il éclatait une grande guerre maritime? » L'amiral monta à la tribune et répondit : « S'il éclatait à cette heure, ce qu'à Dieu ne plaise, une grande guerre maritime, notre flotte serait précisément dans les parages où leur action aurait à s'exercer. »

Elle serait là dans l'océan Indien et dans les mers de Chine, - pour empêcher vos escadres d'être bloquées dans la Méditerranée.(Interruptions à droite.)

(...)

M. Jules Ferry - Messieurs, il y a là des considérations qui méritent toute l'attention des patriotes. Les conditions de la guerre maritime sont profondément modifiées. (Très bien ! très bien !)

A l'heure qu'il est, vous savez qu'un navire de guerre ne peut pas porter, si parfaite que soit son organisation, plus de quatorze jours de charbon, et qu'un navire qui n'a plus de charbon est une épave, sur la surface des mers, abandonnée au premier occupant. D'où la nécessité d'avoir sur les mers des rades d'approvisionnement, des abris, des ports de défense et de ravitaillement. (Applaudissements au centre et à gauche - Interruptions diverses.) Et c'est pour cela qu'il nous fallait la Tunisie; c'est pour cela qu'il nous fallait Saigon et la Cochinchine ; c'est pour cela qu'il nous faut Madagascar, et que nous sommes à Diego-Suarès et à Vohémar, et que nous ne les quitterons jamais !... (Applaudissements sur un grand nombre de bancs.)

Messieurs, dans l'Europe telle qu'elle est faite, dans cette concurrence de tant de rivaux que nous voyons grandir autour de nous, les uns par les perfectionnements militaires ou maritimes, les autres par le développement prodigieux d'une population incessamment croissante ; dans une Europe, ou plutôt dans un univers ainsi fait, la politique de recueillement ou d'abstention, c'est tout simplement le grand chemin de la décadence !

Les nations, au temps où nous sommes, ne sont grandes que par l'activité qu'elles développent ; ce n'est pas « par le rayonnement pacifique des institutions »... (Interruptions à l'extrême-gauche et à droite) qu'elles sont grandes, à l'heure qu'il est.

M. Paul de Cassagnac - Nous nous en souviendrons : c'est l'apologie de la guerre.

M. de Baudry d'Asson -Très bien ! la République, c'est la guerre. Nous ferons imprimer votre discours à nos frais et nous le répandrons dans toutes les communes de nos circonscriptions électorales.

M. Jules Ferry - Rayonner sans agir, sans se mêler aux affaires du monde, en se tenant à l'écart de toutes les combinaisons européennes, en regardant comme un piège, comme une aventure toute expansion vers l'Afrique ou vers l'Orient, vivre de cette sorte, pour une grande nation, croyez-le bien, c'est abdiquer, et, dans un temps plus court que vous ne pouvez le croire, c'est descendre du premier rang au troisième et au quatrième. (Nouvelles interruptions sur les mêmes bancs - Très bien! très bien! au centre.)

(...)

(fin de l'extrait)

 

Voir aussi nos articles (cliquer sur chaque titre) :

Catalogne, Europe et droit à l'autodétermination (I)

Catalogne : un vote qui dérange (I)

Catalogne : un vote qui dérange (II)

La Catalogne, pays de langue d'Oc (I)

La Catalogne, pays de langue d'Oc (II)

La Catalogne, pays de langue d'Oc (III)

La Catalogne et l'espagnolisme chauvin post-franquiste

Jean-Claude Juncker et l'Union Européenne (I)

Jean-Claude Juncker et l'Union Européenne (II)

Jean-Claude Juncker et l'Union Européenne (III)

Jean-Claude Juncker et l'Union Européenne (IV)

Moyen-Age, Inquisition, antisémitisme... (I)

Le CNRS, Vincent Geisser et le huit centième anniversaire de la Croisade Albigeoise

Frédéric Mistral : bientôt le centenaire (I)

Frédéric Mistral : le centenaire (II)

Jean Jaurès : le centenaire (I)

Jean Jaurès : le centenaire (II)

Veritas Ipsa et les errances de la république coloniale

Jules Ferry, CNRS, universités et colonialisme (I)

Jules Ferry, CNRS, universités et colonialisme (II)

Jules Ferry, CNRS, universités et colonialisme (III)

Jules Ferry, CNRS, universités et colonialisme (IV)

Jules Ferry, CNRS, universités et colonialisme (V)

Première guerre mondiale : le centenaire (I)

Première guerre mondiale : le centenaire (II)

Première guerre mondiale : le centenaire (III)

Première guerre mondiale, "gauches" et impérialisme (I)

10 mai, traite négrière, esclavage, colonialisme

8 mai 1945 : un "armistice" ?

Crise, élections et "valeurs de gauche" (I)

Crise, élections et "valeurs de gauche" (II)

 

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