Première guerre mondiale, "gauches" et impérialisme (I)

Le centenaire de la première guerre mondiale devrait être l'occasion d'une réflexion historique et politique. A la mémoire des soldats et civils victimes de cette guerre devrait s'ajouter l'examen du comportement des dirigeants des pays européens, non seulement à la veille de la guerre mais aussi dans la longue période de préparation de cet affrontement autodestructeur. C'est du dernier quart du XIXe siècle que date la mise en place progressive des premières alliances en vue de la préparation de cette guerre. Le 13 novembre 2013,  Courrier Picard écrit « Une bourse pour quatre thésards », se référant à des thèses « sur les causes, déroulement et conséquences de la Première Guerre mondiale ». Mais à l'examen des titres des quatre thèses, aucun ne semble évoquer la longue période de préparation des hostilités effectives qui a commencé avec la « grande expansion coloniale » française sous Léon Gambetta et Jules Ferry. Pourtant, le discours de Jules Ferry du 28 juillet 1885 devant la Chambre des Députés décrit déjà explicitement le rôle de la conquête de zones stratégiques à l'échelle planétaire dans la préparation d'une nouvelle guerre, comme rappelé dans notre article « Première guerre mondiale : le centenaire (II) ». Quant à la crise générale du capitalisme mondial qui se trouva à l'origine de la première guerre mondiale, l'extrait du discours de Jules Ferry reproduit dans notre article « Première guerre mondiale : le centenaire (I) » souligne déjà très clairement les bénéfices « pour les capitalistes » que devait comporter l'expansion coloniale. Ferry évoque explicitement l'exportation de capitaux que ces guerres de conquête devaient rendre possible et qui n'a jamais cessé depuis, jusqu'aux délocalisations financières et industrielles actuelles. La première guerre mondiale fut une guerre absurde pour le rêve d'un pouvoir planétaire et le contrôle de colonies et zones stratégiques. Elle était annoncée depuis une tretaine d'années. D'emblée, la « grande expansion coloniale » française fut lancée au nom de la « revanche » : sa nécessité à cette fin avait été proclamée par des politiques comme Léon Gambetta dès les années 1870. Une fois au gouvernement, Gambetta et Ferry, deux « grands hommes de gauche », furent les initiateurs et premiers théoriciens et organisateurs de cette aventure coloniale qui devait effectivement se solder par une nouvelle guerre avec l'Allemagne. Ils furent également des idéologues et promoteurs du racisme colonial. Si le père de l'anthropologie dite « raciale », Paul Broca, devint sénateur à vie à l'initiative de l'Union Républicaine de Léon Gambetta, le discours de Jules Ferry du 28 juillet 1885 reprend tacitement les théories de Broca en proclamant ouvertement les « droits et devoirs des races supérieures » (les conquérants) à l'egard des « races » déclarées « inférieures » (les populations des territoires dont l'armée coloniale devait s'emparer). Une pensée de « gauche » ? Au juste, que signifie le mot « gauche », si ce n'est tout simplement la place du fauteuil occupé dans l'hémicycle parlementaire ? Et quel rapport avec la politique réelle ? Léon Gambetta et Jules Ferry n'incarnaient pas une « fausse gauche », mais tout simplement la « gauche » de l'époque. Leurs courants politiques fusionneront en 1885 pour fonder l'Union des Gauches. Plus tard, même des « socialistes » des différents pays soutiendront la politique de guerre.

Nos articles « Première guerre mondiale : le centenaire (I) » , http://science21.blogs.courrierinternational.com/archive/2013/11/10/premiere-guerre-mondiale-le-centenaire-i-49371.html , et « Première guerre mondiale : le centenaire (II) », http://science21.blogs.courrierinternational.com/archive/2013/11/11/premiere-guerre-mondiale-le-centenaire-ii-49373.html , rappellent des extraits du discours de Jules Ferry du 28 juillet 1885 dont une transcription complète tirée du Journal Officiel est accessible à l'adresse http://scientia.blog.lemonde.fr/2009/12/12/le-discours-de-jules-ferry-du-28-juillet-1885-i/ .

 

Quel bilan tirer de la première guerre mondiale, dont des politiciens de « gauche » comme Léon Gambetta et Jules Ferry ont été les premiers stratèges côté français ? Peut-on vraiment en compter le nombre de victimes ? Et quel bénéfice les oligarchies européennes ont-elles obtenu de cette folie guerrière ?

La première guerre mondiale a marqué la fin de l'hégémonie européenne à l'échelle planétaire au bénéfice des Etats-Unis, puissance en pleine éclosion et qui a été le destinataire privilégié des fuites de capitaux européennes. Les destructions matérielles générées par la guerre dans les pays européens ont contribué à précipiter cette décadence du capitalisme européen, que la Révolution d'Octobre a encore amplifiée avec la chute de l'empire des tsars.

Mais ce n'est pas tout. Les sequelles de cette guerre ont été à l'origine de la montée du fascisme et du nazisme, conduisant à une nouvelle guerre mondiale dont une fois de plus l'Europe a fait les frais.

Et si depuis les années 1870 la stratégie des « gauches » françaises s'était orientée dans un sens revanchard, chauvin, colonial et de préparation d'une nouvelle guerre avec l'Allemagne, force est de constater que même la majorité des « socialistes » a ouvertement cautionné cette guerre au moment décisif. C'est ainsi, par exemple, que juste après l'assasinat de Jean Jaurès dont il était pourtant proche, Léon Blum devint chef de cabinet du ministre « socialiste » Marcel Sembat dans le cadre de l'Union Sacrée. Depuis, il apporta systématiquement son soutien à l'effort de guerre.

De Léon Gambetta et Jules Ferry à Marcel Sembat, Léon Blum et consorts, des « gauches » au service du capitalisme et de l'impérialisme.

 

Dans Les tâches de la social-démocratie révolutionnaire dans la guerre européenne, (août 1914), Lénine fera état d'un texte issu d'une réunion de dirigeants du Parti ouvrier social-démocrate de  Russie ( http://www.marxists.org/francais/lenin/works/1914/08/vil19140814.htm ) dont voici un extrait :

 Résolution d’un groupe de social-démocrates

1. La guerre européenne et mondiale présente tous les caractères d'une guerre bourgeoise, impérialiste, dynastique. La lutte pour les marchés et pour le pillage des autres Etats, la volonté d'enrayer le mouvement révolutionnaire du prolétariat et de la démocratie à l'intérieur des pays belligérants, la tentative de duper, de diviser et de décimer les prolétaires de tous les pays en jetant les esclaves salariés d'une nation contre ceux d'une autre au profit de la bourgeoisie, tel est le seul contenu réel de la guerre, telle est sa signification.

2. L'attitude des chefs du parti social-démocrate allemand, — le plus fort et le plus influent des partis de la II° Internationale (1889-1914), — qui ont voté le budget de guerre et qui reprennent la phraséologie bourgeoise et chauvine des hobereaux prussiens et de la bourgeoisie, est une trahison pure et simple du socialisme. Cette attitude ne peut se justifier en aucune façon, pas même en supposant que le parti social-démocrate allemand soit extrêmement faible et provisoirement obligé de se plier à la volonté de la majorité bourgeoise de la nation. En fait, dans la situation présente, ce parti a pratiqué une politique national-libérale.

3. L'attitude des chefs des partis social-démocrates belge et français, qui ont trahi le socialisme en entrant dans les ministères bourgeois, mérite d'être condamnée au même titre.

(...)

(fin de l'extrait)

et dans La guerre et la social-démocratie russe, Lénine écrit notamment http://www.marxists.org/francais/lenin/works/1914/11/vil19141101a.htm :

(...) S'emparer de territoires et asservir des nations étrangères, ruiner la na­tion concurrente, piller ses richesses, détourner l'attention des masses laborieuses des crises politiques intérieures de la Russie, de l'Allemagne, de l'Angleterre et des autres pays, diviser les ouvriers et les duper par le mensonge nationaliste, et décimer leur avant‑garde pour affaiblir le mouvement révolutionnaire du prolétariat : tel est le seul contenu réel, telle est la véritable signification de la guerre actuelle.

La social‑démocratie est tenue, en premier lieu, de dévoiler cette véritable signification de la guerre et de dénoncer im­placablement le mensonge, les sophismes et les phrases « patriotiques » que répandent en faveur de la guerre les classes dominantes : les grands propriétaires fonciers et la bourgeoisie.

(...)

La bourgeoisie allemande répand la fable d'une guerre qui serait défensive de son côté ; en fait, elle a choisi le moment le plus propice, de son point de vue, pour déclencher la guerre, en utilisant les derniers perfectionnements de son matériel de guerre et en devançant l'emploi des nouveaux armements déjà envisagés et décidés par la Russie et la France.

A la tête de l'autre groupe de nations belligérantes se trouve la bourgeoisie anglaise et française, qui dupe la classe ouvrière et les masses laborieuses en les assurant qu'elle fait la guerre pour la patrie, la liberté et la culture, contre le militarisme et le despotisme de l'Allemagne. En réalité, cette bourgeoisie a, depuis longtemps, acheté de ses milliards et préparé, pour attaquer l'Allemagne, les troupes du tsarisme russe, la monarchie la plus réactionnaire et la plus barbare de l'Europe.

En vérité, la lutte de la bourgeoisie anglaise et française a pour but de mettre la main sur les colonies allemandes et de ruiner une nation concurrente, qui se distingue par un développement économique plus rapide. Et c'est pour ce noble but que des nations « avancées », « démocratiques », aident le tsarisme barbare à opprimer plus encore la Pologne, l'Ukraine, etc., à écraser encore plus la révolution en Russie.

(...)

Force est de constater, avec une profonde amertume, que les partis socialistes des principaux pays européens n'ont pas accompli cette tâche qui leur incombait, et que l'attitude des chefs de ces partis ‑ du parti allemand surtout ‑ confine à la trahison pure et simple de la cause du socialisme. En cette heure d'une portée historique capitale, la plupart des chefs de l'actuelle, de la II° Internationale socialiste (1889‑1914), cherchent à substituer le nationalisme au socialisme. En raison de leur comportement, les partis ouvriers de ces pays ne se sont pas opposés à l'attitude criminelle des gouvernements, mais ont appelé la classe ouvrière à aligner sa position sur celle des gouvernements impérialistes. Les leaders de l'Internationale ont trahi le socialisme en votant les crédits de guerre, en reprenant les mots d'ordre chauvins (« patriotiques ») de la bourgeoisie de « leurs » pays, en justifiant et en défendant la guerre, en entrant dans les ministères bourgeois des pays belligérants, etc., etc. Les plus influents des chefs socialistes et des organes de la presse socialiste de l'Europe contemporaine professent un point de vue bourgeois chauvin et libéral, et nullement socialiste. Si le socialisme se trouve ainsi déshonoré, la responsabilité en incombe avant tout aux social‑démocrates allemands, qui étaient le parti le plus fort et le plus influent de la II° Internationale. Mais on ne saurait justifier pour autant les socialistes français acceptant des postes ministériels dans le gouvernement de cette même bourgeoisie qui avait trahi sa patrie et s'était alliée à Bismarck pour écraser la Commune.

(...)

(fin de l'extrait)

 

Précisément, à propos de « cette même bourgeoisie qui avait trahi sa patrie et s'était alliée à Bismarck pour écraser la Commune » évoquée par Lénine, Karlx Marx avait écrit dans La guerre civile en France, http://www.marxists.org/francais/ait/1871/05/km18710530a.htm :

(...)

Le masque d'imposture fut enfin jeté le 28 janvier 1871. Mettant un véritable héroïsme à s'avilir jusqu'au bout, le gouvernement de la Défense nationale apparut dans la capitulation de Paris comme le gouvernement de la France par la permission de Bismarck, rôle si vil, que Louis Bonaparte lui-même, à Sedan, s'y était refusé avec horreur. Après les événements du 18 mars, dans leur fuite éperdue à Versailles, les capitulards abandonnèrent à Paris les preuves écrites de leur trahison, et, pour anéantir ces preuves, comme le dit la Commune dans son adresse aux départements, « ces hommes ne devaient pas hésiter à faire de Paris un monceau de ruines dans une mer de sang ».

Mais, pour s'acharner avec une telle ardeur à atteindre ce but, quelques-uns des membres dirigeants du gouvernement de la Défense avaient en outre des raisons à eux, des raisons bien particulières.

(...)

Jules Ferry, avocat sans le sou avant le 4 septembre, réussit comme maire de Paris pendant le siège, à tirer par escroquerie une fortune de la famine. Le jour où il aurait à rendre compte de sa mauvaise administration serait aussi celui de sa condamnation.

Ces hommes, donc, ne pouvaient trouver que dans les ruines de Paris leur billet d'élargissement conditionnel, ils étaient bien les hommes mêmes qu'il fallait à Bismarck. Quelques tours de passe-passe, et Thiers, jusque-là le conseiller secret du gouvernement, apparut à sa tête avec ses élargis pour ministres.

(...)

(fin de l'extrait, le 4 septembre 1870 fut la date de la proclamation de la république par la population de Paris)

L'affairisme du racisme colonial était d'ailleurs évident à l'examen de cette « petite phrase » de Jules Ferry dans son discours du 28 juillet 1885 :

M. Jules Ferry - Si l'honorable M. Maigne a raison, si la déclaration des droits de l'homme a été écrite pour les noirs de l'Afrique équatoriale, alors de quel droit allez-vous leur imposer les échanges, les trafics? Ils ne vous appellent pas... (Interruptions à l'extrême gauche et à droite - Très bien! très bien! sur divers bancs à gauche.)

(fin de citation)

 

Voir aussi nos articles (cliquer sur chaque titre) :

Première guerre mondiale : le centenaire (I)

Première guerre mondiale : le centenaire (II)

Frédéric Mistral : bientôt le centenaire (I)

Crise, élections et "valeurs de gauche" (I)

Veritas Ipsa et les errances de la république coloniale

Jules Ferry, CNRS, universités et colonialisme (I)

Jules Ferry, CNRS, universités et colonialisme (II)

Jules Ferry, CNRS, universités et colonialisme (III)

Jules Ferry, CNRS, universités et colonialisme (IV)

Jules Ferry, CNRS, universités et colonialisme (V)

Fioraso, Pisani-Ferry, langue française, universités...

Nice : Colloque sur la défense de la langue française

Langue française et mondialisation (I)

Langue française et mondialisation (II)

Langue française et mondialisation (III)

Langue française et mondialisation (IV)

 

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