Rapport Attali, "élites" et "transversalité"

Le 17 octobre, le blog Déchiffrages de Jean-François Couvrat (Le Monde) publie une note intitulée « Jacques Attali, expert en acquiescement », à propos du rapport récemment rendu par la commission que préside l'ancien conseiller spécial de François Mitterrand. Il paraît évident que ce rapport était d'emblée destiné à « donner raison » à la politique de Nicolas Sarkozy, et à l'encourager à aller encore plus loin dans sa stratégie de casse sociale et de démolition de l'Etat. Est-ce pour autant un rapport « de droite » ? Tel ne semble pas être le cas.

Membre du Siècle de nombreuses fois au cours des trois dernières décennies, Jacques Attali représente la « gauche éclairée » partisane de la « rigueur économique » dont les orientations se sont imposées sous Mitterrand avec la désignation de Laurent Fabius en tant que premier ministre et l'accession de Jacques Delors à la présidence de la Commission des Communautés européennes. Avec Attali, on retrouve dans les activités récentes d'un mouvement de « gauche » comme Désirs d'Avenir un autre « membre éminent » de la « Commission pour la libération de la croissance française » : le conseiller de Ségolène Royal et professeur à l'Université de Harvard, Philippe Aghion, président également d'une commission qui a remis à Valérie Pécresse un rapport sur la recherche et l'enseignement supérieur début 2010. Où est la ligne de démarcation entre « droite » et « gauche », quoi que puissent en dire les déclarations électoralistes et équilibristes de Martine Aubry ? Quelle différence sur le fond entre les programmes réels qui seront appliqués après les prochaines élections présidentielles et législatives, quels qu'en soient les résultats ? Le malaise des citoyens, de plus en plus conscients de cette situation, ne pouvait pas échapper aux auteurs du rapport Attali qui en arrivent à se plaindre explicitement du « manque de confiance dans la communauté de destin » de la part de la population française. Les classes sociales auraient-elles cessé d'exister dans la société actuelle ? Et quelle « communauté de destin » peut-il y avoir entre les travailleurs victimes des délocalisations financières et industrielles, et les grands actionnaires des multinationales et holdings financiers qui profitent de ces délocalisations ? De quelle « communauté de destin » discutent la Commission Trilatérale, le Cercle de Bilderberg et les think tanks à la mode ? Le langage de la commission Attali à ce sujet n'est pas sans rappeler des discours d'une autre époque.

 

Les pages 23-25 du rapport Attali :

http://www.liberationdelacroissance.fr/files/rapports/CLCF_Rapport_2010_Une_ambition_pour_dix_ans.pdf (site de la « Commission pour la libération de la croissance française »)

contiennent une curieuse diatribe contre « le manque de confiance des Français les uns envers les autres », la « défiance vis-à-vis des institutions », jusqu'à se plaindre d'une « atomisation des perceptions de l’avenir » qui « rend d’autant plus difficile la construction d’un projet collectif, fondé sur une compréhension commune des défis et des espoirs partagés ». Etc...

Le beau discours de ces « sommités », qui reconnaissent très tardivement une « aggravation des inégalités » dans le pays, s'efforce d'oublier que cette situation est précisément le résultat de leur propre politique imposée chez nous depuis plus de ving-cinq ans par tous les gouvernements français, toutes étiquettes politiques confondues. Et c'est contre cette politique que manifestent, très majoritairement, les Français de plus en plus nombreux qui se sont mobilisés à propos du projet de « réforme » des retraites. « Réforme » qui ne fait qu'exécuter une stratégie décidée il y a longtemps par les mêmes prétendues « élites » qui aujourd'hui appellent à un renforcement des mesures antisociales sous prétexte de la crise que leur propre politique a déclenchée.

« Nos élites » ne renoncent point à leur politique des décennies récentes, mais tout au long du rapport Attali elles préconisent une systématique de mesures dont le contenu réel relève de l'embrigadement rapproché et que nous analyserons dans des articles ultérieurs. Un véritable dispositif « anti - lutte des classes »... sauf qu'en réalité, les propositions du rapport constituent un programme de lutte des classes au service des financiers et des grands industriels.

Le rapport de la Commission Attali ne contient guère d'arguments, il ne se base sur aucun débat contradictoire public et transparent. Mais il assène un grand nombre de « vérités ». A commencer par cette simple dogmatique : les « élites » ont toujours raison, « les réformes doivent se faire », les citoyens n'ont qu'à se taire et se plier à la doctrine officielle... Les « accompagnements » ont pour seul objectif de mieux contraindre la population exclue du débat à s'adapter aux « changements » imposés sans lui demander son avis. Une logique qui fait penser à celle du Moyen-Age.

 

A ce stade, des rapports comme celui de la Commission Attali nous placent sur une pente particulièrement dangereuse. « Nos élites » refusent obstinément d'admettre que la crise actuelle n'est rien d'autre que le résultat de la politique suivie au cours des trois dernières décennies, à commencer par la stratégie de délocalisations et de dumping social et la création d'entités comme l'Union Européenne ou l'Organisation Mondiale du Commerce. Précisément, pour « nos décideurs » il n'est aucunement question de mettre en cause cette politique. Il s'agit, bien au contraire, de l'accélérer par tous les moyens et sous tous les prétextes, et d'accroître en même temps le contrôle des populations pour « accompagner » la casse sociale jugée nécessaire et inéluctable.

La logique des « experts » et des « décideurs », en France comme dans le reste de l'Union Européenne, est bien celle d'une épreuve de force avec la grande majorité des citoyens. Habillée, pour « mieux faire passer la chose », d'un discours creux à façade « sociale », « humaniste », etc...

Quant à la mythologie de la « communauté de destin », c'est tout sauf une idée originale. Pas plus que le paternalisme social autoritaire préconisé globalement par la Commission Attali. Wikipédia rappelle ces extraits du fondateur de Falange Española, José Antonio Primo de Rivera :

http://es.wikipedia.org/wiki/José_Antonio_Primo_de_Rivera

La patria es una unidad de destino en lo universal. [...] El Estado no puede ser traidor a su tarea, ni el individuo puede dejar de colaborar con la suya en el orden perfecto de la vida de su nación. [...] La idea de destino, justificador de la existencia de una construcción (Estado o sistema), llenó la época más alta que ha gozado Europa: el siglo XIII, el siglo de Santo Tomás. (Conférence donnée à l'occasion d'un cours de FE de las JONS, 28 mars 1935).

Toda la organización, toda la revolución nueva, todo el establecimiento del Estado y toda la organización de la economía, irán encaminados a que se incorporen al disfrute de las ventajas esas masas enormes desarraigadas por la economía liberal y por el conato comunista. (Conférence donnée au Círculo Mercantil de Madrid. 9 avril 1935).

[fin des extraits]

Riposter au mouvement populaire par l'embrigadement et le paternalisme autoritaire n'est manifestement pas une politique nouvelle.

Où se situe la ligne de démarcation entre la sociale-démocratie musclée et le fascisme ? Tout compte fait, l'Europe a passablement raté sa révolution bourgeoise. La survie des monarchies et la catastrophe générée par les aventures coloniales depuis le XIX siècle en apportent des témoignages accablants.

Quant au consensus « transversal » mis encore en évidence par le rapport Attali, est-ce autre chose que l'enterrement de la sardine du carnaval électoral et parlementaire ?

 

Voir aussi nos articles :

Loi sur les retraites et rapport Attali : jusqu'où ira la casse sociale ?

Retraites : un projet de loi "accéléré" (I)

Retraites : un projet de loi "accéléré" (II)

Retraites : un projet de loi "accéléré" (III)

Retraites : un projet de loi "accéléré" (IV)

Retraites : un projet de loi "accéléré" (V)

Retraites : un projet de loi "accéléré" (VI)

Retraites : un projet de loi "accéléré" (VII)

Retraites : un projet de loi "accéléré" (VIII)

Retraites : un projet de loi "accéléré" (IX)

Retraites : un projet de loi "accéléré" (X)

Philippe Aghion, CNRS, recherche publique...

Rapport Aghion, "destruction créatrice", CNRS et universités

Rapport Aghion et recherche prolétarisée

Amy Bishop, "autonomie" des universités et rapport Aghion

Amy Bishop, "tenure", CNRS et "réforme Pécresse"

Amy Bishop et le "modèle américain" (I)

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Universités françaises et OPA patronale (I)

Universités françaises et OPA patronale (II)

Universités françaises et OPA patronale (III)

Universités françaises et OPA patronale (IV)

Universités françaises et OPA patronale (V)

Bilderberg, CNRS, université publique, rapport Aghion...

Bilderberg 2010 : quel bilan, quels consensus ?

Grèce et "vente des meubles" imposée aux Etats

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Bilderberg, la Trilatérale... et le monde (III)

Bilderberg, la Trilatérale... et le monde (IV)

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Bilderberg, la Trilatérale... et le monde (VI)

M. Monti, président européen de la Trilatérale

Trilatérale 2010, à Dublin début mai

Bilderberg 2010, en Catalogne début juin

CNRS, Bilderberg, Trilatérale... et faillite de l'idéologie « gestionnaire » (I)

Sarkozy, G8, Bilderberg, "sortie de crise" rapide et casse sociale

Délocalisations, recherche scientifique et propagande politique

Recherche scientifique et technologique : où est la « guerre économique » ?

La Chine et la débâcle de la "division internationale du travail"

CNRS, délocalisation de la recherche et débâcle européenne (I)

CNRS, délocalisation de la recherche et débâcle européenne (II)

CNRS, délocalisation de la recherche et débâcle européenne (III)

CNRS, délocalisation de la recherche et débâcle européenne (IV)

Jules Ferry, CNRS, universités et colonialisme (I)

Jules Ferry, CNRS, universités et colonialisme (II)

Jules Ferry, CNRS, universités et colonialisme (III)

Jules Ferry, CNRS, universités et colonialisme (IV)

Jules Ferry, CNRS, universités et colonialisme (V)

 

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