CNRS, burn-out, suicides... (I)

Notre article du 19 février 2014 « CNRS : trois suicides récents inquiètent la CGT (II) » sur le blog La Science au XXI Siècle fait suite notamment à nos articles récents « CNRS : trois suicides récents inquiètent la CGT (I) » et « Recherche, universités, suicides d'agents... (I) » évoquant un communiqué avec le titre « SOUFFRANCE AU TRAVAIL AU CNRS : Sommes-nous au début d’une vague de suicide ? » par lequel le Syndicat National des Travailleurs de la Recherche Scientifique (SNTRS-CGT) exprime son inquiétude à propos de « la survenue, pour le seul mois de janvier 2014, de trois suicides de personnels travaillant dans des laboratoires et l’administration du CNRS (Rennes, Annecy, Meudon) ». La situation du Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) et d'autres établissements publics de recherche avait également été évoquée dans nos articles « CNRS et crise des hiérarchies scientifiques (I) », « CNRS, IRSTEA, INSERM... la crise s'aggrave (I) » et « La fin des organismes de recherche (CNRS, INSERM...) ? (I) ». Hier, à propos de ce communiqué du SNTRS, Le Monde a diffusé un article d'enquête avec le titre « Le burn-out des labos ». L'expression burn-out, carbonisation, est utilisée en l'espèce pour désigner l'épuisement professionnel. Cette mise en évidence d'une série de réalités est encore mitigée de notre modeste point de vue. Pourtant, elle heurte d'ores et déjà des préjugés répandus de longue date et présentant de manière démagogique le chercheur comme quelqu'un qui « ne se fatigue pas trop au travail », « pratique les horaires qu'il veut », « ne produit pas grand-chose »... Or rien n'est plus contraire à la réalité que ce genre de propagande s'agissant des chercheurs et ingénieurs « de base », ceux qui conçoivent les idées originales et mènent à terme le travail scientifique de fond. Ces personnels « de base » inventent et concrétisent des théories, des dispositifs expérimentaux, des techniques nouvelles...  Même en dehors du temps de travail « officiel », ils continuent souvent à réfléchir sur des questions liées à ce travail. Et lorsqu'une expérience « tourne », ils restent au pied du mur nuit et week-end pour le suivi et la prise de données. Le véritable problème d'organismes comme le CNRS réside précisément dans la marginalisation croissante des créateurs et des travailleurs effectifs au bénéfice de coupoles « coordinatrices », administratives, « gestionnaires »... Et la réalité est qu'en présence d'une bonne ambiance de travail, avec une juste reconnaissance de ce travail et des créations originales, les suicides devraient être très rares parmi les personnels des laboratoires du CNRS et des autres organismes de recherche dont les missions ne sont pas comparables à celles de la Police Nationale ou de la Poste. Quant à l'identification de la nature privée ou professionnelle des causes concrètes d'un suicide, la principale difficulté découle trop souvent de la profonde imbrication de fait entre les dimensions professionnelle et privée au sein d'une société où la sphère professionnelle joue un rôle dominant par rapport à la sphère privée. C'est tout particulièrement le cas dans la recherche scientifique.

 

Dans notre article « CNRS : trois suicides récents inquiètent la CGT (II) », nous écrivons notamment http://science21.blogs.courrierinternational.com/archive/2014/02/19/cnrs-trois-suicides-recents-inquietent-la-cgt-ii-49650.html :

(...)

Peut-on, de nos jours, séparer la vie professionnelle de la vie privée ? Avec une semaine travaillée de 35 heures, plus une heure par jour d'aller-retour au travail et une heure de cantine pour le repas de midi, on arrive à un total de 45 heures par semaine. Si on ajoute huit heures de sommeil par jour, il ne reste plus au travailleur que 47 heures par semaine pour des activités effectives relevant de la vie privée. Et encore, une partie de ce temps est inévitablement absorbée par la routine quotidienne.

Sans oublier les éventuelles activités syndicales en dehors du temps de travail, la participation à des groupes de discussion relatifs à l'activité professionnelle, les amis appartenant au même domaine professionnel et avec lesquels ont discute des problèmes du travail au cours d'un dîner...

(...)

(fin de l'extrait)

C'est particulièrement vrai dans le cas de la recherche scientifique publique, comme souligné dans le reste du même article. Et l'imbrication peut même être plus forte, comme rappelé plus haut. Dans une telle situation, la plus grande prudence nous semble s'imposer devant l'appréciation émise par un responsable du SNTRS-CGT d'après l'article « Le burn-out des labos », estimant que l'un des trois suicides dont fait état le communiqué du 7 février de ce syndicat relèverait d'un « drame purement privé ». Peut-on vraiment parler de « drames purement privés » dans une société où la sphère professionnelle domine sur la sphère privée et tend de plus en plus à asservir cette dernière ?

Plus globalement, le rôle de la prévention et d'une indispensable révision de la politique institutionnelle paraît plus que jamais essentiel par rapport à la souffrance au travail dans la recherche scientifique. Les faux-fuyants et prétextes divers doivent être écartés. D'autant plus que si déjà dans des situations moins graves de harcèlement au travail, une difficulté essentielle pour la victime réside trop souvent dans la production de preuves et de témoignages, quels résultats peut vraiment obtenir une enquête a posteriori sur un suicide ?

 

Le communiqué du SNTRS du 7 février courant souligne très clairement http://websyndicats.vjf.cnrs.fr/sntrscgt/spip.php?article1213 :

(...)

La Direction du CNRS nie la dégradation des conditions de travail bien que les signaux d’alerte se multiplient : arrêts de maladie, dépressions, augmentation des cas de souffrance et de harcèlements au travail déclarés auprès des DRH, de la médiatrice du CNRS et auprès du SNTRS-CGT. Il est temps de rendre publics les travaux du CNAM sur la souffrance des chercheurs et de lancer la même étude pour les ingénieurs, techniciens et administratifs. Les procédures mises en place par la direction, circulaire sur les risques psychosociaux et cellule de veille sont insuffisantes et peu efficaces. Il est temps de s’attaquer aux causes des risques psychosociaux et non à leurs seuls symptômes.

(...)

(fin de l'extrait)

Début janvier, nous écrivions dans notre article « CNRS et crise des hiérarchies scientifiques (I) », http://science21.blogs.courrierinternational.com/archive/2014/01/09/cnrs-et-crise-des-hierarchies-scientifiques-i-49517.html :

L'année 2014 qui commence s'annonce pleine de restrictions budgétaires qui n'épargneront point la recherche publique et l'enseignement supérieur, pas plus que le statut de leurs personnels. Quel est dans ce contexte le bilan, au sein d'un établissement public de recherche comme le Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) mais aussi dans les universités françaises, de la politique récurrente de renforcement des hiérarchies et des coupoles administratives entreprise il y a une trentaine d'années et invariablement poursuivie depuis ? Cette politique, créatrice de postes bien rémunérés pour une minorité influente, n'a bien évidemment jamais été mise en cause par ceux qui en ont bénéficié. Mais l'année dernière, notre article « CNRS, élections CA : nouveau record d'abstention » soulignait encore la poursuite de la baisse de la participation des scientifiques « de base » aux élections à une instance aussi importante pour la recherche française que le Conseil d'Administration du CNRS. Au même moment où se tenaient ces élections, le numéro 272 du Journal du CNRS (mai-juin 2013) publiait, pages 30 et 31, un incroyable article intitulé « Directeur d'unité : l'étoffe d'un héros » avec un grand dessin présentant le directeur de laboratoire comme une sorte de Superman. On nous apprend ainsi que le CNRS « met en place un dispositif global dédié aux directeurs d’unité de recherche afin de les accompagner dans leurs nombreuses missions ». Après trois décennies de développement incessant de leurs prérogatives, les directeurs de laboratoire auraient-ils encore besoin d'un « accompagnement » ? Se référant à des propos tenus par l'actuel président du CNRS, l'article expose d'emblée que les directeurs d'unité auraient « un peu le "blues" ». Parmi les causes invoquées, les « lourdes responsabilités » et une « faible reconnaissance des compétences managériales dans l’évaluation de la carrière scientifique ». L'auteur de l'article « oublie » que les directeurs de laboratoire sont en mesure d'émettre des appréciations concernant les rapports d'activité de l'ensemble des chercheurs de leur unité, ce qui leur octroie une influence certaine sur les évaluations scientifiques individuelles. Ils jouent également un rôle déterminant dans la présentation de l'activité globale de leur laboratoire. Comment peut-on sérieusement prétendre qu'ils seraient défavorisés dans l'évaluation de leur propre activité ? D'autant plus, que depuis longtemps le « management » est présenté dans la propagande institutionnelle comme étant supérieur à l'activité de recherche. Les lamentations du Journal du CNRS font penser plutôt à une crise profonde du système actuel basé sur le rôle dominant de hiérarchies et administrations au détriment de l'indépendance et de la liberté d'initiative des scientifiques. Et qui contrôle les éventuelles situations de conflits d'intérêts ?

A-t-on cherché à créer au sein de la recherche scientifique et de l'enseignement supérieur une coupole « gestionnaire » devant échapper à la défonctionnarisation programmée et à la casse sociale qui risque de l'accompagner ? Dans cette course aux situations de privilège pour quelques-uns, l'avis de la grande majorité des personnels ne semble avoir guère été demandé.

Et que penser à présent de l'article du Journal du CNRS de mai-juin 2013 intitulé « Directeur d'unité : l'étoffe d'un héros », http://www.cnrs.fr/fr/pdf/jdc/272/index.html#/30/ (pages 30 et 31 dans http://www.cnrs.fr/fr/pdf/jdc/272/pubData/source/JDC272.pdf ) ? En particulier, les laboratoires connaîtraient-ils un nombre croissant de situations conflictuelles ?

(...)

(fin de l'extrait)

Un mois plus tard, le communiqué du SNTRS tend à confirmer notre appréciation.

 

Suit une alerte de Sud Recherche, déjà en juin 2011, concernant l'INRA (Institut National de la Recherche Agronomique)

Source : site de Sud Recherche

http://www.sud-recherche.org/SPIPprod/spip.php?article1219

INRA : niveau 3 de l’alerte souffrance au travail, CCHS du 23 juin

mardi 28 juin 2011

Constatant l’aggravation de situations individuelles et collectives, depuis le début de l’année, nous avons déclenché le niveau 3 de cette alerte : en continuant de mettre en avant des propositions pour "changer la donne" tout en soulignant le devoir de l’employeur de sauvegarder la santé mentale et physique de ses agents...

Depuis le début de l’année nous constatons que la situation s’est encore dégradée à l’INRA, tant dans l’évolution de situations individuelles que de dossiers collectifs. Preuve que la bonne volonté manifestée par la Direction dans ses interventions au CCHS et en CTP, ainsi que l’activité amorcée notamment par les médecins de prévention ne suffisent pas à changer la donne sur ce sujet sensible :

Brièvement le rappel de notre approche, expliquée dans les messages d’alertes 1 et 2 sur la souffrance au travail ; terme que nous utilisons de préférence à celui de « RPS » (Risques Psycho-Sociaux)

● Nous constatons que ces situations sont principalement la conséquence directe des nouveaux modes d’organisation du travail des équipes et de l’activité des agents à l’INRA. (« management » & évaluation). ● Une étape incontournable, nous l’avons déjà formulée à plusieurs reprises ici : faire en sorte que les arrêts de travail concernant ces RPS (jusqu’aux tentatives de suicide) soient reconnues comme accident du travail, (qu’ils soient ou non survenus sur le lieu de travail). ● Nous incitons aussi les collègues à mettre « les mots en maux », alors que trop souvent la souffrance s’exprime par des expressions spontanées (qui permettent de faire baisser ponctuellement la pression) mais sans lendemain… ● Nous rappelons notre demande d’un médiateur permettant d’intervenir avant que les situations se dégradent

Ces derniers mois, plusieurs traitements de situation par la hiérarchie ne sont pas allés dans le bon sens, que ce soit lorsque qu’un agent attente à sa propre personne ou retourne contre l’environnement son désespoir. Sont apparues de nouvelles situations générées par des restructurations mal maîtrisées, par des constructions de TGU (Très Grandes Unités) au pas de course ou par des évaluations AERES totalement décalées…

A l’échelon des unités, nous constatons que certaines fonctions et/ou équipes sont mises sous pression (mise en compétition des agents après avoir suggéré que certains postes faisaient doublon), voire quasi manipulés par le biais de « coaching » d’accompagnement au changement (si vous n’en voulez pas, c’est à vos risques ; si vous jouer le jeu sans le résultat espéré, ce sera aussi de votre faute). Bref, les moteurs serait le stress et à la culpabilisation !

Toutes situations que nous craignons voir se généraliser dans le cadre de la mise en œuvre de la RGPP. Les membres de la Directions présents à l’entrée du CTP convoqué le premier juin ont d’ailleurs pu entendre des témoignages révélateurs de situations difficiles dans les équipes. Les élus aux CAP nationales ce mois de juin 2011 ont également constaté, en étudiant les dossiers, la montée inquiétante de récits de souffrance dans l’expression des agents.

Autre souci récurrent : lorsque le sujet est évoqué par des représentants du personnel, la tentation de l’intimidation demeure… Et autre élément révélateur à l’échelon national du chemin qui reste à parcourir sur ce dossier : le traitement de la question du suicide par le biais d’une question diverse alors même que le dossier RPS était un point abordé dans l’ODJ du CCHS de mars dernier.

Nous demandons que ce dossier soit pris en charge directement par le CCHS national et les CHS locaux. D’autant que nous approchons de la mise en place des CHS CT « Conditions de Travail ».

Concrètement, nous ne participons donc pas au groupe de travail national mis en place par la DRH. A l’échelon des centres, notre engagement est décidé au cas par cas, suivant le niveau de capacité à « changer la donne » sur le terrain. Pour autant, vous pouvez compter sur nous pour continuer à intervenir, à présenter des propositions concrètes sur ce sujet…

En conclusion, tout ce contexte explique enfin le sens de notre nouvelle alerte à la Direction sur ce sujet.

Apres celles de décembre 2010 puis de février dernier, celle d’aujourd’hui monte donc à nouveau d’un cran : Car si quelques réponses ont enfin été apportées dans la prise en compte du sujet, l’aggravation de la situation motive le niveau 3 de cette alerte « souffrance au travail ».

Si la faute inexcusable ne s’applique pas dans le secteur public et si la notion de harcèlement n’est sans doute pas adaptée aux situations rencontrées, nous devons rappeler que tout employeur a l’obligation d’assurer la santé physique et mentale de ses agents.

Pour prendre connaissance du détail des alertes précédentes, niveau 2 et 1 : http:///www.sud-recherche.org/SPIPprod/spip.php?article1073

(fin de l'article de SUD Recherche)

 

Voir aussi nos articles (cliquer sur chaque titre) :

CNRS : trois suicides récents inquiètent la CGT (I)

CNRS : trois suicides récents inquiètent la CGT (II)

CNRS et crise des hiérarchies scientifiques (I)

Recherche, universités, suicides d'agents... (I)

Indépendance des Chercheurs : articles de 2013 (II)

Chômage en France, délocalisations, recherche... (I)

Chômage en France, délocalisations, recherche... (II)

CNRS, IRSTEA, INSERM... la crise s'aggrave (I)

La fin des organismes de recherche (CNRS, INSERM...) ? (I)

Recherche publique : le rapport de l'Académie des Sciences (I)

Recherche publique : le rapport de l'Académie des Sciences (II)

Police, CNRS, universités, justice, LOLF, LRU...

Chômage en France et dans le monde, délocalisations...

Carmen de Jong et le statut des enseignants-chercheurs (I)

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Carmen de Jong et l'indépendance des scientifiques (I)

Où mène la tant vantée "autonomie" des universités ? (I)

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Où mène la tant vantée "autonomie" des universités ? (III)

Où mène la tant vantée "autonomie" des universités ? (IV)

Où mène la tant vantée "autonomie" des universités ? (V)

EDF, EPR, Chine, Europe, emploi... (I)

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Abroger LRU, LOLF et Pacte pour la Recherche (I)

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François Hollande, impôts, "réformes", mondialisation...

Hollande, Ayrault et la mondialisation (I)

Hollande, Ayrault et la mondialisation (II)

Hollande, Ayrault et la mondialisation (III)

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Hollande, Montebourg, privatisation de l'économie (II)

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L'OMC, "chef de file du commerce mondial"

FMI, Pisani-Ferry, "réformes de structure", OM

Arctique, écologie, "commerce mondial", propagande...

Lamy, Hollande, OMC et "classes moyennes" (I)

Lamy, Hollande, OMC et "classes moyennes" (II)

Made in France, Big Mac, fonte des glaces, OMC...

Pub contre le Made in France et politique de l'OMC

CEPII, Hollande, Ayrault, délocalisations

Moscovici, Hollande, FMI, OMC...

Jean Pisani-Ferry, Hollande, Matignon, consensus

Fioraso, Pisani-Ferry, langue française, universités...

Big Mac, compétitivité, OMC, salaires, retraites...


Indépendance des Chercheurs

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