Catalogne, langues menacées en France, période coloniale...

L'actuel mouvement en faveur de l'indépendance de la Catalogne dérange de nombreux pouvoirs établis. Pas seulement en Espagne, mais également à l'échelle européenne. Notre article « La Catalogne et l'espagnolisme chauvin post-franquiste » avait déjà dénoncé le recours par une certaine presse espagnole aux clichés les plus grossiers à l'égard de l'actuel mouvement catalan et de l'Histoire elle-même. Volant au secours du gouvernement de « droite pure et dure » de Mariano Rajoy, ces médias ne font que défendre les intérêts qu'ils ont toujours incarnés. Mais dans l'ensemble de l'Europe occidentale, et en France même, les médias et analystes semblent éprouver le plus grand mal à apporter une couverture objective de la situation actuelle. Cette semaine, avec le titre « Catalogne, la rebelle espagnole », France 24 évoque une prétendue « rivalité » entre Madrid et Barcelone « durant la guerre civile ». C'est oublier que, comme la Catalogne elle-même, Madrid a opposé une forte résistance à l'armée franquiste avec l'aide notamment de combattants catalans (ce fut le cas de la colonne Durruti). Et que penser de l'attitude récurrente des instances de Bruxelles ? De touté évidence, malgré les proclamations sur les droits de l'homme, la « culture européenne », qu'il s'agisse de l'Union Européenne ou des Etats membres, ne parvient pas à digérer cette simple notion du droit à l'autodétermination des nationalités historiques. Difficile, notamment, de désavouer de manière conséquente un passé hégémoniste, impérialiste, colonial... ainsi qu'une situation où la plupart des variétés de « langues régionales » parlées en France se retrouvent classées par l'UNESCO avec les analyses « les enfants n'apprennent plus la langue comme langue maternelle à la maison » (provençal alpin, corse, franco-provençal, gascon, ligurien, romani, wallon, yiddish Europe) ou « la langue est parlée par les grands-parents ; alors que la génération des parents peut la comprendre, ils ne la parlent pas entre eux ou avec les enfants » (auvergnat, breton, bourguignon, champenois, franc-comtois, gallo, languedocien, limousin, lorrain, normand, picard, poitevin-saintongeais, provençal). S'agissant de la Catalogne, l'affaire a d'autant plus de quoi « déranger » que, comme souligné dans nos articles « La Catalogne, pays de langue d'Oc » (I) et (II), l'histoire, la langue et la culture de la Catalogne sont indissociables de celles de l'actuel « Midi de la France ». Avec l'indispensable rappel de la Croisade Albigeoise. Et ce fut dans le cadre de la « grande expansion coloniale » de Léon Gambetta, Jules Ferry et consorts (la future Union des Gauches), que la campagne de répression scolaire contre les « langues régionales » vit le jour en France à la fin du XIX siècle. Ce n'était rien d'autre que la préparation de la Première Guerre Mondiale, censée être la « revanche ». L'année 2014, centenaire de la déclaration de cette guerre absurde et autodestructrice, est aussi le centenaire de Frédéric Mistral, Prix Nobel de littérature au nom d'une langue aujourd'hui en voie de disparition d'après l'UNESCO.

 

L'Europe a payé, et paye toujours, très lourdement la facture de la Prémière Guerre Mondiale qui non seulement se solda par des pertes humaines effroyables et des destructions matérielles sans précédant, mais déclencha un processus conduisant à la montée du fascisme et du nazisme, et à la Deuxième Guerre Mondiale.

Mais qui ose analyser le précédent processus historique qui se trouva à l'origine de la Première Guerre Mondiale, laquelle ne fut rien d'autre que la conséquence des rivalités exacerbées entre puissances coloniales et impérialistes ?

Précisément, la mise en place de la répression scolaire des « langues régionales » en France fut une composante de ce processus historique dont le rappel dérange. Il s'agissait d'un ingrédient de la campagne de chauvinisation de la population en vue des guerres coloniales, mais aussi dans la préparation d'une guerre mondiale d'une violence sans précédent.

Depuis la Croisade Albigeoise qui a ravagé et détruit le pays le plus avancé de son temps, jusqu'à la Deuxième Guerre Mondiale qui a fait suite à celle de 1914-18, les différents pouvoirs continentaux, impériaux, royaux, bourgeois, impérialistes... de chaque époque n'ont cessé de mettre l'Europe à feu et à sang. Quels intérêts servaient ces guerres, et quel en a été le résultat ?

Autant de souvenirs historiques, et d'analyses qui restent à faire et à transmettre au grand public ou dans le domaine scolaire, que la situation actuelle dans le pays de langue d'Oc qu'est la Catalogne « risque » de raviver au plus grand dam de la présente « pensée unique » institutionnelle et lobbyiste.

 

Il y a deux mois, le Roi du Maroc Mohamed VI déclarait devant les Nations Unies (Source : Aujourd'hui (Maroc), 26 septembre 2014, « Texte intégral du discours de Sa Majesté le Roi lors de la 69è assemblée générale des Nations Unies »), http://www.aujourdhui.ma/une/actualite/texte-integral-du-discours-de-sa-majeste-le-roi-lors-de-la-69e-assemblee-generale-des-nations-unies-113188

(...)

Le colonialisme a causé de grands préjudices aux Etats qui en ont subi la tutelle. Le colonisateur y a entravé le processus de développement pendant de longues années. Il a exploité leurs richesses et les potentialités de leurs enfants, tout en altérant en profondeur les coutumes et les cultures respectives de leurs peuples. Il a instillé les ferments de la division entre les composantes d'un même peuple, et planté les germes du conflit et de la discorde entre les Etats du voisinage.

Même si de nombreuses années se sont écoulées depuis, il n'en demeure pas moins que les Etats coloniaux portent une responsabilité historique pour la situation difficile, parfois dramatique, que vivent certains Etats du Sud, surtout en Afrique.

(...)

(fin de l'extrait)

Une réflexion largement partagée à l'échelle planétaire, même si elle contredit une certaine campagne de bonne conscience sur le prétendu « rôle positif de la colonisation » que l'on cherche régulièrement à répandre dans les anciennes puissances coloniales, notamment en France.

En même temps, peut-on oublier qu'au cours de leur développement et de leurs conflits pour le pouvoir les puissances royales, impériales, coloniales, impérialistes... ont mis à plusieurs reprises l'Europe elle-même à feu et à sang ? Pas seulement au cours des XIX et XX siècles, mais déjà bien avant.

Déjà au XVI siècle, la révolution protestante incarna la réaction populaire contre les rivalités meurtrières entre les souverains de la France et de l'Empire hispano-autrichien. Et trois siècles plus tôt, avec la Croisade Albigeoise, le pouvoir européen ecclésiastique avait détruit le pays le plus prospère et avancé de l'Europe des XII et XIII siècles.

Pays de langue d'Oc, la Catalogne fut elle-même en 1284-85 la cible d'une croisade qui échoua et se solda par la mort du roi de France Philippe le Hardi.

 

Dans notre article « La Catalogne, pays de langue d'Oc (II) », nous écrivons notamment http://science21.blogs.courrierinternational.com/archive/2014/10/21/la-catalogne-pays-de-langue-d-oc-ii-50331.html  :

(...)

Sur son site, l'UNESCO consacre aux langues menacées une section intitulée Langues en danger http://www.unesco.org/new/fr/culture/themes/endangered-languages/atlas-of-languages-in-danger/" , avec un Atlas UNESCO des langues en danger dans le monde dont la source originale est :

Moseley, Christopher (ed.). 2010. Atlas des langues en danger dans le monde, 3ème edn. Paris, Editions UNESCO. Version en ligne http://www.unesco.org/culture/en/endangeredlanguages/atlas

Le classement emploie les définitions suivantes (les mots employés étant très modérés par rapport au contenu de chaque définition) :

http://www.unesco.org/new/fr/culture/themes/endangered-languages/atlas-of-languages-in-danger/

- sûre : la langue est parlée par toutes les générations ; la transmission intergénérationnelle est ininterrompue (pas compris dans l'Atlas)

- vulnérable : la plupart des enfants parlent la langue, mais elle peut être restreinte à certains domaines (par exemple: la maison)

- en danger : les enfants n'apprennent plus la langue comme langue maternelle à la maison

- sérieusement en danger : la langue est parlée par les grands-parents ; alors que la génération des parents peut la comprendre, ils ne la parlent pas entre eux ou avec les enfants

- en situation critique : les locuteurs les plus jeunes sont les grands-parents et leurs ascendants, et ils ne parlent la langue que partiellement et peu fréquemment

- éteinte : il ne reste plus de locuteurs (l'Atlas contient les références des langues éteintes depuis les années 1950)

(fin de l'extrait, © UNESCO)

Une recherche sur la France produit le résultat suivant (© UNESCO) :

http://www.unesco.org/culture/languages-atlas/index.php?h...

Total : 26 langues

Vulnérables : 5 (alémanique, basque, francique mosellan, francique rhénan, flamand occidental)

En danger : 8 (provençal alpin, corse, franco-provençal, gascon, ligurien, romani, wallon, yiddish Europe)

Sérieusement en danger : 13 (auvergnat, breton, bourguignon, champenois, franc-comtois, gallo, languedocien, limousin, lorrain, normand, picard, poitevin-saintongeais, provençal)

(fin de l'exposé du résultat de la recherche)

Vu les définitions fournies par l'UNESCO pour effectuer un tel classement, la situation est vraiment désespérée pour 21 des langages considérés dans le classement. Notamment, pour la langue d'Oc dans toutes ses variétés. Que font les institutions françaises pour empêcher sa disparition ?

(...)

(fin de l'extrait)

 

Voir aussi nos articles (cliquer sur chaque titre) :

La Catalogne, pays de langue d'Oc (I)

La Catalogne, pays de langue d'Oc (II)

La Catalogne et l'espagnolisme chauvin post-franquiste

Moyen-Age, Inquisition, antisémitisme... (I)

Le CNRS, Vincent Geisser et le huit centième anniversaire de la Croisade Albigeoise

Frédéric Mistral : bientôt le centenaire (I)

Frédéric Mistral : le centenaire (II)

Veritas Ipsa et les errances de la république coloniale

Jules Ferry, CNRS, universités et colonialisme (I)

Jules Ferry, CNRS, universités et colonialisme (II)

Jules Ferry, CNRS, universités et colonialisme (III)

Jules Ferry, CNRS, universités et colonialisme (IV)

Jules Ferry, CNRS, universités et colonialisme (V)

 

et, sur les blogs Notre Siècle et Science, connaissance et conscience :

Le discours de Jules Ferry du 28 juillet 1885 (I)

Traité européen, pouvoir continental et huit-centenaire de la Croisade albigeoise

Massacre de Béziers : huit centième anniversaire (I)

DCCC anniversaire de la Croisade Albigeoise

Il y a huit siècles, la Croisade Albigeoise (I) : un triste anniversaire

L’Histoire du Catharisme en discussion

Il y a huit siècles, la Croisade Albigeoise (II) : la « fourche vengeresse »

Il y a huit siècles, la Croisade Albigeoise (III) : « exercer la vengeance sur les nations et répandre les châtiments sur les peuples »

Il y a huit siècles, la Croisade Albigeoise (IV) : l’antisémitisme avoué

Il y a huit siècles, la Croisade Albigeoise (V) : le massacre de Marmande

Le Directorium Inquisitorum (édition tridentine) en ligne

Les sources médiévales de Jean Duvernoy

Jugement dernier et société "moderne" (I)

Jugement dernier et société "moderne" (II)

Jugement dernier et société "moderne" (III)

Jugement dernier et société "moderne" (IV)

Jugement dernier et société "moderne" (V)

Jugement dernier et société "moderne" (VI)

Lo Jutgamen General (Le Jugement Dernier)

Les statuts de Pamiers de 1212 (I)

 

De même, sur Inydmédia Grenoble :

L’Europe, la guerre et le huit-centenaire de la Croisade Albigeoise

Europe, USA, dominium mundi et anniversaire de la Croisade Albigeoise

 

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