Carmen de Jong saisit la présidence du CNRS

Le 27 octobre, la géographe Carmen de Jong, spécialiste connue notamment dans les domaines de l'hydrologie et de la géomorphologie, nous informe de sa démarche auprès de la présidence du Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS) demandant l'annulation de la décision de la direction du CNRS d'il y a un an et demi qui supprime l'Unité Mixte de Service UMS 3046, intitulée Montagne. Carmen de Jong dirigeait cette unité jusqu'à sa suppression. Un tel recours est encore possible, en principe, du fait que la notification adressée à l'intéressée ne comporte aucune mention des délais et voies pour contester la décision.

L'UMS 3046 avait été créée moins de deux ans avant cette étrange suppression, qui ne semble évoquer aucun avis d'une instance scientifique statutaire. Pourquoi une telle décision, prise d'une manière pour le moins surprenante ? La question paraît d'autant plus pertinente que, comme le souligne notre article du 27 octobre « CNRS - universités : non au projet d'accord-cadre ! » (blog du Courrier International), le CNRS s'apprête à transférer aux universités « autonomes » l'essentiel de ses prérogatives en matière de gestion. Quelles en seront les conséquences ? Ce premier article que nous consacrons à la situation de Carmen de Jong aborde la question des rapports entre les universités et le CNRS à propos de la création et la fermeture de l'UMS 3046.

 

Suite à la suppression de l'UMS 3046 dirigée par Carmen de Jong depuis sa création, Renée-Alice Poussard, alors conseillère régionale déléguée à l'Environnement et la Prévention des Risques, dont les politiques de l'eau, interrogeait : « Carmen de Jong victime du lobby des stations ? ». Elle évoquait la nécessité pour tout organisme de recherche de « résister courageusement aux pressions qui s'exercent pour le "contrôler" au service de seuls intérêts immédiats sinon particuliers » :

http://climat2050.fr/articles.php?lng=fr&pg=68

Renée-Alice Poussard soulignait :

La neige de culture est devenue sujet tabou depuis que la candidature d'Annecy aux J.O. 2018 entraîne l'obligation d'équiper toutes les stations de canons à neige, en regard d'une situation globale de l'enneigement d'ores et déjà critique en bien des endroits ; ce qui ne va pas aller en s'arrangeant vu les données enregistrées en prospective parfaitement alarmante en matière de changement climatique, en cours.

(fin de citation)

Dans un tel contexte, une évaluation transparente, par des instances statutaires nationales, du travail de Carmen de Jong et de la situation de l'UMS 3046 aurait semblé en toute logique nécessaire avant de procéder à sa suppression le 14 avril 2009.

Or, force est de constater l'absence de mention d'une consultation des instances du Comité National de la Recherche Scientifique, pas plus d'ailleurs que de l'Agence d'Evaluation de la Recherche et de l'Enseignement Supérieur (AERES), dans la décision du directeur général du CNRS supprimant l'UMS 3046 :

http://www.mediapart.fr/files/Scientia-CNRSfermertureUMS3046.pdf

Mais de surcroît, la décision du 14 avril 2009 ne fait aucune mention de la convention qui aurait dû être passée entre les différents partenaires. Or, la décision de création de l'UMS (21 mai 2007) évoquait déjà la nécessité de cette convention :

http://www.mediapart.fr/files/Scientia-CNRScreationUMS3046.pdf

A noter qu'à différence de la décision de fermeture de l'unité, celle portant création de l'UMS Montagne incorpore explicitement dans ses attendus la référence :

Vu l'avis des instances compétentes du Comité National de la Recherche Scientifique.

(fin de citation)

Pourquoi une décision de fermeture aussi « rapide », sans même faire état d'avis des instances d'évaluation ? La version publiée au Bulletin Officiel du CNRS :

http://www.dsi.cnrs.fr/bo/2009/06-09/2741-bo0609-dec090003edd.htm

n'apporte pas d'autres précisions.

De même, il paraît logique de déduire de l'absence de mention de la convention dans la décision supprimant l'UMS 3046, que cette convention n'a jamais été signée. Dans ce cas, outre l'incroyable opacité d'une telle situation (la convention aurait dû prévoir la mise en place d'un comité de suivi devant émettre un avis avant toute éventuelle fermeture de l'unité), il faut conclure à une perte de temps tout aussi incroyable (plus de trois ans), entre le début de l'opération de recrutement qui a conduit à l'embauche de Carmen de Jong (début 2006) et la suppression de l'UMS 3046.

 

Une impasse qui n'aurait jamais pu se produire à l'époque où le CNRS jouait le rôle d'organisateur effectif de la recherche à l'échelle nationale et désignait seul les directeurs des unités associées au Centre.

En effet, si le CNRS avait été seul maître de la création de l'unité, l'embauche de Carmen de Jong aurait pu avoir lieu sur un poste de chercheur CNRS et s'accompagner, dès 2006, de la création de l'UMS et de l'affectation de personnels et moyens à l'unité de manière cohérente avec le projet défini. En l'espèce, Carmen de Jong souligne que les seules affectations de personnels reçues par l'UMS 3046 après sa création ont été deux agents administratifs de l'Université de Savoie, dont un à mi-temps.

Que pouvait-on exiger de Carmen de Jong dans ces conditions ? L'absence apparente d'une convention régulièrement adoptée par les quatre établissements concernés empêchait même de définir officiellement les missions de son unité.

Carmen de Jong est arrivée à l'Université de Savoie en septembre 2006, suite à une opération de recrutement intervenue la même année, comme en témoigne cette attestation du 21 juin 2006 :

http://www.mediapart.fr/files/Scientia-attestationdaffectationUdS.pdf

Un projet de convention lui a été communiqué en 2007, mais tout semble indiquer que cette convention, impliquant quatre partenaires (CNRS, Université de Savoie et Universités Grenoble I et Grenoble III), n'a jamais été signée.

Suit l'article 1er de ce projet de convention :

Article 1er - Objet

Dans le cadre du dossier de l'Institut de la Montagne, il est créé entre l'UdS [Université de Savoie] et le CNRS, une unité mixte de service intitulée "UMS Montagne".

Elle a pour objet
- de constituer, animer et assurer le suivi d'un réseau scientifique référent sur le montagne ;
- de promouvoir les axes porteurs interdisciplinaires de recherche définis avec le Conseil scientifique ;
- d'aider au montage de projets de recherche pluridisciplinaires (dans le cadre des actions programmatiques nationales et européennes), d'en assurer la gestion et de valoriser les résultats ;
- de participer au Centre de Ressources Montagne de l'Institut de la Montagne, en assurant la dimension documentaire de la Recherche.

Certaines fonctions constituent une plate-forme structurante de service destinée au développement des recherches sur la montagne.

L'unité est placée sous la responsabilité conjointe de l'UdS et du CNRS qui lui attribuent des personnels et des moyens.

Cette unité a un rattachement secondaire à l'Université Joseph Fourier (Grenoble I) et à l'Université Pierre Mendès-France (Grenoble III).

Le numéro de code CNRS de l'unité mixte de service est le suivant : UMS 3046.

(fin de l'article 1er du projet de convention reçu en 2007 par Carmen de Jong, mais apparemment une telle convention n'a jamais vu le jour)

Il s'agit, comme toujours dans la recherche publique, d'une mission de service public. Mais précisément, l'exercice de cette mission peut avoir vocation à heurter des intérêts privés si l'intérêt général l'exige. D'où l'importance de l'indépendance des chercheurs, ainsi que du rôle d'un organisme public national garantissant cette indépendance.

 

La liste des travaux scientifiques de Carmen de Jong :

http://www.mediapart.fr/files/Scientia-Publications_de_Jong_0.pdf

témoigne d'une activité très importante et de haut niveau, insusceptible de se heurter à des griefs pouvant justifier la suppression de l'unité. Que s'est-il donc passé vraiment ?

 

Une première conclusion nous semble s'imposer : la prétendue « autonomie » des universités constitue, quoi qu'en dise la propagande gouvernementale, une régression historique dans le fonctionnement de la recherche française dont la gravité réelle reste encore à découvrir. Le projet d'accord-cadre entre le CNRS et la Conférence des Présidents d'Université (CPU) qui risque d'être entériné demain par le Conseil d'Administration du Centre nous apparaît susceptible d'aboutir très rapidement à des conséquences irréversibles dont la recherche et l'enseignement supérieur français feront les frais.

 

Voir aussi notre article :

CNRS - universités : non au projet d'accord-cadre !

 

Le collectif Indépendance des Chercheurs

indep_chercheurs@yahoo.fr

http://science21.blogs.courrierinternational.com

http://www.mediapart.frhttp://blogs.mediapart.fr/blog/Scientia

Groupes de discussion :

http://groups.yahoo.com/group/problemes_des_scientifiques

http://groups.yahoo.com/group/combatconnaissance

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.