La crise de l'évaluation (I)

Le 30 avril, un article de Santé log intitulé « PANDEMRIX® : L’Agence européenne inscrit le risque de narcolepsie » renvoie à un communiqué du même jour de l'Agence française de sécurité sanitaire des produits de santé (AFSSAPS) évoquant notamment les « cas de narcolepsie survenus chez des enfants et des adolescents après vaccination avec le vaccin pandémique Pandemrix (laboratoires GlaxoSmithKline Biogicals S.A.) ». Ce qui nous renvoie à la course aux vaccins antiviraux qui avait été à l'origine de l'approbation de ce médicament par la Commission Européenne en 2009, suite aux recommandations de l'Agence Européenne des Médicaments (European Medecines Agency, EMEA). Et, par là, aux pressions à la vaccination de la période de l'annonce de l'épidémie de grippe A/H1N1 et à la question de l'indépendance des « experts » qui avaient été à l'origine de cette campagne.

Le même type de problématique est évoqué dans un article d'AgoraVox avec le titre fort parlant « Celance : un autre scandale dans l’industrie pharmaceutique ? » et qui commence par ce simple rappel : « L'affaire du Mediator aura agi comme un révélateur des pratiques dans le monde de la santé et du médicament ». Mais qui s'en soucie vraiment « en haut lieu » ? Toujours dans le domaine médical, Eurasia Review rappelle : « Study Says Doctors At Guantánamo Neglected Or Concealed Evidence of Torture », sujet également évoqué dans notre article « Crise de l'évaluation : Guantánamo (I) ». Au même moment, 20 minutes écrit « Japon: La saison touristique a bien du mal à démarrer après Fukushima ». Mais est-vraiment la question, à l'heure actuelle, alors que Le blog de Bien-être-soi (Tribune de Genève) diffuse une note intitulée « Fukushima/2012: Contamination radioactive de la chaîne alimentaire planétaire » et qu'on ne parle plus guère de la responsabilité de « décideurs » et « experts » dans l'accident nucléaire de Fukushima ? Le 30 avril également, The Mainichi Daily News écrit « Quake reconstruction panel member says Fukushima should abandon nuclear power ». Mais n'est-il pas un peu tard ? Où étaient passés les « panels », « comités d'experts », « rapporteurs »... dans les années et décennies qui ont précédé cette catastrophe ? Et que penser des carences en matière d'investissements dans le pays que dévoile la catastrophe de Fukshima, si on pense à la politique de délocalisations menée par le Japon (comme par les autres puissances capitalistes) avec la bénédiction des « spécialistes » ? En réalité, les évènements tragiques qui éclatent au grand jour ne sont que des reflets extrêmes et particulièrement voyants d'une crise générale de l'évaluation scientifique, téchnologie, médicale, économique, sociale... qui n'a cessé de se développer depuis trois décennies dans toutes sortes d'instances et d'organismes et dans tous les domaines. Y compris en France, et dans des organismes publics de recherche fondamentale comme le Centre National de la Recherche Scientifique (CNRS), l'INSERM (Institut National de la Santé et de la Recherche Médicale) et les autres établissements publics à caractère scientifique et technologique (EPST), sous le poids de prétendues « modernisations » qui ont ouvert la voie au « tout lobbying » et aux pouvoirs discrétionnaires. Plus globalement, la crise de l'évaluation est un élément essentiel de la crise qui sécoue la société actuelle dans les pays dits « riches ».

 

Dans notre article Japon, nucléaire : communiqués de l'ASN (IV), nous écrivions notamment :

http://science21.blogs.courrierinternational.com/archive/2011/04/22/japon-nucleaire-communiques-de-l-asn-iv.html

(...)

Les lobbies dominants du monde scientifique seraient-ils restés silencieux à propos de l'énergie nucléaire au cours des décennies récentes ? Tel ne semble pas avoir été le cas.

Par exemple, sur l'attitude institutionnelle à l'égard d'un projet comme celui de l'amplificateur d'énergie de Carlo Rubbia, voir notamment :

- l'ouvrage de Georges Charpak et Richard L. Garwin « Feux follets et champignons nucléaires » (Odile Jacob, 1997) défendant ouvertement le projet de Carlo Rubbia et paru au moment de l'examen de ce projet,

http://books.google.fr/books?id=BjGn9Bz0Q3MC&lpg=PA1&...

- l'article d'André Gsponer (La Gazette Nucléaire, No. 209/210, novembre 2003) « In memoriam: L'amplificateur d'énergie nucléaire de Carlo Rubbia (1993 -- 2003) »,

http://cui.unige.ch/isi/sscr/phys/Rubbiatron.html

- l'audition évoquée dans cet article (pages 67-150 du Rapport de Claude Birraux sur le contrôle de la sûreté et de la sécurité des installations nucléaires), accessible sur le site du Sénat,

http://www.senat.fr/rap/r96-300-2/r96-300-21.pdf

- le site de l'Intersyndicale du Laboratoire de Physique Corpusculaire du Collège de France de cette époque,

http://intsynd-lpc.pagesperso-orange.fr/

- le rapport L'aval du cycle nucléaire, des députés Christian Bataille et Robert Galley,

http://www.senat.fr/rap/o97-612/o97-612.html

http://www.senat.fr/rap/o97-612/o97-61238.html

Et qui n'a pas entendu des physiciens expliquer au « grand public » que « de toute façon, nous sommes tous traversés en permanence par des rayons cosmiques » ?

(...)

(fin de l'extrait de notre article)

 

Force est de constater qu'alors que des chercheurs du CNRS participaient au projet d'amplificateur d'énergie de Carlo Rubbia, le Comité National de la Recherche Scientifique n'a pas été en mesure de mettre en évidence en temps utile les faiblesses de ce projet qui, pourtant, était présenté d'emblée comme une grande opération justifiant une audition par l'Office Parlementaire d'Evaluation des Choix Scientifiques et Technologiques (OPECST).

A cette audition, un membre de l'Institut National de Physique Nucléaire et Physique des Particules (IN2P3) du CNRS déclarera (pages 113 et 114 du rapport de Claude Birraux) :

http://www.senat.fr/rap/r96-300-2/r96-300-21.pdf

(...)

Je vais parler de l'activité du CNRS et des physiciens de l'IN2P3 concernant les détecteurs hybrides.

(...)

La démarche du physicien est d'apprendre en faisant et nous sommes fortement derrière le projet d'une installation pilote dont Carlo Rubbia a dessiné les contours.

(...)

(fin de citation)

Ce n'est qu'un exemple des interventions « concordantes ».

Cependant, à la même audition, un point de vue « dissident » a été exposé par un autre chercheur de l'IN2P3, Jacques Maillard (page 110 du rapport) :

(...)

Nous travaillons au Collège de France sur les accélérateurs d'énergie, en particulier nous avons essayé de faire une analyse critique du projet présenté par M. RUBBIA.

Un premier point nous inquiète : cette question de fenêtre. Quand vous avez un faisceau de protons, il intéragit avec la fenêtre : c'est de la matière, c'est une loi de la physique incontournable. Quand on fait les calculs, on trouve qu'au milieu de la fenêtre, 8% du matériel est pulvérisé en un an par l'interaction avec les protons (...)

(...)

On nous dit que la rupture de la fenêtre n'est pas très importante. Mais elle peut provoquer un choc à l'intérieur du réacteur puisqu'il y aura implosion et oscillation du système (...)

(...)

(fin de citation)

Dans la période qui a suivi, le groupe de recherche de Jacques Maillard a été supprimé dans le cadre de la restructuration très conflictuelle du Laboratoire de Physique Corpusculaire du Collège de France. Voir le site de l'Intersyndicale de ce laboratoire :

http://intsynd-lpc.pagesperso-orange.fr/

Pourtant, quelques années plus tard, André Gsponer écrira :

http://cui.unige.ch/isi/sscr/phys/Rubbiatron.html

(...)

En ce qui concerne la sécurité, la discussion abonda sur un des points faibles du rubbiatron : L'interface entre l'accélérateur et le réacteur, c'est-à-dire la fenêtre de tungstène qui sépare le vide du plomb fondu. En particulier, des calculs détaillés effectués par Jacques Maillard et son étudiante de thèse Fabienne Bacha montraient qu'une telle fenêtre pouvait se rompre au bout de quelques heures en raison de l'intense bombardement par les protons accélérés. Il fallu attendre la première expérience tant soit peu réaliste, l'expérience LISOR au Paul Scherrer Institut (PSI) près de Zurich, pour vérifier que leur prédiction était correcte. Le 5 juillet 2002, après 36 heures d'irradiation à pleine puissance, la fenêtre se fendit, et un jet de plomb-bismuth fondu légèrement radioactif arrosa l'appareillage. Les scientifiques et la direction du PSI essayèrent de garder le silence sur cet ``incident,'' et il a fallu mon intervention personnelle pour que certains détails techniques soient publiés en janvier 2003.

(...)

(fin de citation)

Quelle que puisse être l'évolution ultérieure, il paraît évident que le projet de construction d'un prototype d'accélérateur d'énergie proposé par Carlo Rubbia en 1996 manquait de base scientifique et technologique réelle. Mais qui avait le droit de le dire clairement ? Quinze ans plus tard, on attend toujours des résultats probants.

 

De même, dans notre article Japon, nucléaire, citoyens... (II), nous écrivions :

http://science21.blogs.courrierinternational.com/archive/2011/04/20/japon-nucleaire-citoyens-ii.html

(...)

La restructuration du CNRS d'après un prétendu « modèle des instituts », cherchant à suvire l'exemple des disciplines proches du secteur nucléaire, a-t-elle été une bonne initiative ?

La facture est connue : affaiblissement de la direction générale avec perte de visibilité globale et recul de l'interdisciplinarité qui en découlent ; affaiblissements des garanties de la transparence du Centre et de l'indépendance des chercheurs ; accélération du processus de privatisation de la recherche publique parallèlement à celle de secteurs stratégiques comme celui de l'énergie...

Mais précisément, la catastrophe de Fukushima est-elle autre chose que le résultat néfaste de l'affaiblissement de la transparence, de la perte d'indépendence des experts, de l'absence de contre-pouvoirs et de l'attitude complaisante des agences de contrôle publiques ?

Sans oublier que TEPCO est une entreprise privée, avec la notion de « rentabilité » que l'on impose de plus en plus ouvertement au secteur public français.

De quoi mettre gravement en cause, entre autres, les dogmes fondamentaux qui ont guidé la « réforme du CNRS » des années récentes. Mais également, l'évolution « gestionnaire » imposée à l'ensemble des établissements publics français depuis les années 1980 et dont le CNRS n'est qu'un exemple.

Et que penser des lieux communs des décennies récentes sur les « bienfaits » supposés des délocalisations, alors qu'il s'avère à présent que le Japon n'a pas réalisé sur son propre territoire les investissements nécessaires en matière de sécurité contre les accidents d'origine naturelle et de prévention des risques générés par ces accidents ?

Précisément, l'affaiblissement progressif du CNRS depuis plus de deux décennies s'est accompagné d'une stratégie de délocalisation de la recherche.

Certes, dans la recherche scientifique la création de certains instituts a intialement répondu à la nécessité bien réelle de gérer des grands équipements de Physique des Particules ou d'Astrophysique, ainsi que certains grands engagements internationaux. Mais leur emprise organisationnelle globale sur ces disciplines ne doit pas être considérée comme positive, ni n'a jamais fait l'objet d'un véritable bilan critique.

Quant à l'extension récente du schéma des instituts à d'autres disciplines, elle paraît dépourvue de base réelle et, de toute évidence, génératrice d'un réel danger de cloisonnement.

(...)

(fin de citation)

La propagande qui vise à poser le fonctionnement « du type IN2P3 » en exemple d'organisation et d'évaluation de la recherche est ancienne, mais elle a été tout particulièrement relancée à l'occasion de la « réforme Pécresse ». Précisément, dans la période qui a précédé la catastrophe de Fukushima. Certes, l'IN2P3 n'est pas directement un gestionnaire de l'énergie nucléaire, même si son implication et sa proximité avec des milieux industriels associés ne sont pas négligeables. Mais surtout, la création d'un tel institut sous sa forme actuelle a répondu à un schéma basé sur l'hégémonie des grands projets et du fonctionement en « groupes soudés ». Or, les dangers de l'idéologie du « groupe soudé » semblent s'être clairement manifestés dans les circonstances qui ont rendu possible la catastrophe de Fukushima.

Le « groupe soudé » a été imposé comme un schéma de fonctionnement pour obtenir des financements, des embauches, des promotions pour les membres du groupe... Mais qui, dans ce contexte, peut garantir la transparence, alors que chaque « groupe soudé » ou fédération de « groupes soudés » est censé agir « comme un seul homme » pour atteindre ses objectifs de groupe ? Telle est la contradiction essentielle entre le groupe et la société.

Et quelle peut être, dans la plupart des cas, l'indépendance du « groupe soudé » par rapport aux pouvoirs en place dont le « groupe soudé » aspire tout naturellement à faire partie ?

A quand une critique lucide des tant vantés « esprit de groupe », « esprit d'entreprise », etc...?

Pour clore, qui parmi les « décideurs » tient à un tel débat sur le fond ? De toute d'évidence, « trop » d'intérêts sont en cause...

 

Voir aussi nos articles :

Japon, nucléaire : communiqués de l'ASN (I)

Japon, nucléaire : communiqués de l'ASN (II)

Japon, nucléaire : communiqués de l'ASN (III)

Japon, nucléaire : communiqués de l'ASN (IV)

Japon, nucléaire, citoyens... (I)

Japon, nucléaire, citoyens... (II)

Danger nucléaire : analyses de la CRIIRAD (I)

Danger nucléaire : analyses de la CRIIRAD (II)

Les héros de Fukushima

Gagarine, science et trahison d'une société

Arrêt Medvedyev de la CEDH et justice pénale française (I)

Rapport Léger, procureur de la République et réforme de la justice pénale française

Arrêt Medvedyev de la CEDH et justice pénale française (II)

Conflits d'intérêts et institutions françaises (I)

Conflits d'intérêts et institutions françaises (II)

Conflits d'intérêts et institutions françaises (III)

Conflits d'intérêts et institutions françaises (IV)

Crise de l'évaluation, CNRS et « réforme de la recherche »

 

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