Capital(e) surdéveloppé(e)

Cette semaine les Soulèvements de la Terre ont « bloqué le Grand Paris » par la mise à l’arrêt de quatre sites de production de béton. Peut-on bloquer le Grand Paris? Sa croissance est-elle encore possible ? La métropole, « qui croule sous le béton » ne serait-elle pas surdéveloppée ? Comment transformer en profondeur son économie pour permettre sa transition vers « une prospérité sans croissance » ?

Syndrome de Paris : “Trouble psychologique transitoire rencontré par certaines personnes, en visite ou en vacances à Paris, désemparés par l’écart entre la réalité et leur vision idéalisée de la ville.” La vogue récente du mot clé “SaccageParis” sur les réseaux sociaux tient peut-être de la même désillusion. Les internautes dénoncent à travers ce “hashtag” la dégradation des espaces publics, la laideur du mobilier urbain contemporain et le délabrement de certaines rues de la capitale. Paris est l’une des villes les plus chères au monde. Ville bourgeoise, les signes mondains, déjà décrits par Proust, tout comme la spéculation financière, n'ont d’autres réalités que leur existence même : une fine enveloppe gonflée de vide. La croissance économique et l’embourgeoisement ont tendance à s'amplifier avec la même vacuité. Lorsque les bulles éclatent, lorsque cesse l’emphase, la béance laissée par la surcroissance est éloquente.

La croissance et le développement promis par tous les décideurs politiques sont-ils encore possibles dans des métropoles comme le Grand Paris ? La capitale n’est-elle pas en situation de surdéveloppement ? Bien sûr, il reste des quartiers à rénover, des friches à réinvestir, des situations précaires à améliorer mais tout cela tient plus de la réparation que du développement.

Pour ce billet nous avons essayé d’observer le Grand Paris sous l’angle économique. Entre le toujours plus de croissance et la notion souvent mal comprise de décroissance, quelles hypothèses poser pour que l’économie ne freine pas l’urgence de la transition ? Comment transformer l’économie elle-même ?

PIB Régions Françaises

Nous aurions dû commencer ce blog par ce graphique incroyable, celui des PIB régionaux en euros et par habitant (PIBR/hab./€) entre 1990 et 2015. Au centre, l’ensemble des régions forment un peloton assez homogène. En dessous, la courbe du PIB des DOM est un peu à la traîne. Largement au-dessus du peloton, le PIB francilien est environ 70% plus élevé que celui des régions françaises. Pourtant les Francilien·ne·s ne semblent pas plus épanoui·e·s que la moyenne. Les notions de PIB et de développement se basent uniquement sur les résultats économiques, la production et le développement de l’économie. De fait, le récit dominant est économique. Les décisions publiques, l’organisation politique sont conduites par l’économie. Les hypothèses économiques et les lubies du capitalisme gouvernent la pensée de nos dirigeants. Une notion en particulier est largement prédominante depuis plus de 70 ans : “la croissance du PIB”, la production intérieure comme mesure basique du progrès. Les projets de loi de finance sont étudiés uniquement sous le prisme de cette croissance du PIB. En 2008, la commission Attali arrivait avec “20 propositions “choc” pour libérer la croissance”. En 2014, l'Assemblée votait le projet de loi Macron pour "libérer le potentiel inexploité de croissance et d'activité”. En 2018, avec la Loi Pacte, Bruno Le Maire voulait “libérer la croissance”. La réalisatrice Marie-Monique Robin commence son documentaire “Sacrée croissance !” par quelques images d’archives de hauts dirigeants appelant l’objectif de “croissance”[1] tel un mantra magique. Le PIB mesure le développement et la croissance mais ne mesure pas les conséquences de ce développement et de cette croissance sur le destruction des écosystèmes, la perte de ressources planétaires. De plus, les Parisien·ne·s et leur 70% de surdéveloppement sont loin d’être les plus heureux·ses. Donella Meadows, co-auteur du rapport Halte à la croissance (1972) disait : “La croissance est l'un des objectifs les plus stupides qu'une culture ait jamais inventés, il y a forcément un moment où elle doit s'arrêter.”

Malgré son produit intérieur protubérant, avec seulement 0,1% d’agriculteurs et 8% d’ouvriers, l'Île-de-France n’est pas la première région productrice en France. Il s’agit simplement d’un nœud économique, nœud dans le système linéaire d’une économie dégénératrice. L’économie francilienne n’est plus en contact direct avec son territoire et avec ses besoins, elle fonctionne en captant une partie des flux économiques mondiaux. Ces flux sont eux-mêmes déconnectés des réalités économiques, et de leurs conséquences sur le territoire. Ils fonctionnent de manière linéaire, circulent entre production et consommation : d’un côté puisent et épuisent les ressources, de l’autre ils rejettent déchets et pollution.

Les besoins sont artificiellement créés ou amplifiés par les modes, la publicité, la concurrence entre métropoles, la spéculation ou l’inflation statistique. Le surdéveloppement est lié à un sur-appel à consommer. Les gares parisiennes se transforment en centre commerciaux une à une. Il y a 3,3 millions de mètres carrés de bureaux vides dans la Région, mais on continue de construire des tours, comme les tours Duo dans le 13ᵉ arrondissement ou la tour Triangle, porte de Versailles. La construction de 70 000 logements par an est projetée, alors que la croissance annuelle de la population régionale est d’environ 50 000 habitants… La semaine dernière, Mediapart dénonçait la “situation flagrante de surcapacité de production de béton”. Les besoins de la métropole sont évalués à 3 millions de m3 de béton par an alors que ses 59 centrales peuvent produire 4,25 millions de m3/an.[2]  Les signes du surdéveloppement sont partout : chaque année par exemple, près de 2 millions de tonnes de nourriture consommable sont jetés en Île-de-France.

Par défaut de vision alternative, l’économie est  prise dans le cercle vicieux de la croissance. La croissance vise à augmenter inexorablement les flux, le travail, la production, la consommation de matériaux, d’énergies, de ressources, et les émissions de pollutions et de déchets. La croissance demande que l’on travaille pour elle à plein temps. D’une part, la rémunération du travail donne accès à toujours plus de biens de consommation. De l’autre l'augmentation continue de la productivité du travail fait qu'on produit la même chose avec toujours moins d’employé·es. Pour maintenir le même nombre d’emplois, il faut produire toujours plus. Ce “toujours plus” épuise les ressources, détruit la biodiversité et altère les écosystèmes et le climat.

Ce modèle fragilise les métropoles comme le Grand Paris qui sont devenues totalement dépendantes du monde extérieur. La région parisienne doit importer l’intégralité de son alimentation, de ses matières premières, ses biens, son énergie… L’économiste François Partant,[3] soulignait que rien de ce que possède un pays développé “n’est définitivement acquis. Ainsi ne peut-il conserver ce qu’il a qu’en s’employant à acquérir davantage.”

Ce système économique linéaire est destructeur. Les ressources naturelles sont sous valorisées. S’il est illusoire d’opposer l’économie et l’environnement, l’économie dépend nécessairement des ressources produites par un territoire, tous les services apportés par l’environnement ne sont pas pris en compte dans ce qui est consommé. Il est aujourd’hui moins coûteux de polluer que de restaurer l’environnement, moins cher d’acheter neuf et de jeter que de réparer, moins cher d’importer des aliments cultivés avec engrais et pesticides, que d’acheter des produits locaux cultivés en agriculture biologique, moins cher de construire sur des terres agricoles que de réinvestir d’anciennes friches industrielles, les dépolluer, rénover et adapter les bâtiments existants, etc. Les terres agricoles, mais aussi toutes les matières premières, l’énergie, l’eau sont insuffisamment valorisées dans les circuits économiques. Les impacts environnementaux sont aussi sous-estimés par l’économie. Un surdéveloppement des métropoles n’est possible que par la sous-évaluation de leurs conséquences sur l’environnement et la santé, leurs externalités négatives. Le coût du baril de pétrole par exemple devrait prendre en compte le coût des marées noires, celui de la pollution aux particules fines et des soins contre l’asthme et le cancer des poumons, celui de la restauration des écosystèmes après des pluies acides ou encore celui des conséquences du dérèglement climatique...

Dans Design With Nature, Ian McHarg[4] propose de calculer le véritable prix des services environnementaux en partant du coût d’une mission sur la Lune ou sur Mars pour y implanter un écosystème, y créer de la terre végétale et y faire pousser de la végétation. Si la valeur des ressources naturelles et des impacts environnementaux était ramenée à leur véritable prix, il serait beaucoup plus intéressant de réparer, de rénover, de repriser que de jeter.

L’économiste EF Schumacher commence son ouvrage Small is beautifull[5] en expliquant que dépenser le capital plutôt que les revenus du capital n’est viable pour aucune entreprise, c’est pourtant le cas de l’économie mondiale : “Un homme d’affaires ne considérerait pas qu’une firme a résolu ses problèmes de production et qu’elle est devenue viable s’il la voyait user rapidement son capital. Comment, dans ces conditions, ignorer ce fait essentiel lorsqu’il est question de cette grande entreprise qu’est l’économie du vaisseau spatial Terre et, en particulier, des économies de ses riches passagers ?”

Ce système économique fragilise d’autres modèles économiques responsables comme l’économie circulaire ou l’économie régénératrice qui favorise le soin, l’épanouissement et la redistribution. La sacro-sainte croissance est pourtant la seule réponse donnée au problème du chômage. Le keynésianisme suppose une relance de l’économie dans un état de croissance perpétuelle. La loi d'Okun propose une relation linéaire empirique entre le taux de croissance du PIB et la variation du taux de chômage : En dessous d'un certain seuil de croissance, le chômage augmente, au-dessus de ce seuil, il diminue. Ainsi se dessine le piège de notre société surdéveloppée : si la consommation s'arrête tout s'effondre.

Comment s’en sortir ? Depuis le rapport Stern[6] de 2006, les études se succèdent pour annoncer que le coût de l’inaction sera supérieur à celui des mesures nécessaires pour éviter le dérèglement climatique et la dégradation des écosystèmes. 

S'il est peu probable que l'économie transforme d'elle-même son fonctionnement consumériste et dégénératif, qu'elle se "moralise" toute seule, comment pouvons-nous passer d’une économie basée sur la consommation à une économie basée sur la sobriété ? Comment concrètement mettre en place une économie frugale dans une grande métropole comme le Grand Paris aujourd'hui ? Quelle stratégie économique crédible pour une véritable transition ?

Ces questions ont fait l’objet de nombreux travaux qu’il nous sera difficile d’examiner de manière exhaustive. Pour le philosophe André Gorz, "Il est impossible d’éviter une catastrophe climatique sans rompre radicalement avec les méthodes et la logique économique qui y mènent depuis cent cinquante ans. […] La décroissance est donc un impératif de survie. Mais elle suppose une autre économie, un autre style de vie, une autre civilisation, d’autres rapports sociaux." [7]

Les limites du donut

Un début de solution consiste à admettre que l'expansion économique va se confronter aux limites planétaires. Nous savons que les ressources ne sont pas infinies, et nous pouvons mesurer les impacts écologiques des consommations et des rejets excessifs, prendre conscience de la pression exercée sur les écosystèmes, appréhender les seuils et calculer l'étendue des dépassements.  Mesurer les conséquences écologiques permet d’établir un cadre avec des indicateurs précis tout en garantissant les seuils de droits humains.

Dans la Théorie du Donut[8], l’économiste britannique Kate Raworth propose d’abandonner l’indicateur PIB en faveur d’un modèle plus juste et plus représentatif des enjeux et de la réalité du développement. Son donut est à l’interconnexion des enjeux économiques, sociaux et environnementaux, il propose de schématiser ces indicateurs. La limite extérieure du donut exprime les limites de la planète, le plafond des ressources planétaires et des impacts environnementaux. La limite intérieure exprime le seuil de la justice sociale, le plancher des droits humains, des besoins essentiels, l’accès à la nourriture, l’eau potable, la santé, l’éducation, l’emploi, la démocratie…

Les besoins essentiels doivent être assurés sans utiliser les ressources de manière trop intensive, aller au-delà du cercle extérieur et mettre en péril l’équilibre de la planète. L’épaisseur du donut étant l’espace juste où l’humanité peut s'épanouir entre ces deux limites.

Le site de l’Université de Leeds Goodlife.leeds.ac.uk permet de comparer les donuts de chaque pays dans le monde. Sur ce modèle nous avons réalisé le donut du Grand Paris pour identifier, avec les données disponibles, les dépassements, les zones rouges de l’économie, à l'intérieur où les besoins essentiels ne sont pas assurés, et à l’extérieur où les équilibres planétaires sont mis sous pression. A l’échelle des métropoles Kate Raworth a ajouté des indicateurs pour étudier leurs impacts sociaux et environnementaux à la fois à l’échelle locale et à l’échelle globale. Elle propose un processus participatif avec les habitants pour recueillir les attentes et définir les problèmes locaux. Elle a ainsi réalisé le portrait d’Amsterdam en donuts  et celui de Bruxelles est en cours de création. Sans avoir la possibilité d’organiser une grande consultation autour du donuts francilien, nous proposons ici un schéma en utilisant les indicateurs et les statistiques connus à l’échelle de la métropole, et à défaut à l’échelle nationale ou globale.

 

Donut du Grand Paris

Le donut du Grand Paris

Si la métropole est prospère sur les sujets de mobilité, de santé, d’abondance d’offres culturelles, le donuts francilien montre que le surdéveloppement de la métropole ne profite pas à toutes et tous. En termes d’équité sociale, l’Île-de-France et Paris en particulier sont très inégalitaires. La région concentre plus de 40 % des très hauts revenus du pays[9]. L’indice de Palma montre que les revenus des 10% les plus riches est 1,5 fois supérieur aux revenus des 40% les plus pauvres. Le rapport interdécile D9/D1[10] de niveau de vie en 2017 serait pour l’Île-de-France de 4,4 et pour Paris de 6,3, il est de 3,5 pour l’ensemble du pays. Les populations les plus pauvres sont aussi celles qui subissent les conditions les plus terribles en matière de logement et d’environnement. La Région compte près de 300 000 habitant·es isolé·es, sans famille ni entourage non familial (2,5% de la population)[11]. 4,9% des lycéen·nes sont en situation de décrochage scolaire et près de 5% de la population francilienne est en situation d'illettrisme[12]. Plus d’un·e habitant·e sur six, soit 15,6 % de la population vit sous le seuil de pauvreté, c’est un point de plus que la moyenne nationale[13]. 6,3 % de la population francilienne souffre d’insécurité alimentaire[14] et 10% serait en situation de mal logement soit 1,2 millions de personnes, selon la fondation Abbé Pierre[15]. Parmi elles, 279 493 franciliens soit 2,3% de la population vit sans salle de bain[16] et 72 400 franciliens ont des logements sans eau, sans toilette intérieure ou sans installation sanitaire[17]. On note aussi que 17 % des ménages franciliens vivent en situation de vulnérabilité ou de précarité énergétique. Avec une véritable volonté politique ces problèmes ne seraient pourtant pas si difficiles à résorber.

En termes d’emplois, on note que le taux de chômage des jeunes de 15-24 ans est proche des 18%, ce chiffre est élevé même s’il est inférieur à la moyenne nationale (25,6 %)[18].

Les questions de la discrimination contre les femmes sont particulièrement indignes. D’une part le salaire mensuel net moyen des femmes en Île-de-France est jusqu’à 24% inférieur à celui des hommes (Source Insee 2018)[19]. D’autre part, l’écart de représentation au conseil de la Métropole du Grand Paris est significatif. Cette instance est présidée par Patrick Ollier, aux côtés de dix-sept vice-présidents uniquement des hommes. On ne compte que 68 femmes (32%) sur 208 élu·e·s à la MGP. L’ensemble des présidents des groupes politiques sont tous des hommes. Parmi les 131 maires de la métropole du Grand Paris, seulement 22% sont des femmes. Enfin, les onze établissements publics territoriaux (EPT), hors Paris, qui composent la MGP, sont présidés par onze hommes, sans aucune femme directrice générale des services (DGS).

Un dernier chiffre peu encourageant est celui de l’abstention au second tour des élections régionales de la semaine dernière. Il s'élève à 66,74% soit deux électeurs·trices sur trois n’ont pas voté[20]. Ce chiffre pose la question de la représentativité des élu·es. La majorité de Valérie Pécresse a été élue avec moins de 15% voix des électeurs·trices inscrit·es et moins de 9% de la population francilienne. 

 

Plafond environnemental

Le dessin du donut francilien montre aussi les pressions exercées sur l’environnement et plusieurs indicateurs expriment le dépassement de seuils critiques. L’empreinte de la métropole est disproportionnée par rapport à sa surface. L’empreinte environnementale prend notamment en compte les ressources et les territoires consommés pour l’élevage, la pêche, les cultures, la construction, l’énergie et l’eau. L’empreinte environnementale d’un·e francilien·e serait de 4,81 gha[21] (hectares globaux par habitant) pour une biocapacité mondiale moyenne de 1,63 hag/hab. Il faudrait l’équivalent de 3 planètes pour assurer le niveau de vie actuel du Grand Paris.

La Région présente aussi une empreinte carbone protubérante. Celle-ci concerne les émissions de gaz à effet de serre, source du dérèglement climatique qui risque de rendre une partie de la planète totalement inhabitable d’ici quelques années. La terre ne peut absorber que 1,6 tCO2 eq par an/hab. L’empreinte carbone francilienne serait d’un peu plus de 10,5 tCO2 eq par an/hab[22] soit un dépassement de 556% de la limite acceptable. Plus de 5% du territoire français devrait être planté de nouvelles forêts pour compenser autant d’émissions de carbone.

Les pollutions à l’azote et au phosphore produites par l’agriculture industrielle dépassent aussi de loin les seuils acceptables pour l’environnement. L’utilisation excessive d'engrais pollue les milieux aquatiques et provoque l’eutrophisation des cours d'eau et des côtes. Le seuil de rejets de phosphore par an devrait être de 0,9kg par habitant, il est de 8,29kg par habitant[23]. De même les rejets d'azote devraient se limiter à 8,9kg par habitants, ils sont de 87.4kg par habitant par an en moyenne en France[24].

D’autres indicateurs environnementaux sont moins critiques, ils sont même clairement positifs  concernant la préservation de la couche d’ozone. Depuis 1986, l’utilisation de substances appauvrissant la couche d’ozone a été réduite de plus de 90% dans le monde.

Un dernier indicateur mondial reste très alarmant, il concerne la biodiversité et la sixième extinction massive du vivant. L'Indice Planète Vivante (IPV, en anglais living planet index ou LPI) donne l’état de la biodiversité mondiale. L’IPV publié en 2020 alerte sur un effondrement de 68 % (précisément entre -73 % et -62 %) des populations suivies de mammifères, oiseaux, amphibiens, reptiles et poissons entre 1970 et 2016, soit plus des deux tiers de la faune sauvage auraient disparu en moins de 50 ans dans le monde[25].

Le sociologue Bruno Latour propose de faire coïncider l’empreinte environnementale avec le territoire qui nous permet de subsister, ce qui le conduit à se demander comment concrètement pourrait-on diviser par trois notre territoire ? Le principe du Donut, comme alternative au PIB nous montre les seuils et les limites de l'inacceptable. Les politiques publiques pourraient s'appuyer sur ces indicateurs pour évoluer. Un suivi régulier et une prise de conscience large des indicateurs permettrait de les améliorer et par là même de favoriser le bien-être de l’humanité.

 

Changer la vision de la prospérité

La notion de prospérité dans la culture occidentale se base largement sur la propriété matérielle, sur le “pouvoir d’achat”, sur la liberté de consommer. Augmenter le “pouvoir d’achat” des ménages, des retraités, des français, etc. est assez symptomatique des promesses consuméristes pour répondre au besoin de toujours plus... Le cerveau aime la nouveauté et les publicitaires encouragent largement cette appétence pour flatter l’individualisme des consommateurs et leur matérialisme. L’économiste Tim Jackson note que “l'altruisme est aussi présent chez l'homme que l'individualisme. De même, la course à la nouveauté est en conflit avec le souhait de beaucoup de se satisfaire de l'existant.” Dans l’article “Partager Paris?” nous avons déjà largement écrit sur les notions de compétition, de concurrence et de coopération, de mise en commun de la ville. Dans Prospérité sans croissance[26] Tim Jackson vise en premier lieu à changer l’imaginaire de l’abondance et à redéfinir la prospérité : “tout examen rapide de la littérature révèle qu’au-delà du cadre étroitement économique de cette question, il existe plusieurs visions fortement concurrentes de la prospérité.” Il fait le pari d’une autre prospérité, plus “frugale” : une prospérité sans croissance. Elle serait fondée d’une part sur des “capabilités d’épanouissement” garanties aux individus : être convenablement nourri, logé, chauffé, éduqué… et d’autre part sur des limitations de besoins matériels. Cette prospérité durable nous interdirait l’accumulation infinie de biens matériels, mais aussi nous protégerait d’une accumulation sans fin de la part des autres : “dans un monde limité, certains types de liberté sont soit impossibles, soit immoraux. La liberté d’accumuler indéfiniment des biens matériels est l’une de celles-là.”

L’économiste Serge Latouche parle lui aussi d’une société “d’abondance frugale” [27]: "Le projet de la décroissance n’est ni celui d’une autre croissance (“verte”, par exemple), ni celui d’un autre développement (“soutenable”, “social”, “solidaire”, etc.). Il s’agit de construire une autre société, une société d’abondance frugale ou de prospérité sans croissance." Le mot même de décroissance est expliqué par Serge Latouche non comme une récession (ralentissement de la croissance) ni comme une dépression économique (croissance négative) mais comme l’”abandon d’une foi et d’une religion”, l’abandon de la religion du progrès et du développement, il propose le mot “acroissance”, comme on parle d’athéisme.

La vie urbaine nous permet facilement d'abandonner nos désirs d'appropriation au profit de plus de partage. Nous partageons les rues, les bancs publics, les espaces publics, les vélos, les autos, les transports en commun, les bibliothèques et les spectacles. Toutes et tous pouvons bénéficier de la beauté de la ville, de ses monuments, de la richesse des musées, de l’ensemble des aménités urbaines, des occasions de rencontres et de tissage de liens sociaux. Partager un concert au coin d’une rue participe peu à la croissance économique et pourtant apporte plus de bonheur que nombre de consommations plus coûteuses bien que vides de sens. Sur une planète finie, le “pouvoir d’achat” devrait être remplacé par le “pouvoir de partage” ou le pouvoir de "mettre en commun"

Le partage ne doit pas seulement se comprendre comme une affaire de charité, de communauté, d'amour du prochain. Il est tout aussi important de partager, de faire communauté avec son lointain dans le temps et dans l'espace, avec les populations des pays pauvres, comme avec celles qui ne sont pas encore nées. L'économiste Nicholas Georgescu-Roegen, théoricien de la bioéconomie, préconise de "commencer avec un programme bioéconomique minimal qui devrait prendre en considération non seulement le sort de nos contemporains, mais encore celui des générations à venir. Trop longtemps les économistes ont prêché en faveur de la maximisation de nos propres profits."[28]

 

Prendre soin

Après 200 ans de croissance et de destruction industrielle, l’économie doit se faire puissance régénératrice. Elle doit sortir du calcul rationnel et limité pour prendre une forme d’attention sans limite, de soins infinis pour tout ce qui nous entoure, à commencer par le vivant, les humains, animaux, végétaux, soin des ressources, soin de la planète, soin du corps et de ce qui répond à nos besoins matériels. A l’ère post-industrielle, le soin apporte des solutions à la société en crise, aux corps fatigués, à l’environnement dégradé, aux organismes et aux esprits abîmés… La pensée industrielle concevait l’humanité en rupture, coupure, scission avec le reste du monde vivant, de la nature et de sa biodiversité… Au contraire l’économie du “prendre soin” renoue avec le vivant. Abolition du chômage, elle s’avère même être une source de travail inépuisable pour les siècles à venir.

 

Soin du vivant

A l’aube de la sixième extinction massive, la biodiversité et les espaces naturels vivants nécessitent des soins d'urgence. Ces soins peuvent passer par la transformation de l'agriculture industrielle globale en un système agroécologique local. L’agriculture est à la fois le premier pollueur et la première victime de la pollution planétaire.

L'agroécologie s’appuie sur le fonctionnement écosystémique du milieu naturel et non plus sur des intrants artificiels venus de loin. La santé de l’écosystème est indispensable pour obtenir une production alimentaire. L’agroécologie s’inscrit dans les grands cycles biogéochimiques (cycle de l’azote, du carbone, de la biomasse, cycle de l’eau…), elle maintient les sols vivants, améliore la diversité des espèces, favorise les interactions positives entre les organismes, optimise l'utilisation des ressources en eau, en sol, en nutriment… et elle fournit une alimentation locale et de qualité. Ainsi la généralisation de systèmes agroécologiques pourrait à la fois nourrir l’ensemble de la population tout en étant en charge de la régénération des écosystèmes cultivés et leur bonne gestion.

Par ailleurs, l'agroécologie favorise l’échelle des petits producteurs et assure une quantité importante de travail. Le financement  de ce travail pourrait être aidé en partie par les 9 milliards d’euros de subventions annuelle actuellement distribués par la Politique Agricole Commune (PAC) en France. On constate au travers des dégâts produits par la PAC des années 1960 que les décisions sur l'alimentation n'ont pas à être prises à l'échelle de l'Europe, mais bien à l’échelle locale. Pour prendre soin du vivant, l’alimentation doit aller de pair avec la gestion du territoire, il s’agit d’une question de politique publique locale. Les villes et les métropoles devraient avoir la responsabilité de nourrir leurs citoyennes et citoyens et pour cela être en mesure de développer des dynamiques locales de production et d’approvisionnement alimentaire sur leur territoire. Un système agroécologique local pourrait prendre des formes d’AMAP, ou à échelle plus ambitieuse de régies agricoles municipales fournissant à minima la restauration collective suivant l’expérience de Mouans-Sartoux.

 

Soin du déjà-là

La métropole du Grand Paris n’est pas un territoire isolé mais bien une source globale de pression, de consommation intensive des ressources et de rejets sur l’ensemble de la planète. Les énergies consommées dans la métropole, le gaz, le pétrole et l’uranium, proviennent principalement du Moyen Orient, du Kazakhstan, d’Europe du Nord, de Russie, du Niger et d'Algérie. Les déchets sont exportés en Asie et en Afrique. Les engrais, l’azote et le potassium sont importés de Russie, d’Amérique du Nord, d’Algérie, d’Egypte et de Biélorussie.

Les promesses de l’économie circulaire et d’une métropole neutre en carbone sont un premier jalon, mais celui-ci n’est-il pas largement insuffisant et beaucoup trop tardif au regard des enjeux actuels? La métropole ne manque pas de ressources, des terres fertiles, un patrimoine bâti exceptionnel, des tonnes de matériaux constituant d’immenses mines urbaines. Le soin et l'attention apportés à ces ressources devrait conduire la politique économique régénérative métropolitaine.

Cette politique commencerait par inciter à la sobriété d’usage et non à la consommation de biens matériels, d’énergie, de ressources. L’objectif serait de ralentir, voire de stopper les flux matériels, les flux de ressources et de pollution sans pour autant diminuer les activités économiques et supprimer des emplois. “Prendre soin” demande même plus de travail que produire. Ce soin particulier serait apporté à ce qui est déjà là par le réemploi, la réparation, la rénovation, le reprisage de la quantité infini d’objet, de matériaux que la métropole consomme et transforme en tonnes de déchets. Le secteur de la rénovation de bâtiment est déjà bien installé en Île-de-France, il est notamment partagé par de nombreuses PME. (Les majors du bâtiment préfèrent construire des bâtiments neufs, couler du béton est plus lucratif que la rénovation du bâti ancien.) Par ailleurs, les équipements et les matériaux usagés se retrouvent depuis des siècles chez les brocanteurs et les biffins des marchés aux puces de Saint-Ouen, de Montreuil et de Vanves. Depuis le début des années 2000, des ressourceries et des filières de recyclage s’organisent : À Gennevilliers, l’Atelier Extramuros fabrique du mobilier en panneaux de bois recyclés. Le Relais, une filiale d'Emmaüs, fabrique des isolants thermiques pour le bâtiment à partir de vêtements recyclés. Bientôt Cycle Terre produira des briques de terre crue à partir des terres extraites par les tunneliers du Grand Paris Express. Les déchets électroniques contenant des terres rares, du cobalt, des métaux, du lithium et des matières premières pourraient être récupérés et constituer de véritables "mines urbaines". L’investissement devrait aller vers les process de récupérations, de dissociation de matériaux, de fabrication de tamis de quelques microns, et non vers l’extraction de nouvelles mines lointaines et polluantes.

Nous avions montré dans l’article “Sobriété, résilience et abondance: vers une gestion vertueuse des ressources” que la sobriété et l’inscription de la consommation des ressources dans des cycles de réemploi, de réutilisation et de recyclage permettrait de générer de l’abondance. Comme l’agroécologie, toutes les activités de réemploi, de réparation, de rénovation, de reprisage sont naturellement intensives en travail, elle nécessite seulement de revoir les priorités, de réinventer de nouveaux flux économiques pour les rendre plus rentables. La valeur ajoutée ne serait plus le seul profit mais la production de biens et de services utiles, intégrant des exigences sociales et environnementales.

Dans le même processus, les aides aux industries et aux importations polluantes et énergivores du XXe siècle seraient supprimées et ces industries seraient lourdement taxées. Les aides iraient aux formations pour la reconversion des employé·es et aux relocalisations des productions d’objet, d’équipements, de logements, de vêtements et de véhicules robustes, destinés à durer et facilement réparables. Ils seraient fabriqués, construits ou rénovés en matériaux sains, biosourcés ou géosourcés, recyclés et recyclables et ils auraient des formes non plus d'obsolescence mais de régénérescence programmée.

 

Soin des femmes et des hommes

Si le capitalisme malmène les humains, réduits à l’état de consommateurs passifs, de “cerveaux disponibles”, d’employés à l’esprit moutonnier, une politique économique du “prendre soin” aurait pour premier objectif d’améliorer les conditions de vie des femmes et des hommes, de réduires les injustices sociales et de permettre au plus grand nombre l’accès à des formes de bien-être et de prospérité. La véritable richesse n’est pas matérielle. Le soin et les services apportés à l’humanité permettent eux aussi de découpler l’activité économique, les emplois avec la croissance des flux de production matérielle et des biens : la santé, l’éducation, les services sociaux, l’aide sociale, les services publics, les secteurs coopératifs sont autant de formes de soins et de services. Les services publics sont aujourd'hui maltraités, voire démantelés. A l’image des infirmiers et infirmières en sous-effectif dans les hôpitaux et rémunérés au niveau le plus bas de l’échelle des revenus. L'idéologie libérale leur impose un fonctionnement industriel, alors que les métiers de la santé, de l'éducation, du soin de la petite enfance à la gériatrie, de l’accueil et de l’assistance des réfugiés, de l’aide sociale en général devraient considérer chaque être humain de façon unique, y investir du temps, de l’énergie, un engagement de qualité. Bien sûr cela va à l'encontre de la rationalité économique et de l'optimisation à coût minimal, prodigués par l’idéologie actuelle.

Le soin demande de reconstruire les liens sociaux, une culture de l’accueil, de la relation de qualité, de la confiance et de l’hospitalité. La relation elle-même doit faire l’objet de soin, elle doit être valorisée comme quelque chose de primordial.

Le monde associatif et coopératif base son modèle économique sur la confiance et la relation. L’Île-de-France compte plus de 200 000 associations avec plus de 2 millions de bénévoles, plus de 300 entreprises et organisations sont sous forme coopératives, coopératives de production, de consommation, coopératives d’habitants et coopératives agricoles. Les sociétaires bénéficient directement des services de l’entreprise, ou travaillent pour elle, et peuvent peser de manière égalitaire sur les décisions prises. Les sociétés coopératives sont détenues par leurs salarié·es. Il est montré qu’elles résistent mieux aux crises, leur solidité et leur pérennité est plus grande  que la moyenne des entreprises classiques non coopératives. Les grandes entreprises capitalistes subissent les pressions de leurs actionnaires et des fonds communs de placement qui exigent parfois 10% de rendement. Ces entreprises vont jusqu’à s’endetter pour distribuer des dividendes. Le statut des entreprises coopératives a pour objectif leur stabilité, la justice et la démocratie au sein de l’entreprise, elles font naturellement primer l’intérêt de l’entreprise, au-delà des objectifs de rentabilité. L'intérêt social dépasse les intérêts privés et il profite à toutes et tous. 

 

Définanciariser l’économie

Dans l’économie du potlatch, chez les amérindiens, celui qui gagnait n’était pas celui qui prenait le plus, mais celui qui donnait le plus. Définanciariser l’économie reviendrait à stopper la suprématie de la finance, de la richesse matérielle et de la spéculation, en faveur d’une économie de la frugalité, du réemploi et du partage. Le secteur financier ne pratique pas encore le potlatch, il a aujourd’hui plus d’intérêt à freiner qu’à accélérer les changements de société et la transition écologique. Les banques sont encore extrêmement dépendantes des énergies fossiles. Comme le montre l’Institut Rousseau, la dévalorisation des actifs liés aux hydrocarbures fossiles s’accompagnerait inévitablement de l'effondrement du système bancaire et d’une crise financière majeure[29]. Par ailleurs, la rente financière et l’accaparement des richesses sont rendus possible uniquement par l'augmentation de la productivité et la réduction continue des masses salariales. L’augmentation des flux matériels et des flux économiques correspond à l'impératif de croissance. Depuis les années 1990, les banques et les marchés financiers sont devenus totalement indépendants du processus démocratique, même les banques centrales n’ont pas de comptes à rendre aux citoyens. Le bilan de la multinationale BlackRock dépasse celui de la Banque Centrale Européenne et le montant des actifs qu’elle gère sont sept fois plus importants que ceux de l’Etat Français. Par ailleurs le système d’endettement des Etats est un des instruments permettant aux financiers de peser largement sur les décisions politiques.

Projet utopique mais indispensable, la transition nécessite de construire une nouvelle ingénierie financière. Comment transformer la soif d’accumulation de profits et d’enrichissement de quelques-uns en projet de réparation du carnage environnemental, de prospérité et de bien être pour l’ensemble des habitants de la planète et des générations à venir ? Comment modifier en profondeur les flux économiques et les flux financiers d’accumulation de richesse, pour en redistribuer largement les bénéfices ? Il s’agirait d’une part de réguler les marchés financiers pour que les objectifs de profits générés par les entreprises ne soient pas uniquement financiers mais prennent en compte les impacts sociaux et environnementaux de leurs actions. Les investisseurs ne seraient plus motivés par le fait d'accumuler toujours plus mais par la possibilité d'être utile à la planète et à la société.

Le modèle social du pays, construit à l'après-guerre, repose largement sur l’emploi salarié. Les salariés financent la part la plus importante de la protection sociale. Cependant le travail salarié tend à se réduire voire à disparaître, les droits sociaux sont détricotés par les politiques libérales successives. Par ailleurs, au-delà du système social, se pose la question du financement de la transition, du soin environnemental, de la dépollution. La finance a une part presque aussi importante sur l’économie que les revenus salariés aujourd’hui. Aux rentes immobilières et financières s'ajoutent celles des industries largement numérisées et robotisées qui emploient peu de salariés et bénéficient d’énergies à bon marché et d’aides à l’innovation. Les profits qu’elles génèrent devraient contribuer tout autant au financement de la santé, des retraites, des solidarités et de la transition que les revenus du travail. La fiscalité, la taxation et les droits de douane sont aussi des instruments puissants de régulation, à la fois incitatifs et coercitifs, ils peuvent favoriser la transition et la redistribution. Selon l’économiste Pierre Larrouturou, fondateur de Nouvelle Donne, taxer les transactions financières en Europe rapporterait 57 milliards d’euros par an, soit l’équivalent du budget de la politique agricole commune.

Les “taxes environnementales”, “taxes écologiques” ou “taxes carbone” seraient plus efficaces sous le nom de “taxes sur les activités toxiques”. Elles affecteraient les modes de consommation et les produits les plus polluants. Les carburants fossiles, les bâtiments énergivores, les appareils et les véhicules les plus polluants seraient plus taxés que les autres. Aujourd’hui tous les logements ont une étiquette énergie-carbone, celle-ci pourraient facilement servir de base de calcul de la taxe foncière. Les logements les plus énergivores seraient les plus taxés. De même des droits de douane prohibitifs pourraient alourdir le coût des produits neufs, importés de loin, non-renouvelables, polluants, etc. Ces mesures permettraient de valoriser les productions et les réparations responsables, locales, sobres en carbone. Les recettes publiques générées pourraient être redistribuées aux ménages les plus modestes et financer un revenu de base, un revenu universel permettant de lutter contre la précarité.

Par ailleurs, les investissements publics pourraient être uniquement tournés vers la transition. Les aides publiques seraient conditionnées par des indicateurs sociaux et environnementaux, des bilans carbones, des mesures d’égalité salariale homme-femme, etc.

Le collectif des économistes atterrés préconisent d’étendre les moyens de la Banque publique d’investissement (BPI) et de créer un fonds souverain à partir des actifs de l’Agence des participations d’Etat et des ressources de la Caisse des Dépôts pour un plan d’investissement massif dans la transition, la rénovation des bâtiments, le développement des énergies renouvelables et des transports collectifs ou encore la mise en place d’un pôle financier public facilitant le financement des projets qui s’inscrivent dans la transition écologique.

Au lieu d’un fonds étatique centralisé, ce fonds pourrait aussi être créé sous forme d’une multitude de fonds communs, de manière décentralisée, avec une gouvernance locale en fonction des ressources des territoires. A la manière des communs, il ne serait ni public, ni privé. Il permettrait de gérer les investissements à petite échelle et ses profits seraient réinvestis sur des projets bénéficiant à l’ensemble de la communauté. Ces fonds communs locaux et décentralisés pourraient réguler, répartir de manière égalitaire l’accès aux ressources sans que cette régulation ne fasse l’objet d’une surenchère de l'offre et la demande. Ces fonds pourraient aussi valoriser le temps de travail bénévole à la manière des Accorderies, des Banques du temps, des Troqueurs de temps ou des Partag'heures… Ils pourraient aussi fonctionner avec des monnaies locales qui favorisent le développement d'une économie locale, les services de proximité, les circuits-courts et le lien social. En Île-de-France, la monnaie locale s'appelle la Pêche, elle a été créée à Montreuil depuis 2013 et s’étend progressivement sur l’ensemble de la Région.

Il est illusoire de chercher à être exhaustif sur ce sujet aussi vaste et complexe de l’économie et de la transition; illusoire et irréaliste aussi de penser que l’économie peut changer du jour au lendemain. Nous savons que si la consommation s'arrête, tout s'effondre et si la surconsommation continue, le vivant s'effondre. La pandémie du COVID 19 a permis une prise de conscience de la fragilité du monde vivant, nous avons maintenant besoin d’une prise de conscience plus large de nos limites, des limites de la croissance et du surdéveloppement. Nous connaissons, grâce à la pandémie, la capacité de réaction des pouvoirs publics et de l’ensemble de l’humanité face à un problème grave. Il est donc possible qu’un jour cesse l’aveuglement du pouvoir et sa foi naïve dans la croissance. Il est plus probable que le changement vienne de l’échelle locale, des quartiers populaires de la Métropole. Il s’y construit aujourd’hui la pensée et les outils d’une économie régénérative, d’une économie du soin prête à s’épanouir sur les cendres des banques et des multinationales...

 

[1] Sacrée croissance ! - Marie-Monique Robin - 2014 https://www.youtube.com/watch?v=oDZGOdM7UKA

[2] Jade Lindgaard, Le Grand Paris croule sous le béton, Médiapart 26 juin 2021,

https://www.mediapart.fr/journal/france/260621/le-grand-paris-croule-sous-le-beton

[3] François Partant, La fin du développement. Naissance d'une alternative, La découverte/Maspero, 1982

[4] Ian L. McHarg, Design with Nature, John Wiley & Sons, 1969

[5] Ernst Friedrich Schumacher, Small is beautiful : une société à la mesure de l'homme, Seuil, 1979

[6] Nicholas Stern, Review on economics of climate change, 2006

[7] André Gorz, Ecologica, Editions Galilée, 2008 p. 29.

[8] Kate Raworth, la théorie du donuts, Plon, 2018

[9] Les Echos, L'Ile-de-France concentre plus de 40 % des très hauts revenus par Ingrid Feuerstein, publié le 12 mai 2020 https://www.lesechos.fr/economie-france/budget-fiscalite/lile-de-france-concentre-plus-de-40-des-tres-hauts-revenus-1202248

[10] Le rapport interdécile D9/D1 rapporte le niveau de revenu minimum des 10% les plus riches au revenu maximum des 10% les plus pauvres. Source Inssee : https://www.insee.fr/fr/statistiques/4508514#tableau-figure2_radio1

[11] Source Insee https://www.insee.fr/fr/statistiques/4205228

[12] 5% en IDF contre 7 % en France de la population adulte âgée de 18 à 65 ans ayant été scolarisée en France est en situation d'illettrisme (Le Monde, 2014) https://pierrickauger.wordpress.com/2014/09/18/lillettrisme-en-france-une-verite-qui-derange/

[13]  Source Insee 2014 https://www.insee.fr/fr/statistiques/3291402

[14] Source : Projet ALISIRS2 portant sur Les inégalités sociales et territoriales des pratiques alimentaires, de l’obésité et de l’insécurité alimentaire dans l’agglomération parisienne en 2010. - http://www.iplesp.upmc.fr/ds3/Rapports%20en%20ligne/Rapport%20ALISIRS.pdf

[15] 1,2 millions de mal-logés en Ile-de France source : https://www.fondation-abbe-pierre.fr/actualites/ile-de-france/12-millions-de-mal-loges-en-ile-de-france

[16] 279 493 franciliens sans salle de bain, source 2017 https://www.insee.fr/fr/statistiques/1285734

[17] Logements sans eau, sans toilettes intérieures ou sans installation sanitaire – concernait 72 400 franciliens en 2013 Source : https://www.fondation-abbe-pierre.fr/documents/pdf/2019-rml_fapidf_bdnew.pdf"

[18] Taux de chômage 17,9 % des 15-24 ans en Île-de-France contre 25,6 % au niveau national, 2018, source Insee 2018-2020 https://www.insee.fr/fr/statistiques/4491191

[19] https://www.insee.fr/fr/statistiques/2011101?geo=REG-11#tableau-SAL_G3

[20] https://fr.wikipedia.org/wiki/Élections_régionales_de_2021_en_Île-de-France#Résultats

[21] Note rapide de l’Institut d’Aménagement et d’Urbanisme - Île-de-France n° 700

https://www.institutparisregion.fr/fileadmin/NewEtudes/Etude_1209/NR700_web.pdf

[22] Le Bilan Carbone de Paris 2018 https://www.paris.fr/pages/le-bilan-carbone-de-paris-2018-7479

[23] "101 250 tonnes de rejets de phosphore par an en IdF (source https://www.ifip.asso.fr/sites/default/files/pdf-documentations/phosphore_et_environnement.pdf)

[24] 87.4kg de nitrate par habitant par an en moyenne en France (source https://goodlife.leeds.ac.uk/countries/#France)

[25] WWF, Rapport Planète vivante 2020 https://wwf.ca/wp-content/uploads/2020/09/LPR_2020-SYNTHESE.pdf

[26] Tim Jackson, Prospérité sans croissance : la transition vers une économie durable, De Boeck-Etopia, 2010, 247 pages.

[27] Serge Latouche, La décroissance ou le sens des limites, Le monde diplomatique, https://www.monde-diplomatique.fr/publications/manuel_d_economie_critique/a57054 

[28] Nicholas Georgescu-Roegen, Demain la décroissance. Entropie, écologie, économie, Sang De La Terre, 1979

[29] Actifs fossiles, les nouveaux subprimes ? par Gaël Giraud et Christian Nicol, le 10 juin 2021

https://www.institut-rousseau.fr/actifs-fossiles-les-nouveaux-subprimes/

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