Babayagas, Oasis et Grands Voisins : réinventer le vivre-ensemble

L’Etat détruit la ZAD de Notre-Dame-des-Landes mais son esprit refleurit partout. Le tour Alternatiba vient de partir, il nous montre à chaque étape que le vivre-ensemble s’épanouit dans les lieux alternatifs. Les expériences collectives comme les Babayagas, les Grands Voisins ou les Oasis des Colibris préfigureraient-elles la ville de demain ?

La gentrification -l’embourgeoisement des quartiers populaires et l’exclusion des plus pauvres- est un des principaux problèmes de la métropolisation de Paris et de sa banlieue. Le logement est devenu un bien marchand, un actif financier dont la valeur s’accroit avec l’attractivité d’un quartier. L’agglomération parisienne manque de logements, de logements dignes et bon marché. Depuis 2000, les prix de l’immobilier ont été multipliés par 2,1. La loi sur le Grand Paris prévoit de construire 70.000 logements par an, ou un million en quinze ans, mais ce rythme n’a jamais été atteint et 360 000 logements (6% du parc) restent vacants en Île-de-France. Produire du logement en quantité industrielle ne présage pas d’une ville de qualité, d’une ville accueillante et bienveillante pour la diversité sociale, la mixité générationnelle, la multiplicité de ses habitants. La ville métropolisée souffre de la spéculation immobilière et foncière, des impératifs financiers de profit et de rentabilité à court terme. Ceux-ci priment sur les principes éthiques, sociaux et de bien-être. La rentabilité des opérations immobilières, les plus-values réalisées par les promoteurs, les rentes générées par les surfaces locatives ont plus d’impact sur la planification et le peuplement des quartiers que les politiques publiques et l’action sociale. 
Pouvons-nous faire la ville autrement ? Comment réinventer un vivre-ensemble ?
Les trois exemples qui suivent recherchent des alternatives au déclin du système actuel. Ils expérimentent des moyens pour construire un vivre-ensemble harmonieux, engagé socialement et conscient des enjeux environnementaux actuels. Alors qu’à Notre-Dame-des-Landes, l’Etat détruit les fermes alternatives et les expériences collectives de la ZAD, à Paris, le squat s’institutionnalise dans l’urbanisme temporaire. D’un côté, EPHAD et Maisons de retraites sont fragilisés par le manque de moyens, de l’autre, les Bagayagas inventent le Bien Vieillir, et partout le Mouvement Colibris plante ses graines d’Oasis et participe à la construction d’un devenir commun.

 

La maison des Babayagas «  debout les encore vivantes ! »

L’aventure des Babyagas a commencé par un appel, un appel aux armes, « Aux armes Citoyennes »…aux « Armes de paix, graines du futur. » En 1997, la militante féministe Thérèse Clerc lance un manifeste pour construire un lieu et un mode de vie, un habitat pour vivre ensemble la vieillesse dans la pleine liberté.

Dans les contes russes, les Babayagas sont des personnages mi-sorcières, mi-ogresses. Les Babayagas de Montreuil sont des grands-mères libres, autonomes qui ne se laissent pas dicter leur mode de vie par plus jeunes qu’elles. « Si on a fait fonctionner son esprit, il doit demeurer jusqu’au bout. " Ah mais vous faites tout ça parce que vous êtes en bonne santé !" et je réponds toujours : " je suis en bonne santé parce que je fais tout ça " … » expliquait Thérèse Clerc sur France Culture en 2013[1].

 La maison des Babayagas n’interroge pas seulement le vieillissement, c’est un lieu féministe, uniquement destiné aux femmes de plus de 60 ans. Il pose la question de la vieillesse des femmes et de leur précarité. En moyenne, les femmes âgées ont des retraites presque deux fois inférieures à celles des hommes, elles ont élevé leurs enfants et ont parfois été longtemps sans emplois avant leur retraite. Elles ont aussi la charge de leurs parents dépendants comme Thérèse Clerc qui témoignait de sa situation : «Je me suis occupée de ma mère grabataire pendant cinq ans, alors que je travaillais encore, que je faisais face aux turbulences conjugales de certains de mes quatre enfants et que j’avais déjà des petits-enfants. J’étais seule, j’ai vécu cinq années très dures et j’ai pensé que je ne pouvais pas faire vivre ça à mes enfants» [2]

En 2020, la population vieillissante comptera 17 millions de personnes de plus de 65 ans, soit le quart de la population française. Les femmes retraitées sont les plus touchées par la précarité et la solitude. Le maintien à domicile pose le problème de l’isolement ou de l’inadaptation de l’habitat. Les maisons de retraite connaissent de longues listes d’attente. Les résidences services pour « séniors » sont souvent inabordables pour les plus modestes. Les Babayagas les appellent « les marchands de sommeil du grand âge ». Devenues produit immobilier, spéculant sur l’allongement de la vie et sur la dépendance des vieillards, ces résidences sont un des actifs du marché très rentable de la vieillesse. Les établissements médicalisés ou établissements d'hébergement pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) sont aussi très couteux et manquent considérablement de moyens. L’actualité récente a montré les difficultés du travail des aides-soignants dans ces lieux, les problèmes de sous-effectif et la maltraitance qui en résulte sur les personnes âgées.

L'apéro chez les Babayagas © fair L'apéro chez les Babayagas © fair

La maison des Babayagas n’est pas seulement un habitat participatif pour personnes âgées, elle a été conçue comme un lieu de réflexion, d’animation et d’échange sur le vieillissement, un lieu d’ouverture politique, sociale et culturelle. Ce projet, tourné sur la ville et sur le quartier a été porté depuis le début des années 2000 par l’association des Babayagas regroupant une vingtaine de femmes. Il est fondé sur six valeurs : autogestion, citoyenneté, écologie, féminisme, laïcité, solidarité. Le projet a rapidement séduit les élus de Montreuil et l’office public HLM de Montreuil en a pris la gestion. Il a aussi connu des lenteurs, car il n’entrait pas dans le cadre classique du logement social : le conseil général de Seine-Saint-Denis a ainsi gelé son financement en raison de la non-mixité des résidentes et de l'attribution des logements imposant l'adhésion à la charte des Babayagas. L'attribution des logements se fait donc de façon dérogatoire et un comité de pilotage est chargé d'évaluer tous les deux ans la validité de ce nouveau modèle d'hébergement.

En 2012, l’immeuble des Babayagas dessiné par l’architecte Samy Tabet était réalisé. Situé à deux pas de la Mairie de Montreuil, il comporte 25 logements sociaux dont 21 pour les Babayagas et 4 pour des jeunes de moins de 30 ans. Elles disposent de locaux communs, une buanderie et des salles (municipales) réservées aux activités collectives ainsi que de trois jardins. Chacune des Babayagas est locataire de l’OPHM pour son propre habitat. Les loyers sont variables selon l’échelle des revenus, l’Association est locataire des locaux collectifs et est chargée de les gérer et de les animer. Ces locaux sont à la fois des lieux de vie pour les résidentes et des lieux ouverts sur le quartier pour des activités diverses.

Le bâtiment froid, monolithique est loin de refléter toute la générosité, l’hospitalité et l’espoir que pourrait porter ce modèle de vivre-ensemble. © fair Le bâtiment froid, monolithique est loin de refléter toute la générosité, l’hospitalité et l’espoir que pourrait porter ce modèle de vivre-ensemble. © fair
Le bâtiment froid, monolithique est loin de refléter toute la générosité, l’hospitalité et l’espoir que pourrait porter ce modèle de vivre-ensemble. Il ne ressemble pas à une « maison » et impose des parcours compliqués aux résidentes « On nous prend pour des râleuses, nous dit Dominique, mais entre le hall d’entrée et les salles communes, il y a sept lourdes portes à passer ». En visitant l’immeuble, on apprend aussi que les panneaux photovoltaïques en toiture n’ont jamais été raccordés aux réseaux ; les sols en PVC des logements sont peu recommandables, ni pour la qualité de l’air intérieur, ni pour l’environnement ; les nombreuses terrasse de ce bloc de bétons sont inaccessibles aux résidentes et dans le hall, les boites aux lettres à 20cm du sol ne sont ni aux normes, ni un modèle d’ergonomie notamment pour des personnes âgées.

 

Maison autogérée et solidaire
« Ne dîtes pas qu’on est une maison de retraite, ni même une maison de retraite alternative » nous prévient Kerstin, la présidente des Babayagas. En effet, ici les résidentes ne sont pas passives, la maison est autogérée, elle ne comporte pas de personnel soignant ni de chambre médicalisée. La solidarité, l’autogestion et l’attention mutuelle compense les pertes d’autonomie individuelle. Selon Anne Labit, sociologue : «L'habitat participatif parvient à résoudre la grande équation de la vieillesse : le désir d’autonomie versus le désir de sécurité.» [3]Ainsi, les résidentes prennent collectivement en charge l'organisation et la gestion du lieu, et se passe autant que possible de l'aide extérieure. Un soin particulier est apporté à la santé et au corps, à la solidarité entre les résidentes et à la mutualisation des moyens consacrés à la vie quotidienne. Les tâches sont réparties et une réunion mensuelle permet de régler les questions de fonctionnement. La base du projet est que « dignité et responsabilité de soi sont possibles à tout âge, et malgré faiblesses et handicaps, jusqu’au terme de la vie. »

La buanderie des Babayagas © fair La buanderie des Babayagas © fair
Ce fonctionnement est plus vertueux et aussi beaucoup plus économique que les foyers traditionnels pour personnes âgées. Aussi le loyer n’excède pas quelques centaines d’euros par personne. Les éventuels surcoûts liés aux espaces collectifs sont largement inférieurs aux coûts du maintien à domicile, ou à l’encadrement des EHPAD.

Les espaces collectifs du rez-de-chaussée, ouverts sur la ville étaient à l’origine destinés aux rencontres, formations, organisation de colloques autour de la problématique du vieillissement, un lieu de réflexion sociologique, philosophique et anthropologique sur le vieillir autrement. Thérèse Clerc a ainsi créé l’Université Populaire, l’UNIversité des SAvoirs des VIEux (UNISAVIE) mais Thérèse a disparu en 2016. Unisavie et les Babayagas sont deux associations distinctes, qui interagissent peu «  on avait l’impression que l’une était la tête et l’autre les jambes » nous dit Dominique, « il faudrait un corps unique pour avancer ».

La maison est cependant animée d’une abondante vie collective, elle s’ouvre tous les deuxièmes vendredis du mois pour un repas partagé ouvert à toutes et à tous. Un repas dominical est organisé une fois par mois entre habitantes. Il y a deux artistes dans les résidentes, une peintre et une photographe. Les Babayagas se retrouvent aussi pour des ateliers de sophrologie-méditation, pour des ateliers de dessin avec un modèle vivant, organisent des expositions. Ensemble, elles vont aux spectacles et partent en colonie de vacances. Le jardin aussi a été investi, il est bordé par le dernier mur à pêche du centre-ville. La mise en culture collective du jardin a largement contribué à unir les résidentes. Aujourd’hui on y trouve des fraises, des salades et un immense jasmin. « On a besoin d’activités qui nous lient, nous dit Dominique, les rapports ne sont pas toujours simples et cinq valeurs ça ne fait pas un projet ».

Dominique est largement engagée dans le mouvement de l’habitat participatif. ( Le 5 juillet auront lieu les Rencontres nationales de l’habitat participatif à Nantes ) . Plusieurs projets d’habitats suivent l’exemple des Babayagas, bien que pour Dominique, un projet d’habitat participatif ne devrait pas suivre de modèle mais se construire suivant la volonté initiale du groupe, « tel qu’on l’imagine au départ ». On compte aujourd’hui plus de cinq cents projets d’habitat participatif en France, environ 150 sont réalisés et quelques-uns sont destinés aux personnes âgés à Saint-Priest, à Vaulx-en-Velin, à Bron et l’association Hal’âge fait la promotion de l’habitat participatif pour les personnes âgées. Aucun projet n’est réservé aux femmes contrairement aux Babayagas et aux projets de béguinage moderne (ou begijnhof en néerlandais). Pourtant, ces derniers se multiplient en Allemagne, aux Pays-Bas, en Belgique suivant le modèle de la ferme de Lieselotte, au sud de Weimar, où, depuis 1998, cohabitent des femmes de tous âges.

 

La maison s’ouvre tous les deuxièmes vendredis du mois pour un repas partagé ouvert à toutes et à tous. © fair La maison s’ouvre tous les deuxièmes vendredis du mois pour un repas partagé ouvert à toutes et à tous. © fair

 Des Oasis pour se ressourcer 

Une oasis désigne généralement une zone de végétation et une source d'eau, isolées dans un désert. Les Oasis du Mouvement Colibris sont une magnifique ressource, une caisse à outils inspirée par le paysan, écrivain et penseur Pierre Rabhi. « En 1995, insurgé contre la civilisation hors-sol, sa dissipation des ressources naturelles et son aliénation de l’être humain, j’ai lancé le Mouvement Oasis en Tous Lieux, afin d’encourager la création de lieux de vie solidaires et écologiques. » écrit-il [4]

Les Oasis visent à « construire les alternatives sur lesquelles le futur pourra s’appuyer ». C’est selon Pierre Rabhi « un lieu d’équilibre, entre l’épanouissement de chacun et l’harmonie du groupe, la valorisation des ressources naturelles et le respect de leurs limites, la prise en compte des enfants comme des aînés, la recherche d’autonomie et l’ouverture sur le monde, les valeurs qui nous portent et les actes qu’elles induisent. »

Les Oasis favorisent les initiatives portées par les citoyens, par les habitants, plus que les projets décidés par les pouvoirs publics ou des politiques. Ces derniers peuvent faciliter un projet mais une Oasis mise en mouvement par la volonté d’un groupe d’habitants va beaucoup plus loin. Les difficultés pour le groupe sont plus grandes, le processus est plus long mais cela permet de fédérer le groupe, de construire le collectif, d’enrichir son expérience, « cela permet de créer un nous » résume le directeur (ou 1er lien) de Colibris, Mathieu Labonne.

Les Oasis ne sont pas que des projets d’habitats participatifs, elles présentent une grande diversité de programmes, de propositions complémentaires et génèrent de belles synergies entre elles. On distingue les Oasis ressources, tournées vers l’accueil, l’activité, le partage, la coopération et les Oasis de vie où habitent collectivement plusieurs familles. Les graines d’Oasis sont des Oasis en projet. La diversité des activités va de la ressourcerie, à l’aide aux réfugiés, des ateliers d’alphabétisation au jardin partagés. Les Oasis sont construites autour de cinq principes fondamentaux : l'agriculture vivrière de proximité, en produisant son alimentation de façon écologique ou en soutenant un producteur local ; la réduction de l’empreinte écologique et énergétique de son habitat via l’éco-construction et la sobriété énergétique ; la lutte contre l’individualisme par la mutualisation, la coopération, la cohésion et la solidarité, la mise en commun; les relations humaines bienveillantes et la gouvernance respectueuse pour cheminer ensemble ; l’ouverture, la volonté de partage, de convivialité et de transmission…

L’Île-de-France compte une cinquantaine d’Oasis, déjà réalisées ou en projet et plus de 700 sur toute la France (la carte ici ). La plupart sont en milieu rural. Peut-on s’en inspirer pour transformer l’agglomération parisienne ?

« En milieu urbain, la principale difficulté est l’accès au foncier et son financement. L’Île-de-France a connu des projets emblématiques notamment en habitat participatif dans les années 1970-80, comme Le Lavoir du Buisson Saint-Louis dans le 10e arrondissement ou Couleur d’Orange à Montreuil. Les années 1990-2010 furent une période de creux et depuis 10 ans les projets fleurissent. Colibris en accompagnent plus d’une centaine en France. Les projets récents ont largement appris de leurs ainés, mais ils développent une plus grande conscience de la gouvernance, de la mixité et de l'écologie » explique Mathieu Labonne.

Outils open source
Pour Colibris, les difficultés d’un projet d’Oasis ne sont pas juridiques ou techniques, ces dernières se surmontent facilement, elles viennent principalement du facteur humain, de la gouvernance. Pour une gouvernance adaptée, souple, horizontale, la taille optimale d’une Oasis serait de 5 à 12 foyers. Au-delà, les échanges sont plus complexes et permettent moins de diversité dans le projet.

En moins de 5 ans, Colibris a développé de multiples outils pour favoriser le développement des Oasis. Tous ces outils sont gratuits, libres de droits et à la porté de tous :

Une formation gratuite est en ligne, le MOOC "Concevoir une Oasis" en trois volets, avec retours d’expérience, vidéos et exposés techniques et juridiques sur la conduite d’un projet et sa réussite. Elle a permis à plus de 30 000 personnes de se former sur ce sujet. Il existe aussi une formation spécifique dédié à la gouvernance partagée en partenariat avec l'Université du Nous.

Colibris a mis en place un site participatif dédié au partage des connaissances des oasis et des graines d’Oasis, le wiki du projet Oasis ; un accompagnement personnalisé par des professionnels, les Compagnons Oasis, une plateforme de soutien de projets mettant en relation les porteurs de projet avec la communauté des Colibris, la Fabrique des Colibris ; et une newsletter des projets Oasis. 

Enfin, un outil essentiel vient tout juste d'être lancé, une coopérative pour financer les projets, la Coopérative Oasis « parce que les banques ne financent pas ou mal ces projets participatifs ». Cette SCIC permet à chacun d'investir dans la création et le développement des Oasis.

Oasis 21
Colibris porte aussi la création d’un nouveau lieu hybride, une grande Oasis ressources associant éducation alternative, activités culturelles et écologiques : le projet Oasis 21 devrait ouvrir à côté du Parc de La Villette début 2020. Un collège et un lycée Montessori y verront le jour à coté de scènes musicales et de jardins partagés. Une SCIC vient de se former pour rassembler les porteurs du projet (Colibris, Glazart, Montessori 21 et Auguri Développement.)

Pour préfigurer le lieu, le Jardin 21 a ouvert fin mai sur un terrain de 1500m². Il est ouvert à tous et multiplie tout l’été les activités et les évènements au bord du canal de l’Ourcq à la Villette.

 

Les Grands Voisins, un espace bienveillant inédit à Paris

Depuis 2015, les Grands Voisins ont investi le site de l’hôpital et de la maternité Saint-Vincent-de-Paul (fermé en 2012) dans le 14e arrondissement. Plus que de l’urbanisme temporaire, cette expérimentation urbaine sur 3,4hectares dans Paris apporte des réponses innovantes et bienveillantes à la lutte contre l’exclusion et l’isolement. En avril, le projet a commencé sa deuxième « saison » qui devrait se terminer en 2020.

Dès 2012, l’Assistance Publique-Hôpitaux de Paris confie le site à l’association Aurore, une des plus grandes associations d'hébergement d'urgence en France. Elle installe dans les bâtiments vacants six centres d’hébergement permettant d’accueillir 600 personnes, réfugiés isolés en démarche d’insertion, femmes isolées, hommes de plus de 55 ans, hommes et femmes de 18 à 30 ans en grande précarité. Certains résidents nécessitent un temps de stabilisation et parfois souffrent d’addictologie ou de troubles psychiques. Tous sont accompagnés par les équipes sociales de l’association Aurore.

En 2015, Aurore ouvre les portes de Saint-Vincent-de-Paul à l’association Yes We Camp et à la coopérative Plateau Urbain. Le budget d’entretien et de gestion de ce petit territoire est élevé. Sécuriser, éclairer, chauffer ces milliers de mètres carrés coûtent 1,2 million d’euros par an. Aussi Yes We Camp et à Plateau Urbain sont mobilisé pour organiser, animer et louer les vastes espaces encore disponibles à ceux qui en ont besoin. Contre un loyer modeste, startupers, artisans, artistes et associations vont participer à la vie collective du site, voire s’engager dans une action sociale avec les résidents de l’hébergement d’urgence. C’est la naissance des Grands Voisins.

Bienvenue aux Grands Voisins © fair Bienvenue aux Grands Voisins © fair

L’association Marseillaise Yes We Camp réunit entre autres architectes, urbanistes, charpentiers, designers ou graphistes. Avec quelques planches, des tiges de métal, tout un bric-à-brac de choses récupérées et une belle énergie, elle aménage des lieux temporaires, transforme les espaces, agence les restaurants du site, la Lingerie, la cour Oratoire, organise des campings éphémères, construit du mobilier provisoire...

Urbanistes engagés, Plateau Urbain réhabilite les lieux vacants et propose des baux précaires aux jeunes entreprises, artisans et associations qui cherchent des locaux pour un faible loyer sur une durée limitée. Son fondateur Simon Laisney rappelle que « Un bâtiment vide ça coûte cher car il se dégrade. Il faut le sécuriser, payer des taxes… L’occuper, c’est faire des économies ! »[5]

D’une manière inédite à Paris, les collectifs organisent l’urbanisme transitoire du site. L’ensemble devient le fruit d’une réflexion collective, artistique, architecturale et urbaine grandeur nature. Des événements ouverts au public sont organisés presque chaque jour, concerts, cinéma en plein air, université populaires, marchés et vides grenier, résidence d’artiste, rencontres, atelier créatif, cours de yoga, de soin et de méditation, cours de jardinage et autres activités participatives …

Lors de la première saison, 250 structures, associations, artistes, artisans, jeunes entreprises, partageaient les espaces de travail à loyer modéré des Grands Voisins. Aujourd’hui, pour la saison 2, seules 80 pouvaient être accueillies pour 456 candidatures.

En rez-de-chaussée, sur la cour Robin et la cour de l’Oratoire, ateliers, commerces, ressourcerie, conciergerie, boulangerie et restaurant solidaires sont ouverts sur le quartier. La Ressourcerie Créative propose au réemploi un capharnaüm ordonné d’objets, vêtements, livres, vaisselle, mobiliers…

Lors de la saison 1, la Galerie d’art Les Barreaux ouvrait sa fenêtre à de multiples créations. L’espace d’exposition lancé par l’association LeChassis invitait les passants à contempler les productions artistiques depuis le trottoir de la rue Denfert-Rochereau. 

Jusqu’en décembre 2017, l’association Carton Plein qui collecte les cartons, les recycle, propose des déménagements à vélo et créé des emplois d’insertion, avait son atelier aux Grands Voisins. Aujourd’hui, elle continue son aventure dans le 11e arrondissement. Elle a investis de nouveaux locaux avec 6 autres structures sociales, anciens locataires des Grands Voisins : Le Carillon, Viacti, L'Alternative Urbaine, CapaCités, Biocycle, et Les Alchimistes

D’autres partenariats inter-association s’étaient formés pendant cette saison 1 : Fleur d’ici, fleuriste des Grands Voisins faisait livrer ses bouquets par B Moville le service de vélo triporteurs qui y commençait son activité.

Symbiose sociale …
La réussite des Grands Voisins tient notamment du travail social et des partenariats qui ont été mis en place au profit des résidents du centre d’hébergement. Les associations et les jeunes entreprises ont créé des emplois d’insertion pour les bénéficiaires du centre. Ainsi, certains résidents se sont formés à la confection les bouquets pour Fleurs d’Ici ; Carton Plein a multiplié les emplois en insertion ; de même pour l’apprentissage à la chocolaterie chez Mon jardin chocolaté, l’apiculture avec Miel de quartier, le compost avec les Alchimistes… Le projet « food »  a aussi permis a une trentaine de personnes de se professionnaliser dans les métiers de la cuisine et de la restauration en travaillant dans les cafés et les restaurants du site : la Lingerie, le Comptoirs des Grands Voisins, chez Ghada et maintenant le Restaurant de la cour de l’Oratoire.

La Conciergerie Solidaire propose aussi des emplois d’insertions pour accueillir, informer et orienter les visiteurs, pour l’entretien du site, le nettoyage des espaces extérieurs, de la gestion des déchets, des espaces verts, la maintenance des différents espaces intérieurs et extérieurs. Elle propose aux habitants du quartier la distribution des paniers bio provenant des jardins biologiques du Pont Blanc de Sevran, un autre projet d’insertion de l’association Aurore.

De multiples outils ont facilité l’embauche des personnes en insertion, comme le dispositif Premières Heures, une monnaie locale et un trocshop. Plus souple qu'un contrat d'insertion classique et financé par le département, le Dispositif Premières Heures (DPH), permet d’insérer professionnellement et de manière progressive les personnes de grande exclusion sociale. Inventé par Emmaüs Défi en 2009, il utilise le travail pour donner une nouvelle dynamique aux personnes en difficulté, leur permettre de participer à la vie de l’entreprise, de se valoriser et se reconstruire. 17 structures sont porteuses du dispositif, beaucoup sont sur le site des Grands Voisins comme la Conciergerie Solidaire, Ici terre, Carton Plein, l’Alternative Urbaine…

Une monnaie locale ou monnaie-temps a aussi été mise en place pour encourager la participation au projet collectif et faciliter l’échange de biens, de services ou de compétences contre du temps.

Depuis octobre 2016, cette monnaie locale est matérialisée par des “billets temps” allant de 15 minutes à 1 heure, permettant des échanges directs entre Voisins, au bar culturel de la Lingerie, à la boutique La Ressourcerie Créative. Ce dispositif encourage la participation aux activités des résidents des centres d’hébergement qui ne peuvent pas disposer d’un contrat de travail. Le «Troc shop» permet d’échanger le travail bénévole effectué sur le site contre des objets, des vêtements ou des tickets de métro.

La lingerie, la ressourcerie et quelques aménagements réalisés par Yes We Camp © fair La lingerie, la ressourcerie et quelques aménagements réalisés par Yes We Camp © fair

Cloisonnements, précarité volontaire et marketing urbain
Contrairement à l’image véhiculée, la rencontre entre les structures, artisans, artistes, associations, les habitants du quartier et les résidents du centre sociale n’a pas été toujours facile. Le sociologue et résident des Grands Voisins Pierre Machemie témoigne du « décalage important entre ces deux mondes. » [6] parfois source de frictions et de difficultés de la cohabitation entre les publics. « Les deux groupes s’inscrivent dans des temporalités différentes, l’accompagnement social a besoin d’une temporalité longue alors que la dynamique des Grands Voisins est dans l’immédiateté »

Plus largement, si le caractère éphémère des Grands Voisins a été la source d’initiatives multiples et d’un immense déploiement d’énergie, son caractère précaire est largement critiquable. L’occupation de locaux temporaire est parfois perçu comme offrant une plus grande liberté, une souplesse voire être un « tremplin immobilier ». Selon une étude de Plateau Urbain[7], 80 % des locataires jugent que leur installation a eu un impact positif et 56 % souhaiteraient poursuivre dans de l’occupation temporaire conventionnée. Il semble cependant que cette « Appétence pour l’occupation temporaire » soit liée à la faiblesse des loyers et des charges proposés dans ces lieux. A l’heure de l’ubérisation, de l’auto-entreprenariat et du télétravail, la précarité est acceptée, elle semble volontaire mais est générée par la pression foncière et l’impossibilité pour les structures innovantes, les artistes, les jeunes artisans, les associations socioculturelles de payer les loyers surévalués des centres urbains. La précarité est donc imposée par un système qui d’une part fait supporter ses failles aux plus fragiles et d’autre part arroge et organise des rentes sur le long terme pour les plus puissants.

« Squat légalisé », l’occupation temporaire est paradoxalement devenue une arme anti-squat alors que depuis longtemps le mouvement squat se battait pour que les espaces laissés vacants par les promoteurs immobiliers soient réinvestis. « Ce qui se passe aux Grands Voisins est hyper intéressant, mais nous avons un peu l’impression de nous être fait récupérer, résume Jean, de la Petite Rockette, une ressourcerie issue du mouvement squat. Ça a servi de réceptacle à des énergies qui existaient dans le cadre non-marchand et ouvert le champ à une marchandisation des espaces intercalaires. » [8]

Il y aurait l’équivalent de 44 Tours Montparnasse de bureaux vides à Paris et 3 millions et demi de mètres carrés de tertiaires vacants, 800 000 m² n’ont pas été loués depuis 4 ans et plus. Mais la ville manque d’espace pour les associations, pour l’expérimentation, pour l’innovation sociale et la création artistique. Anastasia Kozlow, vice-présidente du Jardin d’Alice en témoigne : « Les espaces vacants, en attente de projet, représentent les dernières opportunités, dans une ville dense et aux prix inaccessibles, de pouvoir répondre aux besoins de lieux d’expérimentations sociales et artistiques non-marchandes. Or, les friches sont à la mode : une multitude de projets commerciaux, avec trois palettes, un bambou et une soupe au potimarron à 6 euros, se multiplient. La seule volonté politique constatée aujourd’hui est de laisser le marché développer ces activités lucratives, sous couvert d’économie sociale et solidaire. » [9]

En vogue, l’urbanisme temporaire est devenu un outil marketing et le marché de l’immobilier a pris le pas sur l’expérimentation et l’innovation sociale. Grace à cette occupation, propriétaires et aménageurs économisent les frais de gardiennage élevés, évitent les longues procédures d’expulsion quand les lieux sont squattés et revitalise le quartier de leur opération immobilière. L’occupation transitoire, l’animation et le public qu’elle attire, valorisent le projet d’urbanisation, contribuent à faire connaître le futur quartier, et devient donc profitable pour les promoteurs. « L’urbanisme temporaire est devenu un marché de consulting », observe Jean-Baptiste Roussat de Plateau Urbain.[10] Les contrats d’occupation temporaire font plus en plus l’objet d’appels d’offres, mettent les acteurs en concurrence et privilégient les projets autofinancés.

L’IAU a recensé 77 sites d’urbanisme transitoire depuis 2012 en Île-de-France © IAU L’IAU a recensé 77 sites d’urbanisme transitoire depuis 2012 en Île-de-France © IAU
L’IAU (Institut francilien d’aménagement et d’urbanisme) a recensé 77 sites d’urbanisme transitoire depuis 2012 en Île-de-France[11], dont la moitié encore en cours. Mais beaucoup de projets sont réduit à ouvrir une buvette à bière dans une friche ou comme le dit Yoann-Till Dimet du collectif Soukmachines « Ce sont des “limonadiers” qui utilisent l’esthétique de la friche pour monter un business » [12] Soukmachines dans la friche de la Halle Papin à Pantin, avait organisé des barbecues en accès libre, ouvert à tous et où habitants du quartier pouvaient venir librement faire cuire leurs grillades. Le site d’un ancien garage Mercedes dans le 11e arrondissement de Paris, a été transformé en bar de plein air pendant deux mois par le collectif Surprize. Depuis 2014, la SNCF ouvre au public ses dépôts du 18e et maintenant du 12e arrondissement, dans une logique uniquement commerciale et festive, sous le nom Grand train et maintenant Ground control. Consulat Gaité vient d’être recruté par Unibail Rodamco pour animer les abords du chantier du Centre commercial Gaité voisin de la gare Montparnasse.

Peu de projets d’urbanisme temporaire égalent l’innovation sociale des Grands Voisins. L’objectif donné à cette seconde phase est d’influer sur la conception du futur quartier, d’initier une réflexion sur la vie en ville en mettant les habitants au cœur de cette réflexion. Selon ses promoteurs, le projet initial a déjà évolué : le maintien dans le futur quartier d’un centre d’accueil d’urgence a définitivement été acté et le programme de logements a été réduit de 5 000 m2 pour laisser place à plus de mixité d’usage entre activités, commerces et locaux associatifs…

Dans l’immédiat, trois centres d’hébergement devaient fermer fin mai pour laisser place aux travaux du futur quartier, mais les 350 résidents de ces centres n’ont pas encore été relogés. Des solutions se mettent lentement en place mais le secteur de l’hébergement d’urgence est victime d’énormes coupes budgétaires. Une baisse de dotation pour les centres pérennes oblige à réduire leur capacité d’accueil et une mobilisation citoyenne, le mouvement « sans toit, pas sans nous ! » s’est mis en place pour défendre le droit des personnes concernées, avec une pétition ici

 

Le Tour Alternatiba passait vendredi 8 juin aux Grands Voisins © fair Le Tour Alternatiba passait vendredi 8 juin aux Grands Voisins © fair

L'homme habite en poète

Les Babayagas, les Oasis, les Grands Voisins et les centaines d’initiatives similaires tournent le dos à 150 ans de production industrielle de la ville, ils inventent de nouveaux modes de faire la ville. Pour les urbanistes, les architectes, les citoyens, jeunes et vieux, il ne s’agit plus de planifier, produire et consommer l’espace urbain mais bien de passer à l’action, de prendre part à sa réalisation, d’être actif dans sa fabrication. La ville se construit et construit ceux qui la construisent. Heidegger commentant le vers d’Hölderlin « dichterisch wohnet der Mensch » ( L'homme habite en poète sur cette terre), a mis en évidence les liens entre bâtir et habiter, entre se bâtir et la construction d’habitudes, d’habitat, comme construction de soi. Ni la ville, ni l’habitat ne sont des biens de consommation et la fabrication du vivre ensemble commence par le refus d’être marchandise, d’être un spectateur passif, indifférent aux crises qui nous traversent. Vivre ensemble signifie construire ensemble, construire un ensemble de manière solidaire, partager des communs, réinventer la collectivité. L’expérience des Babayagas comme celle des Grands Voisins sont impossibles à systématiser mais comme le disent les Colibris, ce sont des graines pour l’avenir et les outils mis en place pour les Oasis, peuvent faciliter le développement et l’épanouissement de telles semences à travers le territoire pour réparer le Grand Paris...

 

[1] https://www.franceculture.fr/emissions/sil-fallait-changer-quelque-chose/therese-clerc-vivre-vieux-et-libres

[2] http://www.liberation.fr/futurs/2014/02/02/les-babayagas-la-silver-solidarite-au-quotidien_977239

[3] http://halage.info/wp-content/uploads/2015/02/FDF-Note-vieillissement.pdf

[4] Kaizen, Numéro Spécial : Oasis, un nouveau mode de vie, Préface de Pierre Rabhi, 2015

[5] https://www.terraeco.net/A-Saint-Vincent-de-Paul-l-hopital,64658.html

[6] https://lesgrandsvoisins.org/2018/03/20/entretienpierremachemie/

[7] https://docs.wixstatic.com/ugd/b94efa_eed92988fea74a88adae645ff6983bb8.pdf

[8] https://www.politis.fr/articles/2017/12/rendez-vous-au-centre-non-commercial-38110/

[9] https://www.politis.fr/articles/2017/12/rendez-vous-au-centre-non-commercial-38110/

[10] https://www.lemonde.fr/smart-cities/article/2017/12/29/apres-les-grands-voisins-a-paris-l-urbanisme-temporaire-s-installe-pour-durer_5235535_4811534.html

[11] http://www.iau-idf.fr/savoir-faire/nos-travaux/edition/lurbanisme-transitoire-amenager-autrement.html

[12] https://www.politis.fr/articles/2017/12/rendez-vous-au-centre-non-commercial-38110/

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