Partager Paris?

Faut-il quitter Paris et participer à l'exode urbain post-covid ou réfléchir à mieux partager la région-capitale? Esquisse d’un Grand Paris des Communs plutôt que d’un «Paris en Commun».

La ville comme symbiose 5/6

L’urbanisme “industriel” de l’après-guerre s’est matérialisé par la production et la consommation de masse, le tout automobile, les grands ensembles et les nappes pavillonnaires, le zoning fonctionnaliste et les centres commerciaux… Certes, l’industrialisation a permis de répondre à un certain nombre de besoins matériels et d’améliorer l’hygiène, la santé, les bâtiments, les déplacements, la communication… La société à dominante agraire et artisanale s’est transformée en une société commerciale, industrielle et largement tertiaire aujourd’hui. L’ère industrielle nous a donné l’illusion d’une abondance matérielle, l’accès généralisé à l’eau potable, à l’énergie, à l’information, au déplacement rapide et sans limite. Cette impression d’abondance fut largement soutenue par la consommation massive d’énergies fossiles et par l’épuisement des ressources planétaires. La période actuelle de  métropolisation se caractérise par la tertiarisation et la marchandisation du territoire, l’accentuation des divisions, la recherche d’attractivité, les mégaprojets et la libéralisation du foncier. Cette métropolisation accélère les profits financiers, mais aussi la relégation territoriale et les problèmes environnementaux. Pour évoluer de manière résiliente et survivre à l’ère de l’après pétrole, de l’après carbone, la ville doit faire sa transition vers plus de frugalité, de coopération et de symbiose.

Après avoir exploré les facteurs de divisions et d’exclusions, ce cinquième texte de la ville comme symbiose pose quelques hypothèses pour favoriser une coopération urbaine. Comment les villes et la métropole du Grand Paris en particulier, peuvent-elles renouer avec le vivre ensemble ? Nous proposons d’explorer ici, trois concepts : la coopération, le droit à la ville et les communs. Tous trois peuvent paraître abstraits, ou illusoires, il y a pourtant urgence à les rendre opérationnels.  

Coopération et clusters

Le sens de la ville est fondé par la mise en commun. La ville forme une unité, une convergence, une mutualisation qui, même déconnectée de son territoire, est proche de la symbiose. Son organisation sociale est chaque jour l’occasion de symbioses, d’entraides, de coopérations entre les individus. On y organise la mise en commun, la participation commune à un devenir qui nous dépasse. Dès le néolithique, les premiers villages se sont adaptés à leur territoire et ont adapté le territoire pour la survie de leurs habitants. De même, les premiers habitants du territoire francilien l’ont profondément transformé : ils ont asséché les marais, défriché les terres agricoles, construit des enceintes, canalisé la Seine, détourné plusieurs fois la Bièvre, creusé des carrières de pierres et de plâtre, réalisé des ponts, des aqueducs et autres ouvrages d’art utiles au plus grand nombre… La ville est une œuvre commune, chacune et chacun y apporte sa pierre, sa contribution.

Dans son ouvrage Thermodynamique de l’évolution, François Roddier montre que la coopération permet d’obtenir des gains supérieurs à ceux de la compétition : « Thermodynamiquement, elle rend la dissipation d’énergie plus efficace »[1] mais elle serait plus lente à s’établir car elle requiert de constants échanges d’informations, il ajoute : « lorsque la nourriture se fait rare, les individus qui coopèrent ont plus de chance de survivre ». Il montre aussi que paradoxalement l’abondance génère la concurrence « lorsque la nourriture est abondante, la compétition est la solution la plus simple ». Au sein d'un groupe, dès que la coopération va porter ses fruits et produire de l’abondance, il se met en place une forme de rivalité et de concurrence. Là ce sont les individus les plus égoïstes qui réussissent le mieux et finalement détruisent la cohésion des groupes. (Toute ressemblance avec la période que nous connaissons n’est pas purement fortuite.)

Pablo Servigne et Gauthier Chapelle[2] montrent aussi que la concurrence, la compétition, l’individualisme émergent quand le milieu est riche, lorsqu’il y a de l’abondance. Les deux auteurs récusent cependant l’idée de loi du plus fort comme unique loi de la jungle. Cette idée aurait envahi nos consciences au travers de l’idéologie capitaliste de la survie des « plus forts », la prédation comme loi naturelle ou scientifique, interprétation de Kipling ou de Darwin. Pourtant ni Kipling, ni Darwin n’énoncent de loi du plus fort. Chez Rudyard Kipling, la loi de la jungle que l’ours Baloo enseigne à Mowgli est pleine de subtilités et d’interactions avec le vivant. De même, Charles Darwin ne privilégie pas la survie de l'espèce ou de l'individu le plus fort mais bien celle du mieux adapté. Au cours de l’évolution, les petits mammifères ont survécu, les imposants dinosaures n’ont pas eu cette chance. Servigne et Chapelle montrent que l’humanité doit sa survie à sa vulnérabilité; ses faiblesses l’ont poussé à s’associer, à coopérer, à s’auto-organiser. La propension à l’entraide, l’altruisme, l’empathie est spontanée notamment dans les moments de crises. De plus, l’humanité est allée au-delà de la coopération biologique que l’on retrouve dans la nature, elle a construit une organisation sociale, et la ville est le fruit de cette complexité supplémentaire qui structure la société depuis des milliers d’années et permet de réunir des millions d’individus. Ce phénomène urbain est devenu le support de milliers d'activités, participant au fonctionnement de la société comme une véritable symbiose : l’éducation, le soin, la solidarité, le lien social, la justice, la recherche d’équité…

Jusqu’au milieu du XXe siècle, les quartiers parisiens s'organisaient autour de leurs activités et de leurs spécialisations. Le centre de Paris, les faubourgs et les villages périphériques construits avant la période industrielle témoignent de l’importance des métiers, de l’artisanat, des guildes, de l’apprentissage. La ville s’est construite grâce à un élan commun d’aide et de coopération, ce que Kropotkine nomme “le flot d'entraide et d’appui mutuel”.[3] Pour lui, l’architecture et les monuments du Moyen-âge sont “le produit d’une vie éminemment sociale.” “Le résultat de l’expérience collective accumulée dans chaque métier”. La formation de métiers spécifiques au sein d’une société, la répartition des tâches et la spécialisation sont une forme de coopération : le centre de Paris était consacré aux métiers de bouche, la rive gauche rassemblait les universités et les métiers du livre, le faubourg Saint-Antoine, les métiers du bois, menuisiers, ébénistes, les métiers du textile dans le Sentier… Certaines villes d’Île-de-France se spécialisèrent aussi en fonction des ressources de leur territoire : la toile de Jouy bénéficiait de la Bièvre, les porcelaines tendres de Sèvre et de Saint-Cloud utilisaient les argiles des coteaux en bord de Seine, nombre de villages et de bourgs autour de Paris se dédiaient au maraîchage, à l’agriculture ou aux arbres fruitiers comme Montreuil et ses murs à pêches.

Aujourd’hui, il serait facile de comparer cette organisation à celle que voudrait imposer la métropole du Grand Paris avec ces pôles économiques, zones d’activités et quartiers d’affaire : les “clusters”. La métropole a été découpée de manière plus ou moins abstraite en onze « pôles d'attractivité » qui se répartissent 39 millions de mètre carrés de bureaux et 960 000 entreprises. L'anglicisme “cluster”, “pôle” ou ”groupement” devenu “foyer de contagion” pendant la pandémie du Covid-19 peut nous sembler ridicule aujourd’hui. En mai 2008, Nicolas Sarkozy confie à Christian Blanc, secrétaire d'Etat la mission de préfigurer pour le Grand Paris "une vision globale du périmètre et de l'organisation de l'agglomération parisienne à l'horizon 2030". Parmi les chantiers voulus par Nicolas Sarkozy, il y a la création d'un "cluster technologique et scientifique de rang mondial autour du plateau de Saclay" (Essonne). Christian Blanc ne s’arrète pas à ce seul “cluster” qui se veut devenir "une référence mondiale de l'ampleur de la Silicon Valley"[4]. Le plateau de Saclay est cent fois plus petit que la baie californienne. Progressivement les dinosaures de l’ingénierie française (CentraleSupélec, Polytechnique, HEC, Mines Telecom, AgroParisTech) y déménagent mais semblent peu enclins à accoucher de petits mammifères innovants comme leur modèle californien.

En  2009, le projet de Christian Blanc pour la métropole est un chapelet de neuf “clusters” reliés par un métro automatique : la Plaine-Saint-Denis devient "territoire de la création"; le Bourget est "la ville-cœur, nouveau pôle économique doté d'un centre technologique aéronautique"; Roissy-Villepinte est "un pôle d'échanges", Marne-la-Vallée devient "la ville en mouvement", La Défense une "cité financière", la Seine "une ouverture sur le Monde" avec le Havre "façade maritime de Paris" et Achères "le port de la confluence". Ces 9 pôles ont évolué, on en compte 11 aujourd’hui. Cette notion de “pôles d'attractivité” ressemble davantage à des formules creuses de marketing territorial qu’à de véritables outils de développement économique.

Carte des clusters du Grand Paris © fair + Institut Paris Region Carte des clusters du Grand Paris © fair + Institut Paris Region
Carte des Clusters

Sur le site Métropolitiques, Nicolas Rio démontre que cette vocation économique affichée pour les territoires est “floue et instable”[5]. Les “Clusters” n’ont aucune réalité territoriale, ils appauvrissent la mixité et la complexité qui caractérisent la métropole : “Cette logique de spécialisation contraste avec la réalité de l’économie francilienne, caractérisée par la diversité sectorielle. Elle a pourtant été reprise, directement ou indirectement, par les acteurs publics, de l’État aux communes : les clusters spécialisés ont servi de mythe mobilisateur pour réguler la fragmentation intra-métropolitaine. “ Le concept de “cluster” défini par Michael Porter[6] réduit le territoire à une certaine efficacité économique, un groupement d’entreprises, un bassin d’emplois spécialisés… Si cette logique fonctionne sur des territoires à développer, elle ne peut que affaiblir la richesse de territoires complexes comme celui du Grand Paris. Au delà d’une forme de zoning, les “clusters” sont ségrégationnistes et nous pourrions aisément remplacer le mot “cluster” par “ghetto”, particulièrement approprié au quartier de la Défense comme “ghetto financier”.

De fait, la polarisation des emplois s’est intensifiée depuis 20 ans sur le territoire francilien. Une étude publiée fin janvier par l'Institut Paris Région et Transilien SNCF montrait que "près de 7 emplois sur 10 sont concentrés sur 6 % du territoire”[7] et que cette concentration n’était pas sans conséquence notamment  sur les transports collectifs.

La carte montre que les “clusters” s’étendent largement dans l’ouest de Paris mais s'arrêtent à la petite couronne au nord et à l'est, là où les territoires sont les plus pauvres. Ces pôles ne sont pas pensés en termes de la coopération mais plutôt de concurrence, de compétition internationale : il ne s’agit plus de s’entraider, ni de partager son savoir-faire mais bien d’être attractif et compétitif. C’est ainsi que chaque « cluster » propose les mêmes mètres carrés de bureaux climatisés et connectés que Hong Kong, Dubaï ou Londres, dans une parfaite homogénéisation par mimétisme de la concurrence internationale. Les activités ou la recherche qui s’y exercent sont complètement déconnectées des ressources du territoire et des besoins de ses habitants. Comme les métropoles, les “clusters” sont de simples points connectés mais hors sol, hors des réalités de leur territoire, produit financier abstrait, ils n’apportent aucune plus value aux populations autres que des “emplois”.

Avec plus d’un million de chômeurs, bien sûr, l’île-de-France a besoin d’activités. Seulement il nous faudrait bien distinguer “métier” et “emploi”. Les emplois majoritairement tertiaires proposés dans la métropole du Grand Paris tiennent plus du bien consommable, que du métier durable, ils peuvent être détruits, tel une marchandise. Karl Polanyi[8] affirmait que le travail était aussi devenu une “marchandise”. Le travailleur n’apprend pas de métier, l’industrie pourvoit du travail spécialisé et monofonctionnel. L’employé n’est qu’un rouage de la machine de production, sa seule valeur est dans son efficacité, pas dans son savoir-faire. L’industrie a détruit certains métiers et de nombreuses compétences artisanales, des gestes, le travail des mains et la transmission de l’expérience. 

De la période industrielle à la tertiarisation actuelle, le travail, l'activité productive s’est détachée de la vie, de la personne vivante qui l'exerce. L'objectif n'étant plus de créer, de prendre part à un ouvrage collectif, le travail n’est qu’un mal nécessaire, un acte ennuyeux, sans réflexion ni signification. L’ouvrier, l’employé ne voyant plus d’utilité à son travail, le salaire lui est donné comme une compensation à l’absurdité de sa tâche. Pour Henry Ford, le salaire était un moyen de stimuler la demande de biens, d'augmenter la consommation, et de réduire l’existence des salariés à leur seul “pouvoir d'achat”. Les humains ont été transformés êtres marchandisés, en consommateurs conditionnés par la publicité. L’anthropologue David Graeber qualifie le travail bureaucratique qui a été largement amplifié par le libéralisme de "Bullshit job" ou “emploi à la con”.

Avec la pandémie du Covid-19, nombreux·ses sont celles et ceux qui rêvent de quitter leur "Bullshit job" voire leur "Bullshit life" francilienne et ses loyers hors de prix pour partir vivre à la campagne. “Les villes moyennes tiennent leur revanche”, titrait le Monde lundi dernier[9]. Avec l'essor du télétravail, les villes moyennes semblent retrouver de l'attractivité. L'article du Monde concluait cependant que "Si un exode urbain s’opère, ce sera donc sans doute d’abord à la faveur des villes moyennes situées à proximité des grands centres urbains, qui sont pour la plupart déjà attrayantes." Si l'exode urbain fait l'objet de nombreux articles depuis un an, ce phénomène n’est pas nouveau, il est même dominant dans les mouvements démographiques de la métropole parisienne. Depuis le début des années 2000, le solde migratoire de la région parisienne est négatif, la croissance démographique n'est dû qu'au solde naturel. La rurbanisation prend de l’ampleur mais elle va dans le sens de la maison individuelle et du tout automobile et non dans celui de petites communautés résilientes, productrices et autosuffisantes. Les emplois restent concentrés en ville, les campagnes sont des dortoirs[10]. Sur son blog, Olivier Razemon relativise aussi l'ampleur du phénomène : "Les seuls bénéficiaires du rééquilibrage étaient des cadres hypermobiles". Avant d’en appeler aussi à une politique volontariste pour " le dégonflement de la région parisienne"[11].

Peut-être ne s’agit-il pas de vider la métropole de ses habitants mais bien de reprendre la main sur son destin. Une organisation géo-sociale du territoire permettrait d’envisager le problème autrement. Est-il encore pertinent de penser en termes de croissance ou décroissance du territoire, de développement ou de retour sur soi ? L'organisation du territoire ne peut plus être dictée de manière définitive par un pouvoir central. Sa nature même demande de la construire avec ses habitants en fonction de son territoire, de ses contraintes et de ses ressources, en retrouvant les notions de bien commun, de petite échelle, d’entraide, de cycles de la nature… A l’organisation sociale de la ville, l’organisation géo-sociale construit un lien supplémentaire, une relation à la nature, à l’eau, à l’air, au soleil et à la vie.

Droit à la ville

L’agglomération parisienne est peuplée de millions d’habitants, une population native ou une population venue du monde entier pour y étudier, y travailler, y séjourner… Un·e jeune français·e sur deux passe par Paris dans sa vie pour y travailler ou y étudier. La ville attire et promet des possibilités de liberté, d’émancipation, d’affirmation de soi. Elle est le lieu des rencontres, de la confrontation à l’altérité, ce que Henri Lefebvre[12] définissait comme l’idée même du “droit à la ville”. Ce droit interroge tous les aspects de l’existence urbaine, non seulement le droit au logement, au déplacement, l’accès au travail, à l’ensemble des besoins élémentaires mais aussi à la construction d’une existence émancipée. Pourtant le “droit à la ville”, cette possibilité d’accomplissement promise par la ville est très mal partagée, l'organisation sociale de la Métropole du Grand Paris se fait au détriment d’un grand nombre de ses citoyens. Son organisation matérielle et les intérêts en jeu sont une source d’épanouissement pour une minorité et une source de malheurs pour le plus grand nombre. “L’urbanisation de la société ne va pas sans l’éclatement de ce que nous appelons encore “ville””, écrit Henri Lefebvre. Pour lui, “la ville est œuvre", elle naît d’une conscience créatrice de la société, du prolétariat, des artisans comme des seigneurs qui ont “le sens et le goût de l'œuvre”. De même les marchands “aimaient leur ville comme une œuvre d'art”. Il leur oppose la bourgeoisie industrielle qui est venue “remplacer l'œuvre par le produit”. L’urbanisation étant pour lui la conséquence du processus d’industrialisation et de la croissance de la production économique. “Tout ce qui a fait la vitalité de la ville comme œuvre a disparu devant la généralisation du produit.” écrit-il encore. “Attaquée à la fois par en haut et par en bas, la ville s'aligne sur l'entreprise industrielle ; elle figure dans la planification comme rouage ; elle devient dispositif matériel propre à organiser la production, à contrôler la vie quotidienne des producteurs et la consommation des produits.” Il décrit ce quotidien un peu plus loin : “Il suffit d'ouvrir les yeux pour comprendre la vie quotidienne de celui qui court de son logement à la gare proche ou lointaine, au métro bondé, au bureau ou à l'usine, pour reprendre le soir ce même chemin, et venir chez lui récupérer la force de recommencer le lendemain.” Cette description de la vie parisienne ordinaire résonne étrangement si l’on résume le projet du Grand Paris à un supermétro, énormément de logements et des pôles d’activités concentrés.

Dès 1967, Henri Lefebvre pointe le problème essentiel de la ville qui se construit et qui semble évident aujourd’hui : “«l'habitat» ne constitue pas la ville et elle ne peut se définir par cette fonction isolée.” écrit-il “la ville se compose d'espaces inhabités et même inhabitables : édifices publics, monuments, places, rues, vides grands ou petits.” La conception urbaine a été laissée trop longtemps aux “spéculateurs, aux promoteurs capitalistes, aux plans des techniciens”. Les citadins, et notamment le prolétariat (dépossédé et chassé des centres), doivent se réapproprier les villes, la conception du théâtre urbain, la fabrication de la ville comme œuvre commune.

La ville est le lieu des rencontres, des échanges, du jeu, de la recherche de plaisir, de la déambulation chère aux situationnistes : “lieu du désir, déséquilibre permanent, siège de la dissolution des normalités et contraintes, moment du ludique et de l'imprévisible.” écrit Lefebvre. Ainsi, il ne doit pas y avoir de distinction entre la vie quotidienne et ces moments de fête. L’urbanisme, l’industrie, la publicité ont introduit cette triste réalité qui sépare sans appel “la vie quotidienne” de la fête, des vacances, des loisirs, de la production culturelle industrialisée. Le droit à la ville propose une alternative : “Le problème, c'est d'en finir avec les séparations : « quotidienneté-loisirs» ou « vie quotidienne-fête », c'est de restituer la fête en transformant la vie quotidienne. La ville fut espace occupé à la fois par le travail productif, par les œuvres, par les fêtes.”

 

Communs métropolitains

Lors des élections municipales de 2020, l'équipe socialiste, conduite par Anne Hidalgo, s'est appropriée la notion de “commun”, nommant son programme "Paris en Commun". La politique libérale menée pendant 6 ans, avec par exemple la réforme de la voirie, les programmes Réinventer la Seine et Réinventer Paris, semble pourtant loin de cette notion. Ainsi les appels à projets “Réinventer Paris” ont permis de privatiser de nombreux biens immobiliers publics sans suivre les procédures du Code des marchés publics. L’appel à projet avorté “Réinventer la Seine” prévoyait sans aucun débat préalable, de confier la construction et le financement de trois passerelles habitées sur la Seine à des investisseurs privés. En 2016, la réforme du Règlement de voirie à Paris et la réforme des Sections territoriales de la voirie ont conduit à une forme de privatisation des chantiers de voirie. Les Sections territoriales de la voirie sont mal connues du public et pourtant elles ont en charge la gestion des espaces publics parisiens. Depuis 2016, elles n’organisent plus elles-mêmes les travaux de remise en état de la voirie. Ces travaux doivent être assurés par des intervenants extérieurs sans contrôle démocratique possible sur leurs nuisances, leur durée et leur qualité. Ces chantiers sont pourtant omniprésents dans la ville.

De fait, la vision urbaine libérale tend à privatiser la gestion et la planification urbaine. Les villes sont laissées aux opérateurs privés, de droit privé ou le plus souvent dépourvus du sens de l'intérêt général. Les villes sont entretenues, gérées, transformées par de multiples opérateurs avec peu, voire aucun contrôle citoyen : à Paris, Clear Channel et JCDecaux exploitent les kiosques et le mobilier urbain, Smovengo gère les Vélib’, Bolloré, l’ex-Autolib’, Indigo, les parkings, Streeteo, le contrôle du stationnement, Derichebourg, Sepur, Véolia, Pizzorno et Urbaser se partagent la collecte des déchets, etc.

Certains de ces opérateurs sont aussi publics, souvent sous la forme d'établissements publics à caractère industriel et commercial (EPIC), avec un personnel qui relève du droit privé et surtout des exigences de rentabilité qui diffèrent peu des sociétés privées. Ce modèle managériale est celui  de Grand Paris Aménagement, de L'Agence Nationale pour la Rénovation Urbaine (ANRU), de la RATP, de la Société du Grand Paris, de la Solideo, des établissements publics fonciers (EPF), des établissements publics d'aménagement de Sénart (EPA Sénart), de Marne-la-Vallée (EpaMarne-EpaFrance), Paris-Saclay (EPPS), etc.

La notion de smartcity accentue ce phénomène avec, sous couvert de ce concept marketing, des quartiers entiers construits et livrés par des géants privés de l'immobilier et pour seul contrôle démocratique le regard complaisant des élus. Allons-nous vers une privatisation complète des lieux et des biens publics, des écoles, des hôpitaux, des parcs, des transports en commun, des musées, des lieux de culte, des rues, des places, des marchés ? Chacun de ces lieux constitue pourtant une véritable richesse commune, un patrimoine qui est à la base de la cohésion des villes et du vivre ensemble. Si la santé, la production alimentaire, l’éducation, la gestion de l’eau, les transports en commun sont jugés « non rentables » par le système libéral, ces lieux et ces services seront menacés en permanence.

La métropolisation fabrique de nouvelles « enclosures ». A l’image de Angleterre du XVIIe siècle qui a clos, enclos ses prés communaux. Les systèmes de coopération et les communautés d'administration des terres agricoles furent transformés en un système de propriété privée par les “Inclosure Acts”. Les paysans furent chassés de ces terres communes dans un processus de dépossession. Réduite à la pauvreté, la population paysanne, qui était jusqu'alors autosuffisante, aurait été contrainte de migrer vers les villes et de rejoindre les mines et les usines en mal de travailleurs.[13]

Les transports en commun sont un des services publics les plus emblématiques d'Île-de-France. Il y a un siècle, la région avait l’un des plus importants réseaux de tramway du monde. Il comptait plus de 1 100 km de rail et 122 lignes. Autre forme d’« enclosures », ce vaste réseau fut complètement démantelé dans les années 1930, suite aux attaques des lobbies du pétrole et de l'industrie automobile, arguant leur archaïsme et la gêne de la circulation automobile. Aujourd’hui, un des principaux projets porté par le Grand Paris se fait aussi autour du transport collectif mais avec seulement quatre nouvelles lignes de métro automatisé sur 200 km et la création de 60 nouvelles gares très éloignées les unes des autres.

La politologue et prix Nobel d'économie Elinor Ostrom a échafaudé la théorie des communs[14]. Celle-ci ouvre une alternative, une troisième voie à la gestion public ou privé des ressources. Un bien commun n'est ni soumis au marché, ni dépendant d'une gestion étatique. Il est défini selon le principe de non exclusion. Cette notion de commun serait-elle applicable à la métropole ? La ville est le lieu de la mise en commun, du partage. La ville n'est pas une ressource mais une agglomération de multiples ressources essentielles pour lesquelles le travail d'Ostrom devrait nous permettre de repenser la gestion commune. Bien que théorique et difficile à mettre en œuvre à l'échelle du Grand Paris, cette approche permettrait aux citoyens de se réapproprier la gestion et la planification urbaine, d'en finir avec une production urbaine marchandisée. Face à un Grand Paris produit par des individualités dans l'indifférence collective, il s'agit de redéfinir les possibilités d’une “oeuvre commune”, un Grand Paris des communs, fruits de coopérations, de symbioses sociales et territoriales.

Le projet du Grand Paris ne serait plus l'œuvre de cabinet ministériel, de petits arrangements politiques et de collusions avec les géants du btp et de l’immobilier mais pourrait véritablement être réapproprié par les habitantes et les habitants de la métropole. Cela ne prendrait plus la forme des concertations mais bien d'un dialogue ouvert en vue d'une autogestion des ressources communes. Certes, l'outil de la concertation et de la participation citoyenne pour les décisions d'urbanisme va déjà dans ce sens, mais il est fortement biaisé. Ce processus demande un travail important de la part des quelques citoyens engagés et des associations qui y prennent part, il les épuise en discussions, en études, en rédaction de cahier d’acteurs qui restent souvent sans suite. La parole citoyenne est rarement entendue et les conclusions rendues ne reflètent pas l’intégralité des débats.

Pour reprendre l’exemple des transports collectifs, la puissante association d'usagers des transports (FNAUT) qui regroupe 160 associations et 80 000 membres, a rendu plusieurs avis sur le Grand Paris Express. En 2017, l'AUT Île-de-France proposait de réaliser en priorité la ligne 15 et des prolongements de la ligne 14 où le trafic le plus important est attendu. L’association proposait aussi de différer la ligne 16 et d'abandonner les lignes 17 et 18 pour lesquelles une desserte de type tramway aurait suffit[15]. Bien sûr, la FNAUT n’a pas été entendue. Que se passerait-il si les transports collectifs étaient planifiés et gérés par leurs usagers ? Une véritable autogestion par les citoyens renverserait les déséquilibres. La ville est une somme de ressources hybrides, à la fois tangibles et intangibles, matérielles et immatérielles, foncières et intellectuelles. De fait, l'accès aux ressources matérielles, aux ressources foncières est limité et présente des risques d'exclusion et d'appropriation par un seul groupe. Parmi ces ressources on pourrait citer l'accès aux services urbains, mais aussi à la culture, au patrimoine et bien sûr au logement, ressource limitée et principalement gérée par le marché. Les aménités urbaines, les liens sociaux, l’émancipation et les possibilités de s'épanouir sont des ressources plus abstraites et moins sujettes à pénurie. 

Il ne suffit pas d'annoncer un "Paris en Commun" pour qu'il se réalise. Les travaux d'Ostrom nous rendent attentif à la complexité des ressources, la nécessité de comprendre leurs conditions locales, leurs spécificités géographiques et l'ensemble des paramètres très particuliers liés à ces ressources. Chaque ressource a des attributs, des contours, des limites, des propriétés très différentes. Il n'est pas possible de concevoir un mode de gestion systématique mais bien une approche distincte à chacune des ressources. Ostrom insiste aussi sur l'importance de l'information sur la ressource et sur sa parfaite connaissance par ses bénéficiaires. L'information sur les conditions de ces ressources doit être pleinement partagée pour savoir par exemple à quel moment il y a surexploitation de la ressource. Ce n'est malheureusement pas le cas dans une métropole où beaucoup ignorent le nombre de logements et de bureaux vides, ignorent aussi la provenance de l'eau, de l'énergie et de l'ensemble des ressources dont nous jouissons chaque jour.

La mise en place de commun ne pourrait se faire sans bouleverser le droit de propriété privé pour la gestion du foncier, et des logements par exemple. En France, l'héritage du Code Civil napoléonien lie étroitement la propriété du sol et la propriété du bâti. À Auroville en Inde, la propriété de l'habitat n'existe pas, tous les biens immobiliers appartiennent à la fondation d’Auroville. Les logements vacants sont attribués à de nouveaux arrivants. Comme à Auroville, la gestion des ressources communes matérielles pourrait être réalisée par une instance citoyenne, une gouvernance ouverte qui distribuerait des droits de jouissance à chacune et chacun, et se chargerait de réguler la ressource, de gérer les conflits, de faire respecter les règles établies de façon mutuelle et révocable suivant l'évolution des conditions de la ressource. Si cette gestion du foncier paraît très théorique, des outils opérationnels existent déjà pour aller dans ce sens : parmi eux les Community Land Trust, ou organisme foncier solidaire et bien sûr l’habitat participatif. Les organismes fonciers solidaires, créés par la loi ALUR, sont prévus pour détenir la propriété foncière sur lesquels des logements sont bâtis, dans le but de les maintenir à coût abordable sans influence du marché. De même, l’habitat participatif en autopromotion permet de lutter contre la spéculation immobilière et instaure des formes de gestions communes, ni publiques, ni privées.  

La gestion des communs immatériels ne pose pas de problème de ressources limitées et de risque d'épuisement. Dans le domaine informatique, l’open source, l’internet, les logiciels libres ont construit tout un univers des communs, développant des théories du partage et d’autogouvernance. De la même manière, une autogestion citoyenne permettrait d'enrichir les communs urbains, d'y contribuer comme œuvre commune et de rendre cette ressource disponible pour toutes et tous. Quelle forme prendrait une ville Open Source fondée sur le partage des ressources et des moyens ? Elle reste à inventer avec sa population...

Rien n’est définitif, il n'est pas possible de conclure. On perçoit clairement aujourd’hui les difficultés à parler de communs, de coopération et de Droit à la Ville, sujets pour lesquels rien n’est définitif et tout est embryonnaire. Le prochain et dernier texte de la Ville comme symbiose sera l’occasion d’explorer les graines de possibles, initiatives citoyennes et alternatives responsables qui apparaissent déjà pour transformer positivement le Grand Paris.

 

 

 

 

 

 

 

 

[1]. François Roddier, Thermodynamique de l’évolution, éditions Parole, 2012, p111

[2] Pablo Servigne, Gauthier Chapelle, L'entraide, l'autre loi de la jungle, Editions les liens qui libèrent, 2019

[3] Pierre Kropotkine, L’Entraide, 1902, éditions Aden, 2009.

[4] Christian BLANC, Le Grand Paris, Le Cherche midi éditeur, 2010

[5] Nicolas Rio, Le mythe des « clusters » du Grand Paris, La spécialisation comme régulation métropolitaine, 10 février 2014 sur metropolitiques.eu : https://metropolitiques.eu/Le-mythe-des-clusters-du-Grand.html

[6] Porter M.E., "Location, Clusters, and Company Strategy" in G. Clark, M. Gertler, and M. Feldman, Oxford Handbook of Economic Geography, Oxford: Oxford University Press, 2000

[7] Institut Paris Région et Transilien SNCF, “Le mass transit au cœur des dynamiques d’emploi” Janvier 2021 https://www.institutparisregion.fr/nos-travaux/publications/le-mass-transit-au-coeur-des-dynamiques-demploi.html

[8] Karl Polanyi, La Grande Transformation, 1944, Gallimard, 2009

[9] Elodie Chermann, “Calme, coût de la vie, espace… Les villes moyennes tiennent leur revanche”, Le Monde, 21 février 2021. https://www.lemonde.fr/economie/article/2021/02/21/calme-cout-de-la-vie-espace-les-villes-moyennes-tiennent-leur-revanche_6070730_3234.html

[10] Entretien avec Pierre Merlin, urbaniste et démographe, “L’exode urbain est plus rapide que ne l’a été l’exode rural », Revue Maires de France, AMF, Décembre 2010. https://medias.amf.asso.fr/docs/DOCUMENTS/AMF_10206_INTERVIEW.pdf

[11] Olivier Razemon “Exode des « Parisiens » vers les villes moyennes : le télétravail ne suffit pas.” 21 février 2021 https://www.lemonde.fr/blog/transports/2021/02/21/exode-des-parisiens-vers-les-villes-moyennes-le-teletravail-ne-suffit-pas/

[12] Henri Lefebvre, Le droit à la ville, 1968, Editions Economica,2009

[13] Yasha Levine, L’invention du capitalisme : comment des paysans autosuffisants ont été changés en esclaves salariés pour l’industrie sur le site Le Partage https://www.partage-le.com/2018/10/22/linvention-du-capitalisme-comment-des-paysans-autosuffisants-ont-ete-changes-en-esclaves-salaries-pour-lindustrie-par-yasha-levine/

[14]  Elinor Ostrom, Gouvernance des biens communs, 1990, De Boeck, Bruxelles, 2010

[15] Le Parisien, Grand Paris Express : les propositions chocs de l’association des usagers https://www.leparisien.fr/info-paris-ile-de-france-oise/transports/grand-paris-express-les-propositions-chocs-de-l-association-des-usagers-26-10-2017-7357257.php

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