«Empêcher le sauvetage, c'est assumer les morts!»

Christophe Castaner a dénoncé une «réelle collusion» entre ONG de sauvetage de migrants et passeurs en Méditerranée. Sea-Watch, organisation à but non lucratif qui mène des opérations civiles de recherche et de sauvetage en Méditerranée, répond au ministre. Comment expliquerons-nous que des pays ne traversant aucune crise majeure ont volontairement laissé mourir des milliers de personnes?

Vendredi 5 avril 2019, lors de la conférence de presse finale de la réunion des ministres de l'Intérieur du G7, Mr Christophe Castaner, ministre français de l'Intérieur, a dénoncé, selon lui, une “réelle collusion” entre ONG de sauvetage de migrants et passeurs en Méditerranée centrale.

Du côté des ONG en question, l'incompréhension totale se mélange à la stupéfaction. Comment un personnage de premier plan de l'État peut ainsi exprimer de tels propos ? Car si des accusations de ce genre sont lancées depuis plusieurs années par l'extrême droite, aucune preuve concrète n'est jamais venue étayer ces dires, aucun procès sur ce fondement n'a abouti. Ce qui n’arrête malheureusement pas la croissante campagne de dénigrement dont nous faisons l'objet. Petit à petit, la criminalisation du sauvetage en mer s'accentue, rendant notre tâche de plus en plus ardue.

Doit-on alors rappeler que nos actions ne sont pas celles d’idéalistes au grand cœur, détachés de toute réalités politique et légales ? Bien au contraire, elles se basent sur des textes et lois internationales qui régulent et encadrent le sauvetage en mer. Nous appliquons le plus basique des principes de la Convention SOLAS1 : l'assistance aux personnes en péril en mer est obligatoire et gratuite (Chapitre 5 de la Convention, règle n°33). Dans un souci de transparence, des journalistes sont invités à bord des navires à chaque mission.

Depuis juin 2018, parce que les pays européens ferment leurs ports aux personnes à la recherche d'un refuge, le droit maritime est complètement bafoué en Méditerranée. Nous déplorons également que les derniers navires européens de l'opération Sophia qui étaient sur zone viennent d'être retirés. L'action normalement dévolue aux États en mer est maintenant effectuée par une poignée d'ONG. Elles respectent les lois nationales, européennes et internationales, mais doivent pourtant lutter pour continuer leurs actions, face à la multiplication des entraves politiques et administratives.

Pourtant, les informations sur la situation la réelle nécessité d'assistance en mer ne manquent pas. De nombreux rapports d'Amnesty International et du Haut Commissariat pour les réfugiés de l'ONU documentent les horreurs indicibles qui ont lieu, en ce moment même, en Libye. Ainsi que les raisons qui poussent ces hommes, femmes et enfants sur une route très incertaine, où la violence et la mort deviennent la norme. Les témoignages des survivants sont également éclairants. Tous ceux venus à nos bords, disent être prêts à tout perdre et tout risquer, même leur vie, plutôt que de rester “chez eux”, tous disent préférer mourir en mer plutôt que d'être renvoyés en Libye. Ce sont des personnes, dont peu d'entre nous ne peuvent imaginer le degré de désespoir, et qui se retrouvent à la merci de passeurs, lâchés sur de mauvaises coquilles de noix, ce qui les livrent à une très probable noyade.

Pouvons nous, aujourd'hui, en toute connaissance de cause, continuer de fermer les yeux ? L'Histoire de l'Europe s'écrit en ce moment même, et c'est cette Histoire que nos enfants et petit-enfants apprendront. Sommes-nous prêts à les regarder dans les yeux lorsqu'on leur expliquera comment des pays, ne traversant aucune guerre ou aucune crise majeure, ont volontairement laissé mourir des milliers de personnes en Méditerranée ? Car soyons clairs sur la seule conclusion possible : si l'on continue d'empêcher de sauver ces personnes, il faut alors commencer à assumer leurs morts !

 

Sea Watch France

 

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