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Billet de blog 7 févr. 2022

Pourquoi M. Blanquer attaque la pensée woke, si proche des valeurs de la République ?

Comment expliquer que le ministre Blanquer dépense des fonds qui lui sont réservés à financer une réunion non-scientifique destinée à combattre un courant de pensée dont les principes fondamentaux coïncident avec les valeurs et de la République ? Une publication de l’Association Française d’Enseignants Wokistes (AFEW)

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Comment expliquer que le ministre Blanquer dépense des fonds qui lui sont réservés à financer une réunion non-scientifique destinée à combattre un courant de pensée dont les principes fondamentaux coïncident avec les valeurs et de la République ? Haine de soi, comme disent souvent des essayistes pressés ? Cherchons des hypothèses sérieuses.

Une première hypothèse explicative, peut être trouvée dans le cours de droit constitutionnel des professeurs Tropper et Hamon :

« En quatrième lieu, l’opposition traditionnelle néglige l’usage rhétorique que les constituants peuvent faire de formules comme souveraineté nationale ou souveraineté populaire. Il est possible et il arrive fréquemment qu’on les proclame sans autre souci que d’obtenir une adhésion populaire, mais sans aucune intention d’en tirer la moindre conséquence »

Michel Troper, Francis Hamon, Droit Constitutionnel, LGDJ, 33 éd., p 198

Il se pourrait que, de façon analogue, l’article L111-1 soit essentiellement décoratif ou, c’est une autre hypothèse, qu’il soit utilisé de façon discrétionnaire ou opportuniste pour, par exemple, combiné avec l’article L141-5-1, discipliner les élèves sur la façon dont ils doivent s’habiller, mais pas de façon générale pour conférer des droits à ces derniers ou pour déterminer nos missions. La confrontation entre les valeurs de la République et le wokisme ne serait pas substantielle, mais porterait sur leur traduction en actes : le wokisme prendrait au sérieux ses principes, alors que ce ne serait pas le cas de la République existante comme le suggère, par exemple le fait que cette République vende des systèmes de surveillance au régime du maréchal Sissi qui permettent à ce dernier de traquer ses opposants ou le fait que les inégalités perdurent ou s’aggravent. Le wokisme porterait une exigence de cohérence entre principes et actes dont se dispenserait la République, qui, elle, choisirait ses engagements à partir de critères d’opportunité politique ou commerciale.

La comparaison peut paraître étrange : le woke ne s’incarne pas en État et il n’a pas à opérer des choix entre ses valeurs et, par exemple, les intérêts de son industrie de l’armement ou de la surveillance électronique. Mais il faut voir que cette confrontation des énoncés républicains et wokistes découle d’une volonté nouvelle de l’État de doter d’effets concrets des énoncés généraux qui, jusqu’il y a peu, étaient regardés comme ne devant pas en revêtir. On le sait, on parlait fort peu dans nos murs de laïcité il y a quelques années. L’explication la plus courante attribue ce changement à une évolution de la société : avant la laïcité allait de soi, alors que ce n’est plus le cas maintenant. Cette explication est faible, parce qu’elle occulte qu’une partie considérable des atteintes à la laïcité dont elle veut faire le point de départ de la transformation de la notion de laïcité naît justement de l’extension de l’exigence de neutralité au-delà du périmètre de l’Etat : s’il n’y avait pas eu la loi contre le foulard de 2004, il n’y aurait pas eu de contestation de ladite loi, s’il n’y avait pas eu, avant la loi, d’interdiction du foulard sans base légale claire, il n’y aurait pas eu de contestation de l’interdiction du foulard. L’adage selon lequel l’Etat est neutre et la société est libre devient de moins en moins vrai, ce qui est manifeste dans la succession de textes qui, depuis 2004, étendent l’interdiction du voile chaque fois un peu plus (voir, à ce sujet Le voile islamique, regards (juridiques) croisés, de Julie Arroyo). Il se pourrait que le conflit entre le wokisme et l’État naisse de la volonté de l’Etat de sortir du rôle que lui attribuent les institutions pour s’aventurer dans celui qui consiste à imposer des valeurs morales, des conceptions du bien des citoyens. Cette évolution peut paraître d’autant plus problématique que l’on a l’impression qu’elle intervient à contrecourant d’une tendance qui irait, au contraire, dans le sens de la laïcisation et de la sécularisation de l’État et d’une autonomie accrue chez le citoyen.

La philosophie du droit a depuis longtemps signalé le danger qui naît des prescriptions générales auxquelles on fait produire des effets précis : celui qui est en charge de leur application se trouve doté d’un pouvoir excessif qui se rapproche de celui du législateur. Au contraire, lorsque le texte est précis, le juge ne peut, sans abuser de son pouvoir et sans manquement à ses obligations, empiéter sur le pouvoir du législateur. Ici, cependant, le problème est de nature différente et concerne moins les libertés publiques que la crédibilité de la parole publique : si le fait de vendre des armes à des régimes tyranniques ou de tolérer des inégalités injustifiées n’est pas nouveau, ce commerce ou cette tolérance deviennent plus problématiques lorsque l’on n’a de cesse de proclamer l’adhésion de la France aux valeurs de la République et lorsque l’on l’exigence de respecter la loi se double d’une exigence d’adhésion à des principes et valeurs de nature abstraite qui relèvent du noyau des croyances personnelles de chacun, noyau que l’on situe, dans la tradition démocratique occidentale, en dehors du périmètre de l’action de l’Etat . On peut donc voir que le problème classique d’atteinte aux libertés que pose l’application directe des valeurs de la République dans le domaine de l’école se double d’un problème moins étudié (à notre connaissance) mais peut—être non moins important, qui est celui de la perte de crédibilité d’un Etat qui exige l’adhésion à des principes qu’il méconnaît.

Une autre hypothèse, ce serait que la définition que donne wikipédia soit erronée ou, à tout le moins, qu’elle ne soit pas celle que retient le ministre. Le terme « wokisme », en effet, ne paraît pas très bien défini, seuls 6 % des Français, selon un sondage récent, en connaissent le sens. Il se pourrait, au demeurant, que le wokisme ne soit pas un concept clair mais un terme destiné à dénigrer les adversaires politiques en leur imputant des comportements dans lesquels ils ne reconnaissent très majoritairement pas. On peut, de ce point de vue, le rapprocher d’une autre innovation linguistique, le concept d’islamo-gauchisme. On se souvient que le CNRS a opposé une fin de non-recevoir à la demande de la ministre Vidal d’organiser une enquête sur ce phénomène qui, supposément, gangrène l’université. Dans cette hypothèse, il s’agirait de créer des hommes de paille, des individus que l’on institue pour mieux les combattre, des individus que l’on dote des attributs qui font d’eux l’ennemi parfait. De fait, on ne sait pas vraiment qui sont les wokes, les individus woke, les êtres dans lesquels cette pensée néfaste s’incarne, ceux qui, gangrénant l’université par leurs écrits ou leurs paroles, auraient pu faire l’objet de poursuites disciplinaires ou, à tous le moins, de critiques précises.

Pourquoi Blanquer attaque-t-il la pensée woke pourtant si proche des valeurs de la République ?

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