Liberté d’expression, honneur et complotisme en Espagne.

La revue satirique espagnole Mongolia vient d’être condamnée à payer la somme de 40.000 euros à l’ancien toréador Ortega Cano pour avoir porté atteinte à l’honneur de ce dernier en le caricaturant.

A Lille, le deux avril 2018.

 

Chers collègues,

La revue satirique espagnole Mongolia vient d’être condamnée à payer la somme de 40.000 euros à l’ancien toréador Ortega Cano pour avoir porté atteinte à l’honneur de ce dernier en le caricaturant.

Voici la caricature en question :

Cartel de Mongolia con Ortega Cano

David Trueba, dans El País, et d’autres ont rappelé, à l’occasion de cette sentence, que le toréador, alors qu’il conduisait en état d’ébriété, avait causé la mort d’un automobiliste, et que, pour ce motif, il avait été condamné à payer 170.000 euros aux proches de la victime, soit une somme à peine plus élevée que quatre fois le montant que doit verser la revue. Une vie vaut-elle quatre caricatures ? À l’évidence, tel n’est pas l’avis de Cristina Delgado qui, dans El Heraldo, s’inquiète de la disproportion entre ces deux condamnations et rappelle que la justice requiert la mesure et le respect de la proportionnalité.

Cette affaire en évoque d’autres et des interrogations se font jour en Espagne des voix autorisées s’inquiètent d’une dérive de nature à mettre en cause la liberté d’expression : Criminaliser l’expression est inefficace, nous avertit dans un article publié par CTXT.es Pasquau Liaño, magistrat et professeur de droit.

Mongolia n’a pas essuyé que des attaques judiciaires. La Tribuna de Cartagena accuse la revue d’être en fait la propriété de Georges Soros. Ce média affirme aussi que le milliardaire est le financeur de l’indépendentisme catalan. Interrogé par mes soins, le directeur de la Tribuna de Cartagena me renvoie vers un éditorial de César Vidal, qui accuse Soros de toute une série de ignominies, rappelle ses origines juives et explique qu’il veut noyer l’Europe sous des vagues de musulmans. Le directeur du journal, cependant, ne répond pas à ce que je lui demandais : un, peut-il prouver que Soros finance l’indépendantisme catalan et, deux, peut-il prouver que l’homme d’affaires est derrière Mongolia ? L’échange de mails est ici.

Ayant pris la peine de rentrer les mots Soros et Cataluña dans Google, j’avais trouvé l’origine probable des affirmations de La Tribuna de Cartagena et de César Vidal sur le prétendu financement par Soros de l’indépendentisme catalan : un article de La Vanguardia dont voici le titre :

George Soros financió a la agencia de la paradiplomacia catalana

  • La fundación del financiero colaboró con 27.000 dólares para diversas actividades del Diplocat y también con 24.949 para el CIDOB.

Cependant, la lecture de l’article précise les choses : la fondation Open Society -la fondation de Soros- a co-financé avec le Consell per la Diplomàcia Pública de Catalunya -le Diplocat- une journée sur la xénophobie et euroscepticisme :

La Fundación Open Society Initiative for Europe de George Soros financió con 27.049 dólares actividades del Consell per la Diplomàcia Pública de Catalunya, el Diplocat, la agencia ‘paradiplomática’ catalana. Según los documentos que se han filtrado de las actividades del financiero, Soros aportó estos dólares para cofinanciar una jornada sobre la xenofobia y el euroescepticismo que se celebró en Barcelona en enero de 2014 ante las elecciones al Parlamento Europeo.

Je viens d’écrire au directeur de La Vanguardia pour le prier de m’indiquer s’il ne considère pas que le titre est trompeur et s’il ne faudrait pas rectifier l’information.

J’ai écrit au président de la Fondation Soros en Catalogne pour lui demander comment il analysait la situation et s’il avait réagi à l’article de la Vanguardia.

Je termine cette note en mentionnant un article du Monde qui rend compte de la radicalisation du discours du premier ministre Orban et des interrogations sur la compatibilité des valeurs qu’il défend avec celles du PPE dont il est membre. J’ai écrit au président du PPE pour lui demander comment il analyse la situation. J’ai écrit aussi aux ambassades de Hongrie en France et en Espagne pour demander communication des éléments qui permettraient au premier ministre Orban d’étayer la conviction que lui prête Le Monde de l’existence d’un complot englobé et incarné dans la personne de George Soros.

Sebastián Nowenstein,

PS : Le Monde revient sur les déclarations du premier ministre Orban dans une chronique qui vient de paraître :

« La droite identitaire devient mainstream. Elle évince la droite classique, et pas seulement en Europe centrale »

Une page de synthèse sur le sujet : http://sebastiannowenstein.blog.lemonde.fr/2018/04/03/soros-lindependantisme-catalan-orban-et-le-complotisme-une-synthese/

 

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