Nous avons besoin d'une liste des expressions interdites, chers camarades.

Chers camarades, nous avons besoin que le ministre crée un Index des expressions interdites, un Index epressiorum prohibitum. Aucune intuition linguistique ne saurait y suppléer. Comme ça, chacun saura ce qu'il fait quand il parle. Peut-on dire "race" et pas "racisé" ?

À Lille, le samedi 13 janvier 2018.

Chers camarades,

Dans l’exercice de nos mandats syndicaux, nous défendons nos collègues et leurs intérêts. À ce titre, nous devons les informer de notre mieux afin de leur éviter des poursuites qui naîtraient des propos qu’ils tiennent dans l’exercice de leurs fonctions.

Monsieur le ministre Blanquer a annoncé devant les députés de la Nation qu’il poursuivrait le syndicat SUD 93 parce qu’il a employé les termes de « racisme d’État ». Le ministre réprouve également l’expression « racisé » qui, absolument scandaleuse, (…) ne peut pas avoir sa place dans l’éducation nationale, ainsi que l’organisation par ledit syndicat, lors d’un stage de formation, de réunions en non-mixité.

N’est-il pas de notre devoir, chers camarades, de demander au ministre de bien vouloir publier une liste précise des mots ou expressions scandaleux qui ne peuvent avoir leur place dans l’éducation nationale ? Il faut en effet constater que la situation actuelle fait naître dans le chef de nos collègues et mandants une grande insécurité juridique : si des expressions aussi banals que celles utilisées par nos amis anti-racistes de SUD dans le cadre d’un stage syndical suscitent des poursuites, comment ne pas craindre qu’il en aille de même lorsque, devant les élèves, nous avons recours à des expressions courantes dans nombre de nos disciplines, voire dans les grands textes républicains ? Le mot race figure dans l’article 1er de la Constitution française : peut-on dire race et pas racisé ?

Chers camarades, nous avons besoin que le ministre crée un Index des expressions interdites, un Index epressiorum prohibitum. Aucune intuition linguistique ne saurait y suppléer. Comme ça, chacun saura ce qu’il fait quand il parle.

Les déclarations du ministre devant la représentation nationale suscitent un autre problème : il arrive que des séances de travail non-mixtes soient organisées dans nos établissements (EPS, éducation sexuelle, dispositif « informatique au féminin »…). Nos collègues s’exposent-ils à des poursuites ? Il serait bienvenu que le ministre stipule clairement quand la non-mixité est légitime et quand elle ne l’est pas. On peut subodorer que la non-mixité est légitime lorsqu’elle permet de lutter contre les discriminations dont sont victimes les filles, mais qu’elle cesse de l’être lorsqu’elle vise à contrer les discriminations qui frappent les personnes racialisées1. Sur ce point aussi, nous devons donc demander au ministre d’apporter les clarifications nécessaires, au risque, aïe, de renforcer nos camarades de SUD 93 dans leurs analyses au sujet du racisme d'état.

Bien syndicalement,

SN

PS : Une autre possibilité consiste à ne pas prendre le ministre au sérieux. Les poursuites contre SUD sont impossibles, nous apprend Le Monde, et il est difficile de concevoir que le ministre l’ait ignoré. Il se serait payé de mots. On peut aussi s’occuper sérieusement de cette histoire… Il n’est peut-être pas anodin qu’une affaire montée de toutes pièces par la fachosphère parvienne à faire se lever comme un seul homme la presque entièreté de l’Assemblée nationale. Il ne l’est pas non plus que les instances du SNES et de la FSU n’aient pas apporté leur soutien officiel à SUD 93 (si j’en crois ce document), quand bien même nombre de nos camarades qui y militent l’ont fait à titre personnel…, ou que monsieur Mélenchon ait applaudi le ministre, qui s’en est félicité. On peut par ailleurs rappeler utilement qu'à l'occasion de l'affaire Saou, le candidat Macron avait montré qu'il n'était pas insensible aux bobards diffusés par cette mouvance.

 

1C’est ce que Jean Baubérot pense qu’il s’est produit, mais il trouve que ce n’est pas bien : « C’est aussi ce qu’affirmait Elisabeth Badinter qui,  dans les débats, s’opposa fortement à la loi en gestation, avec une argumentation qu’il faut absolument relire aujourd’hui. « Les femmes ne sont pas les seules victimes de la société, les autres aussi vont demander leur part, au mépris de la cohésion. Laissons entrer le particularisme dans la définition du citoyen et nous vivrons une sinistre cohabitation de ghettos différents. Je ne veux pas du communautarisme. La République repose sur l’abstraction de la règle, la généralité de la loi, pas sur la spécificité des individus ou des communautés» (Le Nouvel Observateur, 23 janvier 1997). Et ce qui est arrivé, c’est que la gauche a passé outre quand il s’est agi des « femmes », tout en continuant à suivre majoritairement la ligne d’Elisabeth Badinter quand il s’est agi des « autres » qui demandaient « aussi » leur « part ». Les « autres » : pour que le double jeu marche, il ne vaut mieux pas qu’ils aient un nom, un visage.  D’ailleurs tout  homme rencontre des femmes, parle avec elles ; rencontre-t-il régulièrement ces « autres » ? Au bout du compte, acceptation de déroger aux principes pour plus d’égalité réelle d’un côté, refus outragé au nom des mêmes principes de l’autre. Et cela n’aurait rien à voir avec le racialisme républicain historique ? Mon œil ! » Source : https://blogs.mediapart.fr/jean-bauberot/blog/231217/rokhaya-diallo-et-le-danger-d-un-universalisme-cache-sexe

 

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