« Pierre Ménard, auteur du Quichotte aujourd’hui ». Borges et Macron.

Borges nous permet de réfléchir aux usages que l'on fait de l'Histoire.

« Pierre Ménard, auteur du Quichotte aujourd’hui ». Borges et Macron.

Vous vous souvenez que Mathilde Larrère nous rappelait que le sens des mots peut varier suivant l’objet auquel ils s’appliquent. Le mot impôt, appliqué à la France du XVIIIème siècle ne désigne pas la même chose que le mot impôt appliqué à la France d’aujourd’hui.

Je vous propose l’extrait suivant de Borges (une traduction ici), qui pousse jusqu’à ses derniers retranchements cette idée. Je trouve le résultat bien drôle :

Es una revelación cotejar el Don Quijote de Menard con el de Cervantes. Éste, por ejemplo, escribió (Don Quijote, primera parte, noveno capítulo):

… la verdad, cuya madre es la historia, émula del tiempo, depósito de las acciones, testigo de lo pasado, ejemplo y aviso de lo presente, advertencia de lo por venir.

Redactada en el siglo diecisiete, redactada por el “ingenio lego” Cervantes, esa enumeración es un mero elogio retórico de la historia. Menard, en cambio, escribe:

… la verdad, cuya madre es la historia, émula del tiempo, depósito de las acciones, testigo de lo pasado, ejemplo y aviso de lo presente, advertencia de lo por venir.

La historia, madre de la verdad; la idea es asombrosa. Menard, contemporáneo de William James, no define la historia como una indagación de la realidad sino como su origen. La verdad histórica, para él, no es lo que sucedió; es lo que juzgamos que sucedió. Las cláusulas finales —ejemplo y aviso de lo presente, advertencia de lo por venir— son descaradamente pragmáticas.

También es vívido el contraste de los estilos. El estilo arcaizante de Menard —extranjero al fin— adolece de alguna afectación. No así el del precursor, que maneja con desenfado el español corriente de su época.

Pierre Menard est un écrivain qui, au début du XXème siècle, entreprend d’écrire le Quichotte. Pas de le copier, non, mais de véritablement l’écrire à nouveau. Il y parvient partiellement -le texte de Borges est une fiction, ne l’oublions pas- et le narrateur compare le Quichotte de Menard et celui de Cervantès. Tout les distingue, y compris le style, alors que les mots sont identiques : le style de Menard, celui d’un étranger, en fin de compte, n’est pas dépourvu d’affectation, alors que Cervantès écrivait l’espagnol de son époque, un peu à la va comme je te pousse…

Le fragment du Quichotte choisi parle de la vérité. Sous la plume de Cervantès, le passage ne va pas au-delà d’une rhétorique convenue. Chez Menard, son contenu est étonnant et étonnamment moderne : la vérité est ce que l’on pense qu’il s’est produit (c’est-à-dire, l’histoire), pas ce qui s’est produit.

Lorsque les gilets jaunes se réfèrent à la révolution française, ils nous disent que ce qu’ils font n’est pas uniquement ce que l’on voit, la réalité, donc, mais aussi autre chose, qui coïncide avec ce qui s’est produit par le passé, la révolution française. Et faire fonctionner cette identité dans l’autre sens, implique de dire que ce qui s’est passé en 1792, c’est un peu la même chose que ce que font maintenant les gilets jaunes. Avec candeur, on réécrit l’histoire.

Ce que font les gilets jaunes peut aussi être vu comme l’opération inverse de celle que fait le narrateur du récit de Borges, qui part de la même suite de mots pour leur donner des sens radicalement différents. Les gilets jaunes partent de faits radicalement différents, la révolution française et leur mouvement, et leur donnent des mots identiques, pour nous convaincre de leur identité ou de leur similitude.

Pour quoi faire ? Peut-être pour se légitimer, parce qu’en France on glorifie une révolution ?

Pendant les événements de mai 68, des destructions furent commises et des policiers et gendarmes furent malmenés, c’est le moins qu’on puisse dire. Il y eut des morts et des blessés lors des affrontements. Pourtant, il y a quelques mois, le président de la République songeait à commémorer la révolte.

Aujourd’hui, il déclare :

Aucune colère ne justifie qu’on s’attaque à un policier, à un gendarme, qu’on dégrade un commerce ou des bâtiments publics.

Mai 68 et le mouvement des gilets jaunes présentent, personne n’en doute, des différences nombreuses, l’une d’elles étant que la distinction protestataires pacifiques-protestataires violents est beaucoup moins aisée pour le premier que pour le second. L’injustifiable d’aujourd’hui devient-il digne d’être commémoré parce que cela survint il y a 50 ans ? Le procédé psychologique ou social qui autorise qui permet ces tensions a-t-il un nom ?

D’autres exemples peuvent susciter des interrogations analogues, bien que non identiques. Le président a aussi envisagé d’honorer le maréchal Pétain, un traître à la Nation qui contribua à l’extermination des Juifs. Nier l’extermination des Juifs est passible en droit français de poursuites. Comment en vient-on à envisager d’honorer un homme qui contribua à cette extermination et fut condamné dans les termes les plus infamants par la justice française ? Le seul écoulement du temps suffit-il à expliquer cette tension ? Est-ce parce que, poursuivant la réflexion de Larrère, les mots trahison et extermination des juifs n’ont pas le même sens appliqués à un homme décédé il y a 67 ans et un homme qui vivrait aujourd’hui ? Est-ce que le fait d’avoir exercé des responsabilités militaires pendant la première guerre mondiale permet de neutraliser les crimes commis par après et en exonérer l’auteur ?

Poser cette question n’emporte pas de critique du président Macron, mais une volonté de situer le texte de Borges dans notre présent pour réfléchir aux usages que l’on fait de l’histoire. Le président actuel agit comme tant d’autres avant lui : le 15 novembre 1969, un arrêté préfectoral donna le nom de Robespierre au lycée de garçons d’Arras. Macron n’était pas encore né.

Partout en France, des ronds-points accueillent au moment où j’écris des cahutes improbables où le peuple délibère et se forme. Je lis que les gens s’y parlent librement. Cela me paraît bien. Lues collectivement, les fictions excentriques de Borges m’apparaissent aujourd’hui comme des ronds-points. Mais méfions-nous aussi, car si la délibération populaire est indispensable à la démocratie, et si la littérature y contribue aussi, et l’une et l’autre ont parfois nourri des monstres qui la dévorent. Cela étant dit, il faut combattre les monstres, pas la délibération ou la littérature.

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