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Billet de blog 27 févr. 2022

Peut-on, en même temps, envoyer des armes en Ukraine et acheter du gaz à la Russie ?

L'Allemagne consent à ce que les Pays-Bas fassent parvenir à l’Ukraine un millier de roquettes anti-char et 500 missiles sol-air fabriqués par son industrie. Chaque jour, les Occidentaux font des payements pour valeur de 700 millions d'euros à la Russie. Peut-on financer l'effort de guerre russe tout en armant l'Ukraine ?

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  1. Je lis dans Le Monde que l’Allemagne, rompant avec sa politique traditionnelle de ne pas envoyer des armes dans les zones en conflit, consent à ce que les Pays-Bas fassent parvenir à l’Ukraine un millier de roquettes anti-char et 500 missiles sol-air fabriqués par son industrie.
  2. L’analyste Gulnaz Sharafutdinova, du King’s College, déclare : Mais si l’on assiste à une occupation plus longue avec un coût humain important, ce serait une menace majeure pour le régime. Les Russes qui soutiennent Poutine pourraient lui retirer son (leur) appui.
  3. Je présume que l’Allemagne et l’Occident en général entendent œuvrer pour la paix et défendre la souveraineté de l’Ukraine en rendant plus efficace la résistance ukrainienne. Cette efficacité devrait se traduire par des pertes importantes chez les Russes et, consécutivement, par un affaiblissement du régime de Vladimir Poutine.
  4. En même temps, l’Allemagne et le monde occidental continuent d’acheter des matières premières à la Russie. Selon Javier Blas, un éditorialiste de Bloomberg, spécialiste de l’énergie cité par Le Monde, les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et l’Europe versent 700 millions de dollars par jour à la Russie au titre des achats de pétrole, gaz et métaux. L’Europe absorbe 70% des exportations russes d’hydrocarbures.
  5. On peut penser que la prise de conscience par le peuple russe du fait que Vladimir Poutine le mène à l’abîme serait plus rapide si, en plus des morts de la guerre contre l’Ukraine, l’économie russe se retrouvait privée brutalement d’une part considérable des revenus qui proviennent de ses exportations.
  6. Deux questions s’imposent dès lors, qui se posent à l’Allemagne et à l’Occident :
  7. Le but de défendre efficacement la paix et la souveraineté ukrainienne et d’affaiblir le régime russe peut-il être atteint exclusivement par le biais d’un arrêt complet des relations commerciales avec la Russie dans un temps raisonnable ?
  8. Si tel n’est pas le cas, l’arrêt des relations commerciales peut-il compléter utilement l’envoi d’armes pour accélérer la survenue de l’objectif recherché avec moins de morts, tant de côté russe que du côté ukrainien ? (La hausse des victimes ukrainiennes est une conséquence inévitable de la poursuite de la guerre, même si les forces ukrainiennes sont équipées des armes redoutables que leur sont envoyées).
  9. Si, comme il est raisonnable de le penser, la réponse à la question 8 est oui, il faut s’interroger sur les arguments susceptibles d’expliquer que les échanges économiques entre l’Allemagne et l’Occident se poursuivent en dépit de l’effet qu’aurait leur suspension.
  10. Je comprends que le principal argument avancé est de nature économique. Se priver des importations en provenance de Russie, du gaz, en particulier aurait une incidence trop lourde sur les économies occidentales, sur l’allemande notamment.
  11. De la mise en balance des leviers à la disposition des décideurs occidentaux, il résulterait qu’il est préférable d’agir sur celui qui consiste à accroître le nombre de morts russes et de ne pas avoir recours à celui qui consiste à suspendre les échanges commerciaux avec la Russie.
  12. Il se pourrait cependant que la décision soit biaisée. Tout se passe comme si porter atteinte à la bonne marche de l’économie était inconcevable ; tout se passe comme si l’économie avait été sacralisée, alors que la vie humaine ne le serait pas.
  13. C’est peut-être ce biais qui nous conduit à opter pour une solution qui consiste à mettre en balance l’augmentation de la facture du chauffage et la mort des jeunes hommes qui s’affrontent en Ukraine et à arriver apparemment à la conclusion qu’il est plus important protéger les prix que la vie de ces jeunes hommes.
  14. Il faut cependant se rappeler que les expériences de psychologie cognitive montrent que les réponses que nous donnons à des questions de nature éthique peuvent varier considérablement selon la manière dont ces questions nous sont posées. Je fais le pari que, posé de façon différente (ou claire), le dilemme moral décrit ici trouverait, auprès des citoyens européens une réponse différente de celle qui lui est donnée par nous dirigeants.
  15. Je fais le pari additionnel que le choix en faveur de la suspension des échanges commerciaux avec la Russie tendant à affaiblir le régime de Vladimir Poutine serait plus affirmé si on informait les personnes interrogées que le recrutement des volontaires s’avère très difficile en Russie et que la part des conscrits est importante dans l’armée (wikipédia) ou qu’un puissant appareil de propagande manipule les jeunes russes. Je fais, enfin, le pari que ce choix serait encore plus affirmé si on montrait les pleurs des mères, des pères et des fiancées, les membres arrachés, les cadavres et les souffrances des jeunes hommes qui s’affrontent aujourd’hui en une guerre absurde décidée par le maître du Kremlin ; ou si on donnait lecture, avant de poser la questions, à l’une de ces nombreuses lettres de poilus qui, partis la fleur au fusil, découvraient la boucherie à laquelle ils étaient promis.
  16. Je pense que les médias ont le devoir de poser en des termes clairs le dilemme moral auquel nous faisons face : faut-il participer à l’effort de guerre de la Russie en maintenant les échanges commerciaux avec ce pays en même temps qu’on envoie des armes en Ukraine ?

PS :  Dans l'hypothèse où la Russie commettrait des crimes de guerre en Ukraine, est-ce que le fait pour un pays ou une entreprise, d'avoir contribué à son effort de guerre en achetant ses matières premières ferait naître une complicité ? L'affaire Lafarge pourrait le donner à penser. On se rappelle que, dans cette affaire, la Cour de cassation a estimé que le fait pour l’entreprise, d’avoir payé Daesh uniquement dans le but de poursuivre son activité économique ne supprimait pas sa complicité : L’article 121-7 du Code pénal n’exige ni que le complice de crime contre l’humanité appartienne à l’organisation, le cas échéant, coupable de ce crime, ni qu’il adhère à la conception ou à l’exécution d’un plan concerté à l’encontre d’un groupe de population civile dans le cadre d’une attaque généralisée ou systématique, ni encore qu’il approuve la commission des crimes de droit commun constitutifs du crime contre l’humanité. Il suffit qu’il ait connaissance de ce que les auteurs principaux commettent ou vont commettre un tel crime contre l’humanité et que par son aide ou assistance, il en facilite la préparation ou la consommation. Source : https://actu.dalloz-etudiant.fr/a-la-une/article/affaire-lafarge-acte-2-complicite-de-crime-contre-lhumanite/h/fd49f557c40585d4d4c853443fa44c2c.html

https://sebastiannowenstein.org/2022/02/27/peut-on-en-meme-temps-envoyer-des-armes-en-ukraine-et-acheter-du-gaz-a-la-russie/

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