Ali Benflis, un candidat de transition pour 2019 en Algérie ?

En 2019, auront lieu en Algérie les prochaines élections présidentielles. L’Algérie, plus grand pays d’Afrique, deuxième puissance militaire du continent, a disparu des écrans radars de la communauté internationale. Si le régime d’Abdelaziz Bouteflika semble résister, le principal opposant du pays, Ali Benflis, pourrait bien se présenter comme l'homme de la transition.

 

Ali Benflis, un destin algérien

Chaque candidat qui a essayé face à Bouteflika de s’imposer lors de présidentielles depuis 20 ans a échoué. Le candidat principal d’opposition à l’élection suprême en 2004 et 2014, Ali Benflis, ancien Ministre de la justice et premier Ministre, arrivait en 2014, avec 12,2 % des votes, le plaçant second derrière Bouteflika. Longtemps secrétaire général du FLN, et en rupture avec Bouteflika depuis 2003, il n’a comme avocat et militant des droits de l’homme de cesse de dénoncer la corruption et les fraudes électorales. Il décide de créer son propre parti en 2015 : Talaie El Hourriyet. Ainsi, il devient le principal opposant à Bouteflika et une force d’abstention importante qui ne cesse de croître. A ceux qui lui reprochent d’avoir profité et servi le système pendant des années, il s’en défendait dans une interview donnée le 24 mai 2017 au site Mediapart : « Je suis arrivé à des responsabilités politiques par le biais du militantisme dans le domaine des droits de l’homme (…) Ensuite dans mon parcours politique personnel qui s’étend sur 40 ans je n’ai occupé des fonctions officielles que pendant 6 ans alors que j’ai passé 14 ans dans l’opposition (…) Enfin, dans chacune des responsabilités qui m’ont été confiées, je me suis efforcé de faire avancer la cause de la justice, de la modernité, de la rénovation et des réformes ».

Ali Benflis est un homme de la société civile. Il a l’expérience, l’art de fédérer, le réseau local du parti, un programme de renouveau national, mais ce qu’il lui manque, un probable soutien fort de l’armée qu’il avait déjà en partie obtenu auparavant. Il n’est pas un militaire et a créé la première Ligue indépendante des droits de l’homme du pays en 1988. Devenu premier Ministre après la décennie noire de 2001 à 2003, il invite même encore aujourd’hui à revoir le programme réformateur qu’il avait rédigé pour Bouteflika et dont il regrette qu’il n’ait jamais été appliqué: « Au fil du temps, je ne partageais plus avec cet homme de pouvoir ni la conception de l’État, ni la manière d’exercer le pouvoir ni la façon de diriger les hommes ».

 

Les origines et le parcours de Benflis

 

Ali Benflis vient de Batna, située à 435 km au sud d’Alger. C’est la fameuse capitale des Aurès, cette chaîne de montagnes de l’est du pays, essentiellement peuplées par le peuple berbère chaoui. Benflis est un berbère contrairement à Bouteflika.

Il ne vient pas de ce milieu politico-militaire mais bien du monde de la magistrature. Ayant accédé aux grandes fonctions étatiques, depuis le secrétariat général de la Présidence de la République, à la direction du gouvernement, et à la tête du FLN, Ali Benflis connaît bien les rouages politiques du pays, et peut-être ce qu’il y a à changer. En 2004, il se présente contre Abdelaziz Bouteflika en tant que secrétaire général du FLN. Puis il renouvelle l’opération en 2014 en candidat indépendant. Marié et père de 4 enfants, Ali Benflis aura 72 ans en 2019. S’il se présente c’est la dernière fois et le fera comme un candidat de transition : politique, économique, diplomatique, et citoyenne. Contre l’isolement et la dérive de l’Algérie, il propose de réinscrire le pays au cœur des enjeux régionaux et redonner une place au pays stratégique sur le plan international.

A ce stade, et face aux incertitudes du pouvoir actuel, Ali Benflis reste sur une stratégie prudente qui consiste à essayer de prendre de l'ascendant sur la classe politique algérienne, tous partis confondus, de se faire une image de sage qui pourrait être demain "le recours" que les clans au pouvoir, l'armée, le DSS, les oligarques, iraient chercher pour "sauver" le pays de la dérive. Il s'inscrit dans cette situation catastrophique qui peut advenir après le décès ou la déliquescence du clan d’Abdelaziz Bouteflika. Mais il n'est pas le seul à se positionner ainsi: il y a Saïd le frère de Bouteflika, l'inamovible Hamrouche et le technocrate Benbitour. C'est un peu la même situation qu’en Iran, où à l'intérieur du système se développent des stratégies du genre "au cas où" afin de remédier au pire : au cas où le Guide suprême mourrait, au cas où l'Amérique ou Israël attaqueraient l'Iran. Comment profiter de la nouvelle situation pour prendre le pouvoir, et sauver le pays tout en évitant le bain de sang ?

 

 

Benflis et Talaïe El Huriyet, le premier parti d’opposition d’Algérie 

 

A l’issue de la présidentielle de 2014 et fort d’un succès relatif dans la défaite, Benflis fonde Talaïe El Huriyet. En moins de 3 ans de 2014 à 2017, et face au vide en termes d’offre politique, le parti d’Ali Benflis « Avant-garde des libertés », est devenu le premier parti d’opposition en Algérie. Ses membres et soutiens sont appellés les « benflissistes ». Ils sont aussi bien en Algérie que dans les pays à l’étranger où la diaspora est présente. En France, le Club des Benflissistes se présente comme un think tank destiné à servir de « réservoir de réflexion » aux Algériens et Algériennes mais également à brasser grâce à des partenariats avec d’autres associations des idées neuves pour le pays. Il est constitué d’intellectuels, d’avocats, de professeurs, entre autres, mais malheureusement beaucoup moins de personnes représentatives de l’ensemble de la société et des régions d’Algérie.

Les enjeux sont multiples pour transformer cet outil de parti en une véritable force de transition lors d’élections majeures. Dans une interview au site Mediapart donné en mai 2017, Benflis faisait preuve d’optimisme et de confiance à ce sujet : « Je voulais utiliser la tribune de la campagne électorale des présidentielles pour proposer aux citoyennes et citoyens un autre une alternative politique crédible d’une part, et offrir l’opportunité à ceux qui m’avaient accompagnés depuis 2004 de lancer les bases de la construction d’un parti politique, d’autre part. La formidable mobilisation autour de mon projet politique m’a ainsi, permis d’avoir une claire perception de la base politique et sociale sur laquelle je pouvais compter pour créer un mouvement politique d’opposition porteur de cette alternative politique. »

Au milieu d’une myriade de candidats à l’approche des dernières législatives de 2017, le seul personnage d’État à avoir prôné le boycott des élections en 2017, c’est Ali Benflis. Dans ce brouillard politique qui stagne au-dessus du pays, seuls 35% des Algériens ont voté selon les chiffres officiels le 4 mai 2017. Le résultat des législatives a conduit à l’énième victoire du FLN, mais qui a tout de même perdu 60 sièges sur les 224 dont il disposait en 2012. Au cœur de cette déshérence dans la participation et de cette inertie politique, un électorat perdu par près de 93 partis atomisés, qui se sont présentés pour selon Benflis cautionner les élections en obtenant pour une majorité à peine 1 voire 2 sièges.

Autrement posé, est ce que quelque chose s’est joué ou au moins enclenché lors de ces élections ? Ce qui est sûr, c’est que le taux de participation des électeurs n’a jamais été aussi bas (il était de 43% en 2012 lors des dernières législatives). C’était la plus grande inquiétude du gouvernement : avoir l’air illégitime et s’y accrocher. Faut-il y voir un lien avec l’appel au boycott de Benflis ? Probablement en partie car le taux d’abstention s’est encore accru, avec des chiffres officieux probablement en dessous des 20 %. Devenu en effet un des porte-étendards de la défiance face au pouvoir de Bouteflika, Benflis prenait le risque d’être marginalisé de la vie politique mais comptait bien surfer sur son apparente influence dans la baisse du taux de participation.

Inquiet de l’appel au boycott, qui était un signe plus fort de révolte qu’une participation fantoche au scrutin, le pouvoir s’est organisé contre la campagne de Benflis en lançant une contre-offensive médiatique extrêmement violente. Suscitant aussi la réaction de blogueurs, de jeunes, d’internautes qui ont cartonné avec des clips soutenant l’abstention, le président de Talaie El Hourriyet a donc bien représenté un danger pour que le pouvoir prenne le temps de riposter. Ce chiffre inédit d’abstention électorale est-il juste un signe de lassitude et d’exaspération face à un régime déliquescent, avec un président quasi absent de la scène publique, où est-ce un blanc-seing pour qu’un homme providentiel ou non surgisse ? Si l’on fait le lien entre l’appel de Benflis et son boycott avec ce taux de 37 % d’électeurs s’étant déplacé, c’est aussi parce que le ministère de la communication a demandé aux médias de ne pas faire la promotion de ceux qui appelaient au boycott : entendons bien le seul, le parti Talaie El Hourriyet. Pourtant, ce dernier avait appelé au boycott depuis le 7 janvier 2017, laissant le temps aux Algériens d’intégrer au minimum ses arguments ou de de désintéresser encore plus de la politique. Car le pouvoir se garde bien de dire qu’en réalité ce n’est probablement pas 20%, mais même 14 % du corps électoral qui se serait seulement déplacé pour voter.

 

Le programme d’Ali Benflis pour prévenir du chaos politique en Algérie

 

Pour Ali Benflis, il ne peut y avoir de solution pérenne et durable à la crise politique majeure que traverse l’Algérie, que par une réforme profonde de l’État et des institutions du pays. La transition qui surviendra à un moment ou à un autre tout comme l’essoufflement voire l’effondrement à terme du monopole du FLN ouvrira une ère non seulement de grandes incertitudes mais également de restructuration profonde de la vie politique pour éviter de rebasculer dans les écueils du passé. Il faudra non seulement réfléchir à la place que devra occuper le parti issu bien entendu de l’Algérie, mais également aux partis qui se constitueront dans le cadre d’une union nationale pour sauver le pays de l’aveuglement du premier.

Cela prendra du temps, mais Benflis, en avocat des droits de l’homme, croit en la possible instauration progressive d’un Etat de droit : un Etat qui soit rendu à ses citoyens après des années de clientélisme et de spoliation des richesses du pays. L’État algérien doit redevenir garant des droits des Algériens, et faire respecter les lois tout comme respecter ses devoirs régaliens. Non seulement l’État doit être régénéré par des fonctionnaires compétents afin de fournir transparence d’action, mais également intègres pour lutter contre la corruption et les privilèges, tout comme permettre une meilleure efficacité de l’action publique et ce pour tous. L’implication des fonctionnaires dans l’État doit s’accompagner d’un engagement de la société civile afin d’exercer que Benflis appelle « un contrôle populaire exercé sur ses institutions ». 

Pour Benflis, l’État doit être « stratège » et « accompagnateur du développement ». Il doit redevenir providence tel que le socialisme l’avait envisagé auparavant. Au-delà de la crise de la manne pétrolière, la diversification de l’économie doit permettre un enrichissement différent des Algériens. Cela passe avant tout par une réflexion profonde sur la diversification de l’économie pour mettre fin à l’économie de rente et ses affres. Il aurait fallu créer un fonds souverain bien plus important que celui actuel qui place l’Algérie 43ème mondiale avec les ressources dont elle dispose pourtant.

Benflis suggère l’instauration de règles de bonne gouvernance et des mécanismes de dialogue entre les Algériens et l’État ; petit à petit, l’idée étant de refaire prévaloir l’intérêt général au détriment de l’intérêt de certains. C’est un classique des pays en transition démocratique. Afin d’éviter le clientélisme et les gabegies, il faut réinstaller avec force un système permettant l’attribution des marchés publics en toute transparence et égalitarisme. Beaucoup de pays d’inspiration bureaucratique et socialiste ne parviennent pas à venir à bout de la lourdeur administrative qui empêche les citoyens d’obtenir avec efficacité un service public de qualité. L’administration algérienne doit se moderniser et rentabiliser ses efforts. L’État devra à terme être géré aussi en toute clarté et des organes de contrôle doivent être mis en place.

Incontestablement, cela passera également par une modernisation de la justice qui doit devenir un vrai contre-pouvoir et un organe de condamnation efficace de politiques véreuses ; Benflis n’est pas le premier à le souhaiter. L’intérêt de venir du monde de la justice est que par corporatisme et solidarité, tout comme par réseaux, il pourrait être à même de mettre en place cette politique. Tout comme faire respecter davantage la présomption d’innocence, la réduction des délais de jugement des affaires, en particulier.

Il est important que le pluralisme politique voit enfin véritablement le jour, ce qui n’a jamais été le cas ou de façade, et la décennie noire une bonne raison de refermer la parenthèse. Au-delà de garantir la souveraineté populaire, il faut pouvoir, à l’image de la Tunisie depuis la révolution, lutter activement, contre le clientélisme, la corruption, et instaurer une véritable charte de l’alternance politique afin de permettre, bien que cela se passe aussi difficilement dans les démocraties occidentales une égalité d’accès à la fonction politique. Davantage de représentants du peuple aux fonctions de député devraient permettre de retisser du lien entre la société et le champ politique, et renouer la confiance, source première de l’abstention record aux élections successives. Cela sous-tend aussi de « mettre en œuvre une action de moralisation de la vie publique et politique », comme l’envisageait Benflis dans son programme présidentiel de 2014 : contrôle du patrimoine des candidats, transparence, lancement d’un grand « Pacte national contre la corruption ».

Benflis suggère aussi plusieurs idées phares depuis la dernière élection présidentielle qui paraissent un préalable à une restauration de la confiance des Algériens en le politique. La principale est probablement la limitation des mandats présidentiels à 2, comme en France et d’autres pays européens. C’est là le cœur de l’alternance possible et ce, afin d’éviter, la déliquescence vécue du pouvoir d’un Abdelaziz Bouteflika, accroché au pouvoir jusqu’au bout. Benflis suggère de redonner au poste de premier Ministre, le rôle qu’il avait au départ : être chef du gouvernement, donc gouverner, pendant que le Président préside. Le Parlement doit pouvoir exercer un droit de regard et de contrôle sur l’action du gouvernement ; ce dernier sera responsable devant lui. Enfin, Benflis souhaite restaurer les enquêtes parlementaires. La transparence des institutions passait pour lui en 2014 par plusieurs éléments fondamentaux : évaluation de la qualité des services publics,  programmation budgétaire, audits de performance des lois budgétaires, renforcement du contrôle de l’exécutif sur le budget, création d’une Agence Nationale de l’Evaluation de l’Action de l’État, etc. 

Trop longtemps, l’Algérie s’est coupée du monde : la politique extérieure doit être sérieusement relancée. Cela passe par le renforcement de la coopération économique avec le continent mais aussi avec le reste du monde, à l’image d’un roi du Maroc, Mohamed VI, qui s’est tourné depuis plusieurs années vers l’Afrique subsaharienne pour dynamiser ses relations internationales. La création de missions économiques est une priorité surtout dans les pays stratégiques pour l’Algérie, en renforçant en priorité les partenariats avec la France, les USA et l’Union européenne dans son ensemble.

La sécurité restera une priorité pour le pays après ce qu’il a traversé. Cela passe incontestablement par une modernisation des services de sécurité, un renforcement du budget alloué à ceux-ci. Benflis propose également un « système de sécurité coopérative régional », qui permettrait une meilleure entraide et collaboration avec les pays voisins ou plus éloignés touchés par la question du terrorisme. Cela commence par des mesures immédiates pour trouver une solution à la question du Sahara. Si l’on salue régulièrement la manière dont l’Algérie est venue à bout dans les années 2000 du terrorisme islamiste, on ne doit pas oublier que le Maroc est bien devenu l’élève modèle dans la lutte globale contre le terrorisme aux yeux des USA.

La diplomatie culturelle et la coopération universitaire doivent être relancées et permettre à l’Algérie d’avoir de la visibilité mais également d’être un pays attractif en termes d’échanges d’étudiants du monde entier. L’Algérie doit plonger dans le 3ème millénaire en matière numérique. Benflis proposait le PAN, le Plan Algérie numérique, qui visait à moderniser l’ensemble des infrastructures informatiques et électroniques du pays, et surtout d’un « système d’information global interconnectant toutes les administrations ». Enfin, Benflis propose la création d’un Observatoire indépendant de l’efficacité des services publics afin de doper l’ensemble des mesures détaillées du programme de modernisation de l’administration.

Pour finir, la question des droits des citoyens est au cœur de tous les débats à venir. Le citoyen est l’acteur du futur du pays. Il faudrait de toute évidence réformer la constitution afin de rééquilibrer les priorités, et d’orienter cette nouvelle « vision » en faveur de l’émergence d’un véritable statut de « citoyen algérien » dans toutes ses dimensions. Cela doit passer par la création de conseils consultatifs de citoyens, d’observatoires locaux pour recenser l’ensemble des initiatives citoyennes locales. Que faire sans une présence plus équilibrée des femmes comme dans toute société moderne questionnée et sensibilisée par la parité ? Un gros travail est nécessaire pour créer l’Algérie de demain, notamment dans le monde rural où la femme est encore souvent mise de côté : scolarisation, éducation, plannings familiaux. Une grande stratégie nationale pour la promotion du rôle de la femme dans le développement national sera lancée tout comme de grandes campagnes nationales d’utilité publique. Benflis propose de soutenir largement les associations de la société civile qui travailleront dans ce sens. Enfin, il faut remettre la recherche et l’enseignement supérieur au cœur des priorités nationales : aucune université algérienne dans le classement de Shangaï, difficultés d’échanges entre Etudiants étrangers, sous financement de la recherche et des universités. La société civile est la richesse inaliénable de l’Algérie et une richesse qui ne se déprécie pas avec le temps. Il faut favoriser l’ensemble de ses moyens d’expressions. Les syndicats sont primordiaux pour garantir les droits des travailleurs, et permettre à l’Algérie d’entrer dans l’ère moderne du respect du code du travail. La liberté d’expression doit rester le premier droit fondamental de l’Algérien de demain.

 

Le problème fondamental de l’armée et du pouvoir : démocratisation et sécurisation

 

Le programme de Benflis de 2014 faisait très peu état de l’armée et de son évolution. Or c’est fondamental pour envisager un changement de régime. Une proposition phare tout de même de Benflis est avant tout de rapprocher l’armée de la société, mais également de parachever la professionnalisation de l’armée nationale populaire et la sortir davantage de la société.

Comment envisager la réconciliation pouvoir réel et pouvoir formel, donc l’évolution de l’armée et son interaction avec l’exécutif ? Il est clair qu’un rééquilibrage des pôles de pouvoir est indispensable. Tout pays en transition démocratique voit le rôle réduit de son armée. C’est ce qui s’est en partie passé avec la Turquie par exemple : Ankara en a appris quelque chose du temps des âpres négociations entre Bruxelles et la Turquie entre 2005 et 2010 pour qu’elle rentre dans les critères de Copenhague[1] afin de prétendre à une adhésion pleine et entière dans l’Union européenne. Ca a servi Erdogan aujourd’hui pour renforcer son pouvoir.

Mais l’armée algérienne avait un bon moyen de se maintenir en place. En effet, la lutte internationale contre le terrorisme depuis le 11 septembre 2001 était la caution idéale pour se maintenir toutefois à tous les étages de l’appareil politique du pays. La question de la modernisation « des deux armées » pose la question de leur relation à moyen terme et du financement de celle-ci. Le besoin croissant ou la justification du besoin croissant de commandes d’armements militaires posera un problème avec la chute des revenus pétroliers. Dans son programme présidentiel de 2014, Ali Benflis défendait « la Consolidation de la sécurité .publique et le parachèvement de la professionnalisation de l’Armée Nationale Populaire : poursuivre et renforcer les efforts menés notamment pour l’amélioration de la sécurité publique, la lutte contre la criminalité et la délinquance, la lutte contre le terrorisme. Consolider l’unité nationale et préserver la souveraineté nationale. »

Le message est clair: d’une part assurer la modernisation et la professionnalisation de l’Armée Nationale Populaire afin de la sortir en partie de la société, tout en renforçant ses liens avec celle-ci. Cela signifie que le rôle de militaire est un métier bien évidemment. Mais que l’on ne peut avec des ressources équivalentes non seulement assurer la formation dans le cadre du service militaire des jeunes et former les professionnels dans le même temps aux nouvelles technologies et aux nouvelles menaces. Le sujet n’est pas nouveau en Algérie mais le pays s’y achemine petit à petit. Là le régime pourrait changer.

Ali Benflis en appelant au parachèvement de la professionnalisation de l’armée en Algérie, veut suivre le modèle des pays développés qui sont déjà passés par là, en supprimant eux purement et simplement le service militaire pour les jeunes. Ici, l’objectif est de dégager des forces et des moyens pour inscrire l’armée dans une vraie modernisation. Et cela passe par l’introduction dans l’armée de jeunes éléments formés aux métiers des nouvelles technologies et à l’utilisation de matériel hautement sophistiqués, mieux payés avec des outils coûteux. Il faut donc faire des choix. Mais pousser les jeunes dans les rouages dépoussiérés des grandes institutions du pays est justement un des chevaux de bataille de Benflis. Professionnaliser l’armée la rendra-t-elle moins obsédée par un certain contrôle du politique et davantage à son service ?

Contrôler un espace désertique si grand comme l’Algérie est une gageure. Il est évidemment encore plus compliqué d’anticiper un attentat dans une province lointaine du pays. L’Algérie des années 1990 n’est pas celle des années 2020. Et l’islamisme global n’est pas l’islamisme régional de cette époque. Mais pour Benflis, une chose est sûre : il est plus simple de lutter contre le terrorisme du quotidien dans une démocratie où chaque citoyen devient responsable et attentif. On ne peut continuer ce combat avec des citoyens méfiants et de l’islamisme et de l’État. Il doit reprendre sa place, sa valeur restaurée et ses fonctions régaliennes réhabilitées pour traiter chaque citoyen de manière égale. C’est un double processus de valorisation gagnant-gagnant qui viendra à bout des poches obscures d’insécurité et des groupes résistant au pouvoir monolithique, décadent, usé, et corrompu d’Alger. C’est en épurant l’État de la corruption, que les populations éviteront de se tourner vers les islamistes et avoir de la sympathie pour des courants qui les aident au quotidien sur le terrain social.  Comme dit-sait Benflis, dans une interview au Nouvel Obs, du 27 juillet 2015: « Nos forces armées et toutes nos forces de sécurités s'acquittent de manière admirable de leur mission de protection et de défense contre le terrorisme, mais cela ne suffit pas. Il nous faut un front intérieur, une ligne et une direction politique claire qui incitent les Algériens à la vigilance et à la mobilisation, qui convainquent la population qu'elle est partie prenante de cette lutte contre le terrorisme. » Et de poursuivre : « Les démocraties sont plus fortes que les autocraties pour faire face au terrorisme. Contre le terrorisme, la riposte sécuritaire ne suffit pas. Il faut une riposte politique. Or, en Algérie, cette riposte politique est loin d'être assumée et encore moins organisée. »

Pour Benflis, sensibiliser le citoyen est primordial : lui donner de l’importance et le faire exister en tant qu’acteur majeur du changement et de la stabilité dans le pays : « La tendance chez nos concitoyens est de penser que le terrorisme est une affaire qui ne regarde que le régime en place et ses adversaires et qu'eux-mêmes ne sont pas concernés. Cette tendance est dangereuse et il est impératif qu'elle soit inversée. C'est là l'un des défis et l'un des enjeux démocratiques que nous revendiquons. Il faut pour ce pays un changement démocratique, une prise en charge du problème du terrorisme par les institutions et une prise en charge du terrorisme par les citoyens. Et ces derniers ne s'impliqueront à 100% dans la lutte contre le terrorisme qu'avec une légitimité du pouvoir en place. »

Le terrorisme se nourrit de la pauvreté, et les poches de paupérisation sont un terreau idéal pour semer le trouble et recruter de futurs agents du djihad. Il faut se concentrer sur le sud du pays en priorité car le danger y est réel : un danger économique, social et politique. La démocratisation du pays sera l’une des clés de la sécurité pour sortir du cercle vicieux du tout sécuritaire pour assurer la stabilité, elle-même menacée par le régime inamovible et apathique.

 

Benflis, un candidat à la transition en Algérie ?

 

Les luttes de sérail risquent d’être violentes jusque 2019 et le clan doit avoir confiance jusqu’au bout en les personnes qu’il a placé aux postes stratégiques. Notamment, si la population algérienne commence à protester et se soulever devant l’approche des élections et le rejet d’une candidature de l’actuel Président, ou la progression de l’emprise de son frère, Saïd Bouteflika, sur l’appareil d’Etat. En cas de menace islamiste et terroriste croissante à l’approche du scrutin, il doit, qu’il se présente ou non, pouvoir compter sur le général Gaïd Salah, le vice-ministre de la Défense, qui jouera un rôle majeur dans la transition qui s’annonce. Sous ses ordres, les six chefs des régions militaires, les vrais barons de l’armée algérienne, et dont Saïd a besoin. Enfin, Saïd Bouteflika sait pouvoir compter sur Athmane Tartag, le chef du DSS (Département de Surveillance et de Sécurité).

Benflis ne dispose pas de tous ces soutiens dans l’armée. Mais il n’a rien à perdre à se présenter. Benflis avait pour slogan en 2014 « Ensemble pour une société des libertés ». Il est toujours d’actualité et son objectif reste le même désormais à la tête de son parti et pour 2019 : pousser à la transition démocratique. Un appel d’air est-il encore possible pour les années à venir ? Probablement oui, si les forces d’opposition qui ont tendance à s’annuler entre elles jusque maintenant se rallient derrière un Ali Benflis fédérateur, qui laisserait à l’évidence toutes les tendances s’exprimer. Il dispose d’une forme d’aura et d’un âge qui le condamne à être de passage. Benflis, s’il se présente, fort de son expérience de son projet et de sa volonté d’assurer une transition courte, devra engager un combat de titan. Il dispose d’atouts comme de faiblesses qu’il devra régler une par une.

Ses atouts sont nombreux. Doté d’une solide connaissance du pays, historique de par son ancienneté dans les arcanes de la vie publique en Algérie, il peut apparaître comme l’homme sage qui se situerait au-dessus de la mêlée. Venant de la société civile « non lucrative », il est peut-être le plus à même de défendre l’intérêt général, n’ayant jamais été attiré par le monde des affaires, ses tentations et ses dérives. Son image, pour les quelques années où il était au pouvoir, reste positive et il ne pâtit donc pas d’un déficit de réputation qui l’assimilerait corps et âme aux excès et erreurs de Bouteflika. Il n’est plus au pouvoir, au cœur de ce pouvoir, depuis presque 15 ans; ce qui lui donne assurément une forme de virginité. Il ne peut être dès lors accusé d’avoir contribué au glissement du pouvoir de Bouteflika d’une part, où de s’être nourri sur l’animal : sa vie, il l’a gagné pendant tout ce temps de son métier d’avocat qu’il a exercé pendant plus de dix ans pendant sa traversée du désert. Il ne fait donc pas partie de ces apparatchiks qui ne savent pas vivre sans le système politique qui les nourrit et qu’ils finissent par acheter. Le fait qu’il dispose d’un solide parti, bien implanté dans le pays et dans le monde, est un atout extrêmement important face à des hommes d’affaires qui fonctionnent plus de manière solitaire ou qui n’ont pas l’ensemble des connections politiques et sociétales nécessaires à asseoir un pouvoir sur tout le territoire algérien.

Quelles sont ses faiblesses ? Pour l’opinion, son âge en partie pourrait être un handicap, mais comme il envisagerait une transition courte, c’est indirectement un atout que d’être plus âgé que ses rivaux. On le trouve souvent distant et avec un manque de charisme. En réalité, beaucoup de pays après être passés par des phases de « jeunisme », reviennent à des présidents plus mûrs. L’expérience Bouteflika n’est évidemment pas la meilleure image que l’on puisse montrer de la maturité au pouvoir. Beji Caïd Essebsi, 91 ans, serait en Tunisie un meilleur exemple, contrairement à un Donald Trump de 25 ans son aîné, avec ses 71 ans. Un autre handicap est le revers de ce qui apparaît aussi comme une force pour lui : sa situation hors-système depuis des années, économiquement comme politiquement. Renverser un système n’est pas simple de l’extérieur : c’est souvent plus simple de le faire de l’intérieur. Ce sur quoi pêchent beaucoup de candidats est l’ancrage local : il se développera avec le développement de la démocratie. Benflis poursuit son enracinement dans les différentes régions et wilayas du pays mais il ne devra pas ménager sa peine en 2019 pour avoir le soutien d’une large partie de la population et pour convaincre ce réservoir d’abstentionnistes, dont une partie peut à force de persuasion se rallier à sa cause, à ses idées et à son programme. Enfin, Benflis doit profiter des 18 mois qu’il reste pour obtenir le plus large soutien de la communauté internationale, des institutions aux personnages politiques. Sa notoriété à l’international lui fait encore défaut. C’est en se faisant connaître largement à l’international qu’il pourra le plus rapidement possible en cas de succès réinscrire l’Algérie dans le concert des nations et sur la scène internationale afin d’exister de nouveau et peser. Il devra disposer de solides appuis dans les pays voisins, en Europe, aux USA notamment, pour parvenir à désenclaver l’Algérie. Son succès à ce jour en matière de lutte contre le terrorisme peut hisser le pays au rang d’élève modèle comme l’est le Maroc dans ce combat où les USA distribuent les bons points. L’attentat de Tiaret du 31 août 2017 doit servir d’alerte et de baromètre pour éviter le retour de cette violence interne. Mieux vaut être dans ce mouvement, cette reconnaissance, et obtenir davantage de garanties financières de la communauté internationale donc des Etats-Unis pour garantir au monde une Algérie en paix et purifiée de toute menace islamiste. Benflis s’est d’ailleurs récemment rapproché des Etats Unis.

 

 

Benflis et la relation entre Alger et Paris : un renouveau ?

 

La France est un partenaire de premier ordre et la relation doit donc être objective. Or, et c’est peut-être la realpolitik qui conduit à cela, les dirigeants français qui ont dû faire « avec » le régime de Bouteflika, lui ont donné un soutien indirect. Un soutien qui ne va pas plus loin que ça : Benflis, dans une interview au Matin, en décembre 2015 appelle à la construction d’ «un véritable partenariat dont les réalisations seraient visibles et vérifiables sur le terrain économique ». L’histoire faisant que, le régime étant ce qu’il est, il semble regrettable pourtant qu’un partenariat qui soit au moins stratégique, au mieux d’exception voit le jour. C’est de l’intérêt des deux pays dans un processus de démocratisation. Pour le moment, selon Benflis, malheureusement rien de sérieux et constructif, et ce tant que l’économie algérienne ne sera pas à même d’apporter suffisamment à la France.

Dans une interview à Mediapart le 24 mai 2017, après les élections législatives algériennes, Benflis revenait sur la manière dont il envisage de reconstruire ces relations perverties depuis des décennies. Les Français et les Algériens se connaissent mal et vivent sur un passé douloureux : seuls les Français d’origine algérienne se rendent en Algérie. Benflis le déplore souvent : quel Français aujourd’hui ira faire naturellement du tourisme en Algérie ? Il se rendra au Maroc ou en Tunisie hélas. Parce que pour Benflis, toujours dans la même interview, la relation est demeurée uniquement politique entre les deux pays : « La relation algéro-française reste à inscrire dans une relation d’Etat à Etat. En effet, on constate, aujourd’hui, encore que c’est une relation de régime à régime, de pouvoir politique à pouvoir politique, et même de dirigeant à dirigeant. C’est la raison pour laquelle cette relation n’a jamais réalisé tout son potentiel en matière de développement des relations et de la coopération sur la base d’intérêts mutuels équilibrés. »  En mai 2016, Benflis recevait l’ambassadeur de France, Bernard Emié, qui avait tenu à le rencontrer personnellement, en tant que président du premier parti d’opposition en Algérie. L’occasion pour le président de Talaie El Huriyet de défendre à nouveau auprès de l’ambassadeur son souhait de voir survenir au plus vite « une transition démocratique pacifique, consensuelle, graduelle ».

 

 

Conclusion

 

Ali Benflis pourrait jouer ce rôle de Gorbatchev de l’Algérie et assurer une transition progressive pour un pays asphyxié qui n’attend plus que ça. Le défi est de taille à l’approche d’un scrutin historique car le pays peut sombrer du jour au lendemain dans une crise politique majeure. Mais la transition ne peut se faire qu’en douceur. Dans son allocution à l’occasion de la clôture de la troisième session du Comité Central du Parti à Zéralda, le 7 Janvier 2017, Ali Benflis revenait sur ces fameux « Printemps arabes », pour lesquels on s’étonnait toujours que l’Algérie y ait échappé : « Ce que l’on a appelé le printemps arabe, nous a administré beaucoup de leçons ; et parmi ces leçons dont chacun d’entre nous devrait s’instruire, il y en a une, la plus importante à mes yeux, que je résume en une seule question : que resterait-il à la réforme, au changement et au renouveau si la violence emporte le pays, qu’elle le réduit à un champ de ruines et de désolation, qu’elle occasionne des hécatombes et fait des hommes des réfugiés à l’extérieur ou sur leur propre terre et qu’elle aboutit à l’effondrement du pays tout entier, à l’effritement de la même Nation et aux déchirements dans une même société ?  (…) La grandeur d’une Nation comme la nôtre se révèle face aux grands défis et la résilience d’un grand peuple comme le nôtre se révèle en les surmontant. »

  

 

 

 

[1]             https://fr.wikipedia.org/wiki/Crit%C3%A8res_de_Copenhague

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