Haut-Karabakh : seule la diplomatie régionale russe peut peser

C’est un cessez-le-feu fragile qui a été signé le 9 octobre dernier sous l’impulsion de Moscou et qui n’a pas résisté pour le moment. Malgré de violents tirs échangés entre Bakou et Erevan depuis chaque jour hélas, c’est la preuve d’une reprise en main de la crise par Moscou qui est la meilleure puissance régionale à pouvoir régler la question. Malgré les méfiances des deux parties.

Azerbaïdjan et Arménie s'accordent sur un cessez-le-feu - L'Orient-Le Jour

(crédit L'Orient le Jour)

La rencontre qui a eu lieu ce jour-là dans la capitale russe entre le ministre des affaires étrangères russe, Sergei Lavrov, et ses homologues azéri et arménien, a apporté un énorme vent d’espoir. Qui d’autre d’ailleurs que Moscou aurait pu l’obtenir en l’état ? Probablement personne, tant les États-Unis semblent totalement en dehors de la chose depuis la reprise des hostilités. C’est aussi la preuve qu’à l’avenir, face à l’affaissement probable du multilatéralisme qui se poursuivra, les médiateurs régionaux des conflits locaux seront plus indispensables que jamais. Le rôle de la Russie doit se poursuivre.

Le conflit qui a repris de plus belle au Haut-Karabakh depuis fin septembre entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan a démontré au combien le Sud Caucase avait toujours été une région stratégique pour les grands empires du continent eurasien et qu’il était important qu’il y’ait un leader « acceptable » de toutes les parties pour temporiser appétits et frustrations. Après des centaines de morts dans les deux camps, la communauté internationale divisée n’a pourtant eu de cesse d’appeler à un arrêt immédiat des hostilités, à un retour aux négociations mais par-dessus tout à l’application et au respect du droit international, sans pourtant parvenir à rien de concret. Et c’est en effet la Russie, puissance régionale et coprésidente avec la France et les USA, du groupe de Minsk[1] depuis 1992, en charge de trouver les conditions de la paix à ce conflit, qui tirera son épingle du jeu du vide laissé par Washington dans la région et des divisions des grandes puissances « grillées » par leur soutien à l’une ou l’autre des parties : comme Paris et son tropisme très pro-arménien. Moscou, quoi qu’on en dise, a un grand rôle à jouer pour la paix dans le Caucase et il semble le seul. C’est aussi la force de la Russie, celle de la diplomatie de Sergei Lavrov mais aussi de sa proximité à la fois avec Erevan et Bakou, capitales régionales de sa traditionnelle et historique zone d’influence, depuis leurs indépendances respectives. Jusqu’à aujourd’hui, le lien est très fort entre Erevan et Moscou, qui n’a pas manqué d’user de son droit de véto au Conseil de Sécurité plusieurs fois jusque-là pour protéger son poulain, mais il ne faut pas oublier que la Russie fournit militairement l’Azerbaïdjan et qu’elle a besoin de lui d’un point de vue énergétique. C’est donc de son intérêt aujourd’hui de retrouver un certain équilibre et d’essayer de satisfaire les deux parties par tous les moyens diplomatiques. Les combats doivent cesser avant tout.

Depuis deux semaines, l’Azerbaïdjan, soutenu par la Turquie, s’est engagé dans ce combat viscéral pour lui, afin de récupérer les terres occupées du Haut-Karabakh par l’Arménie depuis près de trois décennies. Faisant le choix du coup de force, face à l’attentisme des Nations unies, et ce avec l’allié turc qui se rêve un nouveau destin dans cette partie du globe, Bakou a remis au centre de l’actualité mondiale cette guerre larvée sur 20% de ce qu’il considère comme son territoire. La région est majoritairement peuplée d’Arméniens, depuis la conquête et du territoire et des zones tampons en 1992, et ce après l’expulsion de 800 000 Azéris contre le déplacement de 400 000 Arméniens, au moment des indépendances post-effondrement de l’URSS. A ce jour, la moitié des Arméniens présents ont fui les combats. C’est malheureusement la conséquence de la guerre, même si Bakou a affirmé et réaffirmé que le jour où il récupérerait pleine jouissance du Haut-Karabakh, il n’expulserait pas délibérément les populations arméniennes restantes. Lourd défi certes pour les uns et les autres après des années de guerre, mais l’Azerbaïdjan a rebattu les cartes face à l’inertie de la communauté internationale à faire appliquer le droit international. Pourtant il est clair : les bases fondamentales pour le règlement du conflit entre ces deux pays ont déjà été définies depuis 1993 dans plusieurs résolutions des Nations unies, demandant toutes le retrait complet immédiat et sans conditions des troupes arméniennes des territoires occupés du Haut-Karabakh au profit de l’Azerbaïdjan. Un territoire qui n’est reconnu par personne aujourd’hui dans le monde… pas même l’Arménie ![2] Ces résolutions du Conseil de sécurité des Nations Unies sont les n° 822 (1993), 853 (1993), 874 (1993) et 884 (1993) et la résolution n° 62/243 (2008) de l’Assemblée générale de l’ONU. Rien de plus n’est demandé que l’application de ces textes, même de la part de la Russie lors de la réunion qui a eu lieu vendredi au Kremlin, tout en prônant encore avec un peu d’utopie le statu-quo.

D’autant que Bakou l’a affirmé : elle exige un retrait pur et simple du territoire occupé par l’Arménie, comme la Turquie. Cette guerre a vraiment permis aux grandes puissances régionales de finir par se positionner entre les belligérants. La Turquie a des intérêts évidents avec l’Azerbaïdjan, à commencer par la sécurisation des fameux oléoduc Bakou-Tbilissi-Ceyhan et gazoduc Bakou-Tbilissi-Erzurum. L’Iran quant à lui, qui dispose de deux frontières avec l’Arménie et l’Azerbaïdjan, n’a aucun intérêt à la propagation du conflit, déplacement de populations compris. Disposant de deux communautés azérie et arménienne relativement significative dans le pays, Téhéran compte bien tenter de maintenir l’équilibre. Israël lui, fournit l’Azerbaïdjan, notamment en drones, largement utilisés pendant les bombardements au Haut-Karabakh, tout en étant assez éloignée de la vision géopolitique turque pour la région. La Russie a tout d’une grande ici : n’ayant jamais bien digéré l’indépendance de l’Arménie mais surtout de l’Azerbaïdjan, devenue puissance régionale depuis, elle a tout à gagner à sécuriser le Sud Caucase, pour faire taire les autres appétits. C’est naturellement sa zone d’influence et personne ne peut lui reprocher, ce qu’on fait les Etats-Unis pendant des décennies. Et la nature a horreur du vide, elle est source de guerres supplémentaires. Moscou remplit l’espace et dans ce contexte de bilatéralisme accru, elle restera le meilleur arbitre que l’on soit d’accord ou pas. Sous le feu des critiques permanentes, ce n’est probablement qu’une question de temps pour la Russie, qui continue de toute évidence de s’agiter dans l’ombre.

 

[1] Lié à l’OSCE, donc l’Union européenne

[2] Lire François Janne d’Othée, “Haut-Karabakh, Le pays qui n’existait pas”, Le Vif l’Express, 14 novembre 2014

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