Forum de Doha 2018: un carrefour politique, diplomatique et économique mondial majeur

Les 16 et 17 décembre 2018 se tenait la 18ème édition du Forum de Doha au Qatar. Ce n’est certainement pas un lieu de débat et de dialogue de plus, mais bien un rendez-vous stratégique, politique, diplomatique et économique majeur pour un pays qui depuis 2017 est au cœur d’une crise politique régionale inédite.

Doha Forum

Prônant avant tout la négociation et la discussion pour tenter de résoudre les problèmes politiques nombreux que la région connait depuis 2011, le Qatar, en la personne de l’Emir Tamim ben Hamad Al Thani qui fit l’ouverture de l’évènement, appelait au lancement d’une grande alliance régionale pour tenter de faire renaître la coopération si efficace qui avait conduit à la création du CCG en 1981. La proposition a été reprise dans les médias du monde entier à peine quelques heures plus tard.
Alors que le blocus économique décrété contre Doha par Riyad et Abu Dhabi le 5 juin 2017 a largement vu ses limites, l’opération d’isolement du Qatar sur la base d’arguments fallacieux, est un camouflet politique total pour les pays du Quartet. Il s’agit maintenant pour le pays de proposer une contre-alliance régionale pour contourner le poids de l’Arabie Saoudite et des EAU au sein du CCG. Cela pourrait être d’autant plus intéressant que le Koweït, traditionnellement médiateur des crises régionales au sein du Conseil a largement montré ses limites d’une part, et prouvé que l’ascendant de Riyad sur Koweït était réel. L’effritement du CCG n’est pas pour déplaire à Riyad qui va jouer sur deux autres tableaux, plus stratégiques: profiter de son ascendant sur Le Caire pour faire pression sur la Ligue Arabe pour qu’elle se range derrière elle, mais également sur l’Organisation de la Conférence islamique dont le siège est à Djeddah. L’objectif de Riyad est de trouver des contrepoids de taille là où le Qatar n’a pas autant d’influence que dans le CCG et où davantage de pays arabo-musulmans feront allégeance au pays « gardien des lieux saints » de l’islam.
Preuve que le Qatar n’est pas seul : son Ministre des Affaires étrangères Mohammed ben Abderrahmane Al-Thani, déclarait lui aussi, lors du premier jour du Forum de Doha, que « L'alliance régionale (du CCG) a été minée par la crise. Par conséquent, l'alliance existante doit être restructurée pour assurer la stabilité et la sécurité de la région dans le futur". L’Union européenne en a profité pour lancer un message et offrir son aide et soutien pour la résolution de la crise qui a détruit le CCG et qui n’a toujours pas trouvé d’issue depuis un an et demi. Depuis le début de la crise, la France, elle aussi, a essayé d’apporter sa contribution, en la personne de Bertrand Besancenot, ancien ambassadeur et émissaire spécial du Président Emmanuel Macron, et qui était présent les deux jours du Forum à Doha.
La réalité est qu’il n’est pas sûr que le Qatar ait besoin de l’aide de l’Union, ni de celle des Nations-Unies dans une ère où le multilatéralisme bat de l’aile. Maintenant ses relations avec les USA, qui ont une part de responsabilité pourtant claire dans le déclenchement de la crise, et renforçant ses relations avec la Russie, l’Iran, et la Turquie, Doha compte bien surfer sur son succès diplomatique, qui l’a empêché de sombrer comme en rêvaient MBS et MBZ, pour se présenter comme le nouveau médiateur régional. Les rôles traditionnels du Koweït et d’Oman comme médiateurs régionaux ont montré leurs limites depuis 2017. L’Emir du Koweït n’est malheureusement pas parvenu à régler les différends qui ont fait exploser en vol le CCG. C’est probablement maintenant que Doha peut profiter de la vague car depuis la crise, il n’a jamais eu autant d’alliés, comme aime à le rappeler Lulwah Al Khater, porte-parole du Ministère des Affaires étrangères. Cerise sur le gâteau du Forum, les autorités qataries invitaient en clôture du Forum, Antonio Gutteres, le Secrétaire Général des Nations Unies, pour signer de nouveaux accords de coopération.
Le Forum est aussi un lieu de réseautage pour les journalistes, chercheurs, politiques, diplomates du monde entier. Pour la première fois, ce furent près de 1000 personnes qui assistèrent aux deux jours de tables rondes, débats politiques, sociaux, et économiques. Parmi eux donc, 150 journalistes dont près de 20 Français. Parallèlement aux grandes sessions plénières, qui virent défiler le Président de l’Equateur, la Directrice de l’Assemblée générale des Nations-Unies, le Premier Ministre de Somalie, le Ministre des Affaires étrangères de Roumanie, l’envoyé spécial du Président Trump pour la Coalition contre Daech, le sous-Secrétaire des Nations-Unies pour le Contre-terrorisme, le Ministre des Finances du Qatar, le Ministre des Finances de Turquie, des membres du Parlement européen, le conseiller spécial du Président Erdogan et porte-parole de la Présidence, le Ministre des Affaires étrangères iranien, on voit très clairement se poursuivre la stratégie de coopération mondiale bien connue du Qatar. Mais pas seulement : on devine en filigrane avec le Forum l’axe de résistance que Doha souhaiterait surement diriger. Face à l’axe Tel Aviv-Riyad-Washington, il n’y a pas d’autre moyen pour le Qatar pour poursuivre son intégration régionale et mondiale que de marquer sa différence avec ses détracteurs. Appeler à une coopération régionale mais sur de nouvelles bases et de nouvelles alliances. Beaucoup de choses séparent le Qatar de la Turquie et de l’Iran, mais l’alliance actuelle est avant tout pragmatique et a permis à Doha de survivre et s’organiser pendant les premiers jours du blocus.
Même si parfois on peut désespérer de la paix dans un monde qui semble de plus en plus en feu, le Forum de Doha est aussi ce lieu de dialogue et de débat qui met en avant des personnalités couronnées pour leur travail et carrière en faveur des droits humains et de la Paix. La présence de Nadia Murad, vice Lauréat du Prix Nobel de la Paix 2018 avec Denis Mukwege, « l’homme qui répare les femmes » en Afrique, en était la preuve et un signe d’espoir.

 

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