« C’est en Tunisie que se joue l’espoir des démocrates arabes et leur avenir »

Entretien avec Olivier Poivre d’Arvor, ambassadeur de France à Tunis, réalisée en 2017. Dans l'actualité bouillonnante de la vie politique en Tunisie, il est intéressant de revenir sur ses propos. Le pays est à un carrefour de son histoire.

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En poste depuis septembre 2016, quelles sont vos impressions, vos surprises, les difficultés rencontrées ?

La Tunisie est un pays incroyablement exigeant avec lui-même, à tous les niveaux : du peuple, de la société, des générations, des partis, des régions... Un pays qui sait, certes, qu’il a été capable de faire fin 2010-début 2011 ce qu’aucun autre n’a eu le courage et la détermination de faire depuis la chute du mur de Berlin en 1989 et l’émancipation d’une partie de l’Est de l’Europe, à savoir le renversement d’un régime autoritaire, qui l’a fait, contre toute attente, seul, sans aucun encouragement.

Cette exigence partagée par tous en Tunisie conduit à placer sous tension aussi bien les responsables politiques, syndicaux que l’administration ou les citoyens lambda, les familles. La Tunisie est à la fois fière et insatisfaite, dans un élan qui, au-delà du désir de consensus classique dans ce pays, est une recherche d’une certaine forme d’absolu. Absolu démocratique : tenir les engagements de la Constitution, une constitution digne d’un pays d’Europe du Nord, en terme de libertés, un peuple qui ne veut ne céder sur rien au risque parfois de réduire un peu plus l’action d’un État déjà fragilisé et parfois impuissant. Absolu social : faire les réformes mais ne pas en faire payer le coût par les plus faibles économiquement. Un absolu impressionnant, soucieux d’exemplarité, de morale publique, qui fixe la barre haut en matière de décentralisation, d’éducation, d’ouverture au monde, de liberté de la presse... Et cette exigence contredit l’idée parfois véhiculée d’un pays qui ne serait pas au travail. Tout comme, probablement, fixant tant d’objectifs aux responsables politiques, cette exigence tunisienne rend difficile la priorisation des réformes. Et parfois, pour un peuple aussi fier, à douter de lui, de la route et de ceux qui la tracent. D’où ce sentiment de vulnérabilité, tant sur le plan social, économique, géopolitique, sécuritaire, culturel, qui conduit parfois à une forme d’épuisement, physique, psychologique... Alors que je suis frappé par l’étonnant désir d’entreprendre, de créer, d’innover qui se manifeste certes principalement dans les grands centres urbains, et moins dans les régions intérieures, frontalières, défavorisées, mais qui est la bonne nouvelle de l’après-révolution.

 

Quelle est l’image de la France en Tunisie après la révolution de 2010-2011, quand le gouvernement avait proposé son aide au régime de Zine el-Abidine ben Ali (1987-2011) ?

La période de 2011 a été mouvementée, certes. Nous n’y avons pas cru, nous ne l’avons pas accompagnée, ni en décembre 2010, ni au début 2011. Sur le plan intellectuel d’abord, puisque nous n’avons pas perçu les changements de fond qui s’opéraient depuis quelques années en Tunisie. Comme premier partenaire de la Tunisie ensuite : la France n’avait sans doute pas la détermination de s’inscrire dans la page blanche qui s’ouvrait alors pour l’histoire de ce pays. C’était un saut dans l’inconnu que les Tunisiens acceptaient avec courage et face auquel la France a été, en revanche, prise d’angoisse, incapable de penser les « printemps arabes », persuadée que le régime autoritaire de Ben Ali était là pour l’éternité et qu’il protégeait de l’islamisme radical. Depuis, nous avons beaucoup appris sur nos erreurs et nos faiblesses.

En Tunisie, malgré la tentation de s’éloigner un temps de son premier partenaire, démonstration est désormais faite que, par-delà les alternances et les changements de régimes et de gouvernements, nos destins sont liés. Et que cette relation nouvelle, prometteuse, se construit d’autant plus d’égal à égal que ce sont deux vraies et grandes démocraties qui se parlent. La France a beaucoup fait pour regagner la confiance de la Tunisie. Par leur attention, par leurs visites, leurs engagements sur le plan politique comme économique, le chef de l’État, les premiers ministres, les gouvernements successifs ont montré que la France était sans failles aux côtés de ce pays dont elle admire la capacité de  prendre en charge son destin de manière aussi déterminée.

Oui, l’image, parfois écornée de notre pays, me paraît la meilleure qui puisse être. Mais nous devons veiller à ne pas manquer d’accompagner les nouvelles demandes tunisiennes, y compris les plus souterraines, donc les plus profondes: l’aspiration de la société civile, du monde éducatif, culturel et intellectuel, des femmes, de la jeunesse bien entendu, mais également des régions moins favorisées dont les exigences vont se manifester puissamment, et c’est tant mieux, avec les premières élections municipales libres, ouvertes à tous les partis, y compris les plus indépendants et locaux, qui vont être organisées fin 2017.

 

Pourquoi est-il important que la France soit en Tunisie ?

C’est une évidence : parce que se joue ici l’espoir des démocrates arabes et leur avenir, notre présence est cruciale. Parce qu’être l’ami de la Tunisie, c’est facile ; nos avis convergent sur presque tous les dossiers. Enfin, parce qu’aucun autre pays ne partage tant avec la Tunisie que la France, et que les intérêts objectifs de nos deux pays se rejoignent. Par l’histoire, la géographie et les liens humains que nous avons tissés, par nos sociétés... Mais aussi par les émotions. Cette relation est affective. Prenons garde à ne jamais blesser. Choisissons les bons mots. Rassurons les Tunisiens quand un article d’un journal français ou une émission de télévision ne leur offrent pas l’image d’eux mêmes qu’ils attendent de nous.

 

Il y a donc une relation privilégiée entre la France et la Tunisie ?

Indéniablement. Permettez-moi de commencer par quelques chiffres économiques. À ceux d’entre mes amis tunisiens qui ont le sentiment que l’aide bilatérale française décroitrait, voire qu’elle serait devenue inférieure à celles d’autres partenaires, je rappelle que la France est le premier fournisseur, le premier client de la Tunisie (7,6 milliards d’euros d’échanges en 2015) et le premier investisseur en flux hors énergie (125 millions d’euros d’investissements directs à l’étranger en 2015). Les 1300 implantations privées à participation française (filiales, entreprises françaises, ou franco-tunisiennes, etc.) emploient 135000  personnes. En outre, en termes d’aide publique au développement, la France reste le premier pourvoyeur bilatéral en faveur de la Tunisie (prêts concessionnels, dons divers, conversion de dette, appui des collectivités territoriales, bourses en faveur des étudiants, expertise technique).

Sur le plan multilatéral, notre pays fait souvent figure de porte-parole de la Tunisie, que ce soit au sein de l’Union européenne ou auprès d’institutions comme le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale, dont la stratégie de 2016 entend mobiliser jusqu’à 5 milliards de dollars sur 5 ans. Mais notre relation n’est pas qu’affaire de comptabilité, elle est également affaire de cœur, et le fait d’hommes et de femmes qui tissent des liens de plus en plus nombreux et divers entre nos deux pays. Sur le quelque million de Tunisiens résidant à l’étranger, plus de la moitié est installée en France. Nos sociétés, nos langues, nos cultures, sont imbriquées.

C’est une chance extraordinaire pour un pays comme la France d’avoir des liens d’une telle densité avec le seul pays à ce jour où se construit un modèle de démocratie arabe et une partie de l’avenir politique de la région. Être ambassadeur ici est donc une chance, mais aussi une immense responsabilité : les Tunisiens, à raison sans doute, attendent beaucoup plus de nous que des autres interlocuteurs. Ils attendent que nous cessions de considérer cette situation de partenaire privilégié comme un acquis confortable mais que nous la capitalisions pour aller plus loin. C’est l’objet de mon travail et de mon équipe.

 

Quelles sont vos priorités économiques et culturelles ?

La priorité est largement économique. Si certaines des revendications exprimées en 2010-2011, celles de nature politique, ont trouvé des réponses dans la démocratisation du système tunisien et la mise en place d’institutions pour protéger les libertés publiques et individuelles,  d’autres, de nature socio-économique, ne sont toujours pas satisfaites. Les autorités tunisiennes en sont pleinement conscientes, et l’amélioration de la situation économique est la priorité absolue du gouvernement de Youssef Chahed (depuis août 2016). La France a décidé d’accompagner l’économie tunisienne du mieux qu’elle le peut. Vous aurez noté notre participation à la conférence « Tunisia 2020 », qui s’est tenue fin novembre 2016, au cours de laquelle le gouvernement tunisien a rappelé les réformes entreprises et proposé plusieurs projets au financement de ses partenaires internationaux. La France avait d’abord fait le choix de coparrainer cette conférence. Cela veut dire que partout dans le monde, les ambassadeurs français et tunisiens ont promu l’événement auprès des autorités de tous les pays, en particulier en Europe, où la voix de la France est écoutée. Ensuite, la France a été représentée par une délégation nombreuse et de haut niveau, menée par le Premier ministre, et a annoncé une augmentation de ses engagements économiques à une niveau jamais atteint auprès de la Tunisie (1,2 milliard d’euros sur cinq ans), et l’étude de la conversion d’une nouvelle tranche de la dette tunisienne en projets de développements. Nous avons d’ailleurs ouvert la voie à la conversation de dette d’autres pays européens... Je souhaite que ces engagements touchent concrètement la vie des gens : l’argent doit aller pour des hôpitaux, l’alimentation en eau potable, des transports urbains, la micro-finance, la réhabilitation de quartiers, des centres de formation professionnelle, des écoles…

Vous connaissez mon inclination pour l’éducation et la culture, et c’est l’une de mes priorités. Les moyens ne manquent pas en Tunisie. La France consacre une enveloppe culturelle de près de 4,5 millions d’euros à ce pays. C’est la quatrième au monde pour la France et, rapportée à la population, la première ! Nous disposons d’outils variés, d’un nouvel Institut français au cœur de la ville de Tunis, d’une équipe dynamique et de plusieurs centres comme l’Institut de recherche pour le développement (IRD) ou l’Institut de recherche sur le Maghreb contemporain (IRMC). Nous sommes donc en mesure d’accompagner l’effervescence culturelle qui a suivi la révolution et la créativité de la jeunesse, qui s’illustre régulièrement dans les festivals internationaux, notamment dans le cinéma).

Ma priorité sera également d’étendre notre action aux régions, en m’appuyant sur les antennes de l’Institut français à Sousse et Sfax, mais aussi grâce à la création d’un nouveau réseau mis en place par l’Alliance française qui se propose, grâce à des bonnes volontés locales, de créer sept à huit nouveaux centres culturels et d’enseignement du français dans les régions. Ces alliances franco-tunisiennes, dont la première ouvrira à Djerba en mai 2017 à l’occasion d’une saison culturelle française destinée à relancer la destination pour les touristes français, vont accompagner le processus de décentralisation du pays.

 

Sera-t-il néanmoins aisé de respecter « Tunisia 2020 » ? Le pays est exsangue.

Ces engagements seront bien sûr respectés ! Des conventions ont été signées, qui lient la France et la Tunisie, par-delà les alternances politiques. Bien sûr, cela ne pourra se faire que grâce à la mobilisation des partenaires tunisiens, que ce soit en termes de réforme ou de conception de projets de développement. Pour que les fonds mis à disposition de la Tunisie puissent être décaissés, il faut que la conception de ces projets avance. Pour que les entreprises françaises, qui ont rappelé l’intérêt et la confiance qu’elles portaient à la Tunisie, puissent augmenter leurs investissements, il faut aussi que les réformes soient mises en œuvre. C’est indispensable pour accroître l’attractivité de la Tunisie. La bonne gouvernance, la lutte contre la corruption et l’affermissement de l’État de droit sont des éléments clés non seulement pour consolider l’ancrage démocratique tunisien mais aussi pour créer un environnement favorable au redémarrage de l’investissement privé. Je pense aussi à la réforme des administrations, nécessaire à l’accélération de la mobilisation de l’investissement public, et aux décaissements des concours des partenaires internationaux. Je suis convaincu de la volonté du gouvernement tunisien d’avancer sur ces chantiers, comme en a témoigné l’adoption, en septembre 2016, du Code des investissements et l’examen d’une loi d’urgence économique, visant entre autres à accélérer la réalisation des grands projets.

 

La montée de l’anglais, terrain neutre sans passif chez les jeunes générations, vous inquiète-t-elle ?

Pas du tout. D’abord, elle ne se fait pas au détriment du français. Ensuite, comment pourrai-je regretter que la jeunesse souhaite se connecter le plus possible au reste du monde ? Quant à la demande de français, elle reste considérable. L’enseignement à la française est très valorisé, socialement, culturellement, économiquement. Il est la possibilité pour la Tunisie de conquérir des marchés en Afrique subsaharienne. Les autorités tunisiennes demeurent d’ailleurs attachées à l’enseignement du français et en français. Nous appuyons les ministères de d’Éducation et de l’Enseignement supérieur dans la conduite de leurs réformes pour délivrer un enseignement de qualité. Il bénéficie à travers nos propres établissements à plus de 10000 élèves en Tunisie, sur une dizaine de sites. Il faut y ajouter les 11000 personnes qui apprennent le français dans les 12 centres de langue gérés par l’Institut français, et bientôt les alliances franco-tunisiennes. En plus de nos établissements scolaires existants, nous recevons de nombreuses demandes d’homologation de nouvelles écoles, collèges ou lycées partout dans le pays. Quant aux étudiants tunisiens qui partent à l’étranger, trois sur quatre vont en France.

La Tunisie est le plus francophone des pays du Maghreb. C’est ce qu’elle rappellera en 2020 en organisant le premier sommet de la Francophonie jamais organisé en Afrique du Nord, pour célébrer le cinquantenaire de l’organisation. Ce rendez-vous sera probablement le plus grand événement politique à l’échelle internationale que la Tunisie aura à organiser dans les années à venir ; c’est un signe fort. Celui de l’arrimage puissant de la Tunisie à des valeurs, à un ancrage francophone en Afrique, à un lien indispensable avec l’Europe, un continent au sein duquel la France occupe et continuera d’occuper la place centrale, celle du commerce, des échanges et celle, non moins palpitante, du coeur et de l’esprit.

 

Entretien réalisé par Sébastien Boussois (février 2017)

 

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