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Billet de blog 24 mai 2022

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Plaidoyer pour le Campus Condorcet

Du 19 au 23 avril 2022, les locaux de l'EHESS sur le Campus Condorcet (Aubervilliers) ont été l'objet d'une occupation accompagnée de nombreuses dégradations. Ce qui a entraîné, en cascade, la fermeture de tout le campus, dont de nombreux bâtiments de recherche qui n'étaient pas a priori affectés par cette occupation.

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Historien, chercheur au CNRS, ancien directeur en 2019-20 du laboratoire GSRL (EPHE-PSL / CNRS), Sébastien Fath travaille au Campus Condorcet. Il revient sur les événements qui ont perturbé la vie du campus (entièrement fermé durant trois jours) avant le Second Tour des Présidentielles 2022.

Crise du monde universitaire français

Le malaise à l’université française, particulièrement en sciences humaines et sociales, est profond. Il ne date pas d’Emmanuel Macron.  Du côté des enseignants/chercheurs, on observe, de puis bientôt 40 ans, une paupérisation, et un décrochage par rapport à plusieurs voisins européens.

Le tournant de la Rigueur en 1983, suite à la gestion hasardeuse du début de mandat Mitterrand, a fait très mal. Le gel du point d’indice (décrochage des salaires par rapport à l’inflation) a fait perdre, en une génération, l’équivalent de plusieurs mois de salaire par an en monnaie constante au corps enseignant du Supérieur. La situation est même plus grave pour les chercheurs CNRS, qui ont raté le coche d’une revalorisation accordée à leurs collègues universitaires. Du côté des élèves, c’est encore pire. Amorcée dans les années 1980, la massification de l’enseignement supérieur, sans moyens suffisants ni réforme de structure, s’est soldée par une dégradation des conditions d’accueil et de la qualité de la formation. Dans ce contexte, la culture de la non-sélection, endémique chez certains syndicats étudiants comme l’UNEF, a détruit ce qui restait de la méritocratie républicaine. Avec ces effets directs : un nivellement par le bas, et l’essor d’un système à deux vitesses. Aux plus aisés le choix de la sélection, de l’évaluation régulière et compétitive, avec en contrepartie une vraie qualité d’enseignement et de suivi. Aux autres, une (quasi) non-sélection encadrée par des professeurs démotivés, qui rapproche certains campus de sciences humaines de garderies low-cost pour jeunes adultes, dispensant des diplômes qui ne valent plus grand-chose, faute d’exigence dans la formation suivie. Comment ne pas comprendre l'amertume et la frustration des étudiants, qui se sentent livrés à eux-mêmes, sous-évalués, sous-encadrés, sous-formés ?

Les derniers gouvernements ont eu à gérer une situation devenue presqu’intenable. On peut prendre acte -et partager- l’exaspération du monde universitaire devant la lenteur des réformes, et la relative froideur approximative avec laquelle Frédérique Vidal, en charge des dossiers jusqu'au 20 mai 2022,  a géré le malaise étudiant et enseignant. Mais à partir du constat effectué, comment sortir par le haut ? Le chantier est énorme. Pap N'Diaye, brillant chercheur (1), ancien élève de l'ENS-LSE et de l'EHESS, nouveau ministre en charge de l'Education Nationale, a besoin du soutien de toutes les bonnes volontés, pour accélérer les réformes qui permettront la rénovation tant attendue.

Le potentiel de renouveau du Campus Condorcet à Aubervilliers

Dans ce contexte, le projet du Campus Condorcet à Aubervilliers, dans le 9-3, marque une étape dans la bonne direction. Il traduit forte volonté de renouveau. Depuis son lancement effectif en 2019 à Aubervilliers, malgré quelques ratés au démarrage, et divers problèmes en suspens, il se distingue par sa qualité d’accueil, son ambition, les facilités proposées aux étudiants. L’extraordinaire Grand Equipement Documentaire (GED) en est un fleuron. C’est un magnifique espace de recherche et d’enseignement. Avec un grand potentiel d’ouverture et d’éducation populaire dans son environnement urbain. Pour y travailler toutes les semaines, je peux y témoigner de conditions de travail largement supérieures à la moyenne des campus français. Les lieux de convivialité y sont nombreux et très agréables, contrairement à ce que prétendent les tracts lunaires (émaillés de fautes d’orthographe) qui ont été distribués par le collectif d’occupants de l’EHESS. Ces lieux disposent d'espaces bien plus accueillants que dans d'autres campus. Il faut maintenant les investir, proposer du concret (une offre d'éducation populaire plutôt que des slogans creux, par exemple) après deux ans de Covid qui n'ont pas facilité les choses.

C’est pourquoi l’occupation et le saccage de l’EHESS par des étudiants et des black-blocs, à la veille du second tour des Présidentielles, interroge. Détruire un outil de travail d’étude et d’émancipation intellectuelle n’est pas la meilleure manière de plaider pour l’avenir des étudiants. Les éléments d’exaspération existent, certes. La souffrance étudiante est profonde, elle doit être écoutée. Et il ne fait guère de doute qu’une gestion purement sécuritaire (avec fermeture générale des locaux) dès qu’il y a contestation frustre celles et ceux qui, parmi les étudiantes et étudiants, aspirent légitimement à davantage d’écoute et de débat. Mais au lieu d’aggraver le tableau, la création réussie du Campus Condorcet donne tout de même de l’espoir. Alors pourquoi tout casser ? On peut se demander si une certaine fermentation mêlant gauchisme bourgeois, nihilisme consumériste et illettrisme économique (focalisé sur l’épouvantail néolibéral) n’a pas cristallisé les choses. La direction de l’EHESS assure qu’1/3 seulement des occupants étaient étudiants de l’EHESS. Comme je travaille sur le campus, j’ai pu échanger avec certains de ces occupantes et occupants : au sein de ce petit panel, toutes et tous se rattachaient à l’EHESS. Ce n'est certes qu'une observation subjective, qui ne vaut pas enquête quantitative (que la direction de l'EHESS n'a pas non plus effectuée).

Paternalisme néocolonial de gauche

Au sein des équipes aux manettes de l'Ecole, connue pour la politisation de certains de ses enseignants vedettes (2), d'aucuns auraient-ils intérêt à botter en touche et accuser exclusivement des éléments extérieurs ? Ces derniers, certes, existent. Il ne fait guère de doute qu'une part des dégradations tient à l'intervention intempestive d'occupants non rattachés à l'EHESS, déterminés à casser. Des black-blocs, sans lien semble-t-il avec l’EHESS, sont responsables de ces dégâts, qui se chiffrent en centaines de milliers d’euros. Matériel informatique détruit, équipements des classes mis à mal, cables arrachés, tags (mêlant appel au meurtre, antisémitisme, rage nihiliste)... Les études sociologiques dont on dispose sur ces groupes, nés à Berlin, décrivent des milieux privilégiés, qui croient expier leur mauvaise conscience bourgeoise par un radicalisme véhément (3). Ce qui s’est passé à l’EHESS relève en large partie de ces logiques. Rappelons que de nombreuses voix se sont levées, dans cette Ecole, contre le déménagement à Aubervilliers. Avec ce type de réaction : « Quitter Paris intra-muros pour la Seine-Saint-Denis ? Quelle horreur ». Traduction de vieux relents de paternalisme néocolonial de gauche, préemptant la parole des "quartiers populaires" (récupérés mais tenus à distance) ? Les révolutionnaires du Café de Flore préfèrent manifestement demeurer au centre de Paris (Bd Raspail). Et lutter contre le néolibéralisme en buvant des cocktails hors de prix dans les brasseries huppées du 6e arrondissement.

Le combat pour la justice, l'éducation pour tous et la construction un destin commun mérite bien mieux. Par exemple, accueillir avec détermination les potentialités d'interaction et de réflexion partagée dans une commune aussi dynamique que celle d'Aubervilliers, plutôt que de tout faire (quitte à casser le bel outil construit dans le 9-3) pour rester dans un Paris intramuros ultragentrifié. Mme Karine Franklet, nouvelle maire d'Aubervilliers, comprend et partage cette exigence de synergies positives, tourné vers l'avenir, aux antipodes d'un paternalisme néocolonial désuet fondé sur le clientélisme et la déploration victimaire. Etudiantes et étudiants n'ont pas un destin de victimes, mais sont le coeur de la nation ! Une génération appelée à se former avec les outils d'aujourd'hui, acquérir des savoirs et des compétences, et s'investir dans les mondes sociaux.

Lorsque l’occupation a eu lieu au Campus Condorcet, j’ai eu l’occasion d’échanger avec plusieurs agents d’entretien et de sécurité. Elles et eux sont de milieux populaires et de minorités racisées. Toutes et tous disaient leur incompréhension, voire leur dégoût, devant le saccage d’un bâtiment universitaire flambant neuf, fierté de la France du XXIe siècle, financé avec de l'argent public. Une dégradation soi-disant perpétrée au nom des catégories dominées, mais en réalité en déphasage total avec ces milieux. Car ce n’est pas en détruisant un beau campus du XXIe siècle, localisé dans un grand quartier populaire, qu’on diminuera les fractures induites par certaines tendances dites néolibérales. L’effet produit est inverse. 

(1) Pap N'Diyaye est notamment auteur de l'excellent livre de référence La condition noire, Essai sur une minorité française, Paris, Calmann Levy, 2008.

(2) Lorsque le militant Taha Bouhafs, aujourd’hui soupçonné de violences sexuelles, a été jugé pour insulte raciste, le sociologue Eric Fassin, enseignant à l’EHESS, a parlé à la barre à la demande de Taha Bouhafs. Ce dernier a néanmoins été condamné (TGI de Paris, juin 2020). 

(3) "Olivier Cahn : "Le profil social des interpellés du "Black bloc" n'a rien de nouveau", propos recueillis par Anna Breteau, site Marianne, 4 mai 2018 ; lire aussi Olivier Cahn et Julie Alix, Terrorisme et infraction politique, ed Mare et Martin, 2021

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