Le lapin Blanquer et la tortue coronavirus

Le ministre de l’éducation nationale se veut rassurant sur la reprise scolaire du 11 mai, cette fameuse étape du déconfinement. Il est dans son rôle. Mais son rôle n’est-il pas d’abord de nous dire quel projet politique et scolaire préside à cette pseudo-rentrée et aux mois qui s’ensuivront. Vers un nouveau pataquès ?

« Sidération : anéantissement soudain des fonctions vitales, avec état de mort apparente, sous l'effet d'un violent choc émotionnel. » 

Deux mois de sidération scolaire

Le Président de la République Emmanuel Macron avait pris de court et stupéfait tout le monde ce jeudi 12 mars dans son adresse aux Français, annonçant notamment que : « Dès lundi (16 mars) et jusqu'à nouvel ordre, les crèches, les écoles, les collèges, les lycées et les universités seront fermés ». Est venu ensuite le confinement général, aux résultats bien réels sur l’épidémie et donc manifestement une bonne décision compte-tenu de l’état de notre système de santé. Le lundi 13 avril, le Président Macron annonçait cette fois la réouverture progressive dans les établissements scolaires – sauf enseignement supérieur – à compter du 11 mai. Toute décision de ce niveau est par nature critiquable mais la mesure d’un point d’équilibre « coûts / avantages » invite à y voir une certaine pertinence.

Le ministère de l’éducation nationale disposait donc de 4 semaines pour penser cette rentrée d’un nouveau genre. Le ministre Blanquer n’a pas ménagé sa peine, consultations des différents partenaires, passages médias en nombre incalculable – essentiellement pour dire que la réflexion allait se mener en deux semaines pour déboucher sur des propositions d’organisation. Et même, disons le clairement et honnêtement, des tentatives pour lever un maximum d’incertitudes quant au virus. Malheureusement, le temps de la sciences n’est pas celui des politiques ni des médias. L’incertitude règne pour cette rentrée. Donc l’inquiétude. Le ministre avait perdu la confiance des enseignants par ses maladresses répétées. L’inquiétude et le déficit de confiance se transforment en une angoisse et tendance au repli. 

Que va-t-il se passer à partir du 11 mai ?

En partant de la situation dans le sud de la Haute-Garonne, on peut à peu près avoir une idée claire de la dynamique de reprise...

Il y a d’abord ces villages où l’école ne reprendra pas le 11 mai : Caignac, Lanta, Tarabel (l’école accueille les élèves de la commune mais aussi des villages voisins de Toutens, Maureville, Mourvilles-Basses, Sègreville et Caragoudes), cas de figure identique au groupe scolaire des cinq clochers de Saint-Julia (qui réunit les élèves du village et de Roumens, Nogaret, Le Cabanial et Montégut-Lauragais). Même constat pour Préserville, Gardouch… et bien d’autres.

Dans la plupart des villes et villages ayant fait le choix de l’accueil des élèves du Lauragais, environ 15% d’entre-eux retrouveront effectivement le chemin de l’école pour parfois une demi-journée par semaine ! A Castanet-Tolosan, ville de 10000 habitants, tous les groupes scolaires reprendront avec 1 journée par semaine – pour 15% des élèves chez les CP, CM2 et enfants de personnels prioritaires (soignants et enseignants) sachant que le questionnaire du maire aux parents révélait une  volonté de la part de 60% des parents de remettre leur enfant à l’école.

A Toulouse : 68 écoles seulement de la ville rouvriront le lundi 11 mai sur plus de 200. La « jauge » d’accueil maximum est de 45 élèves par école ! A la ville comme à la campagne, plutôt qu’une reprise, c’est un frémissement…

Liberté – égalité – Fraternité… vraiment ?

On ne saurait tenir pour responsable le ministre de l’éducation de ne pouvoir offrir à nouveau à tous les enfants de la République une situation scolaire normale. En revanche, on peut s’interroger des objectifs de cette reprise sous ce format.

Liberté.  On a accusé le ministre de vouloir remettre à l’école les enfants pour que leurs parents retrouvent le chemin du travail, que les bras du CAC40 retrouvent du muscle en quelque sorte. Il n’en est rien. Si cet objectif existait probablement, il s’est déjà estompé. Du moins c’est raté. Accueillir une demi-journée ou même un ou deux jours les enfants, sans pérennité dans les horaires au-delà des deux premières semaines, permet à très peu de parents de retrouver une organisation propice au travail. Le ministère de l’éducation nationale a annoncé que 85% des écoles allaient rouvrir. Peut-être que oui, peut-être que non… quant à une estimation du nombre d’élèves qui reprendra, on est aussi bavard rue de Grenelle que sur les stocks de masques. Bref, la liberté de travailler ou d’entreprendre n’est pas encore pour lundi. Côté liberté de choix des parents de remettre leurs enfants à l’école, il s’agit d’une liberté tellement contrainte qu’en réalité, ne sont libres que ceux qui ne veulent pas remettre leurs enfants à l’école. Drôle de conception de la liberté...

Égalité.  Deux écoles à Toulouse distantes l’une de l’autre de 500m, à peu près les mêmes profils de CSP des parents. L’une ouvre, l’autre pas. Et que dire des enfants pour qui le développement est essentiel en CE1 et pas en CP ? L’égalité républicaine n’est pas au rendez-vous, probablement parce qu’elle ne pouvait pas l’être. Y compris d’ailleurs si aucun enfant n’avait repris. La faute au coronavirus.

Fraternité.  C’est certainement dans la fraternité institutionnelle qu’on peut trouver le plus grand vide, d’une part critiquable, d’autre part à combler au plus vite.

Il ne s’agit pas ici de critiquer une catégorie d’acteurs en particulier du monde de l’éducation ni des collectivités territoriales, ni même du ministre mais de poser un regard sur le problème systémique. Qui est le plus pénalisé par cette longue interruption ou passage au tout numérique depuis deux mois ? Ceux-là sont-ils clairement identifiés et bénéficiant d’un suivi renforcé prochainement ? Adapté ?

Les enfants les plus éloignés de la socialisation par l’école, les plus en proie à des problèmes psychologiques, les plus en difficulté dans les apprentissages ou les plus à la merci des violences intra-familiales ne sont pas particulièrement mieux lotis que les autres dans cette reprise. Faire des choix politiques, plutôt que de nous ressasser une fois de plus le seul marqueur social du quinquennat des dédoublements de classes de REP en CP et CE1, c’est ce qu’on pouvait attendre !

Dans les 4 semaines entre la décision de reprendre et ce lundi 11 mai, le ministre de l’éducation nationale n’a pas ménagé sa peine en bon gestionnaire d’un système éducatif exsangue, trop centralisé et incapable de permettre l’initiative et la responsabilité locale, celle du terrain, celle où nombre de profs excellent. Acceptons que l’épais brouillard qui entoure encore la compréhension de cette épidémie explique cette frilosité à n’avoir pas pris de décision politique claire. Par souci d’égalité ou de fraternité, les enfants les plus victimes scolaires de l’épidémie doivent bénéficier de tous les moyens.

A courir trop vite au son des sirènes de la com’, le projet républicain scolaire risque l’émiettement

Dès lundi, dans la nouvelle phase qui s’ouvre, il faudra bien que le ministre de l’éducation mesure que la promesse républicaine de l’égalité scolaire est à terre pour encore longtemps, que ce format de reprise ne soulage guère les familles où l’on doit absolument reprendre le travail et que donc par conséquent une décision politique forte, un vrai choix, s’impose à l’évidence car seul réalisable : mobiliser toutes les forces du système éducatif pour les publics scolaires les plus en rupture de banc,  les plus en danger immédiat, les plus éloignés du contrat social de notre pays.

Le terrain est prêt... mais pas le système « Ministere - rectorats - personnels de l’éducation »

Les équipes pédagogiques des établissements sont en mesure d’identifier les priorités et les publics prioritaires. Les bonnes volontés ne manquent pas en dépit de l’inquiétude dans les rangs des enseignants. Au fait... quand il s’est agit au pied levé de faire de l’enseignement à distance, qui a payé l’ordinateur et l’abonnement internet des profs ?

Les profs, les CPE, les infirmières : bon sang ! Que les hussards de la République reprennent tous leur sac d’école et aillent à la rencontre de tous ces jeunes perdus au milieu d’une société qui ne l’ai pas moins dans un moment tragique. Avec pour seul cadre les contraintes sanitaires – ce fameux livret un peu indigeste mais nécessaire – il faut réinventer ce mois de juin. S’il est un peu « vacances » pour certains enfants, ce mois ne sera positif que s’il peut être une bouée de sauvetage pour éviter la noyade des autres.

Bien sur la difficulté est forte : le ministre doit faire confiance aux agents du services publics d’éducation, faire confiance au terrain ! En France ?

(ici le lien vers un épisode calamiteux de gazage de profs devant le rectorat de Toulouse un jour de grève)

Monsieur le ministre de l’éducation, un peu de politique maintenant. L’école républicaine ne peut remplir pleinement son contrat. C’est une évidence. Qu’elle se consacre donc à celles et ceux qui en ont le plus besoin. Il en va de la cohésion nationale. Il en va de la confiance dans le premier représentant de la politique éducative en France. Le lapin pris au piège des médias et d’un système éducatif archaïque doit réagir pour ne pas laisser à la tortue coronavirus la victoire finale.

 

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