Parfait Kolélas, candidat à la présidentielle au Congo, a-t-il été assassiné ?

Que s’est-il passé l’avant-dernier week-end de ce mois de mars 2021 à Brazzaville, puis pendant le vol de rapatriement sanitaire de Parfait Kolélas, jusqu’à l’aéroport du Bourget ? Depuis plusieurs jours, toutes les rumeurs se taillent la part du lion sur les réseaux sociaux et au sein de la population congolaise.

La France doit la vérité à la veuve de Guy Brice Parfait Kolélas. Pour cela, l’institut médico-légal à Paris doit procéder à une autopsie approfondie du défunt, au risque de froisser les réseaux de la Françafrique et un allié de longue date en Afrique.

Une chose est sûre : Parfait Kolélas est mort à bord du vieux Falcon 6 places venu le chercher depuis Lyon à Brazzaville. Et sa mort a eu lieu - selon un témoignage directe de sa veuve qui l’accompagnait - une fois l’avion atterri sur le sol Français du Bourget, un peu après 1h30 du matin le lundi 23 mars.

Une mascarade électorale

Une chose est beaucoup moins sûre : plus de 88%, c’est ce score triomphal de Denis Sassou Nguesso annoncé précipitamment par le ministre de l’intérieur du Congo ce mardi 24 mars, sur la base de résultats provisoires, pour cette élection présidentielle extravagante le reconduisant dans sa fonction.

Le Congo Brazzaville est un pays où, aujourd'hui, deux des principaux candidats à la dernière élection présidentielle de 2016 – et potentiels vainqueurs des urnes – le général Jean-Marie Michel Mokoko, purge une peine de 20 ans d'emprisonnement tandis qu’André Okombi Salissa, autre candidat de 2016, a été condamné à 20 ans de travaux forcés. Depuis des semaines, Parfait Kolélas était devenu le seul opposant à même de s’imposer face au dictateur Nguesso, inamovible depuis 1979, quand la France était dirigée par Valéry Giscard d’Estaing et les États-Unis par Jimmy Carter...

Dès février 2021, l’épiscopat congolais présageait des lendemains douloureux au sortir de l’élection présidentielle de ce 21 mars 2021. Il avait émis de sérieuses réserves sur l’organisation de ces élections, estimant que les conditions n’étaient pas réunies pour qu’elles se déroulent dans la quiétude, la transparence et la liberté nécessaires au respect des principes élémentaires d'un processus électoral démocratique. 

Journalistes emprisonnés, 60.000 membres des forces de sécurité ayant voté 3 jours en avance du scrutin national, nourrissant des suspicions de fraude dans l'opposition, Internet coupé le jour de l’élection, comme en 2016, bref, tous les ingrédients du manuel du parfait dictateur étaient sur la table. Pas de mission d’observation du processus électoral par l’Union européenne autorisé non plus. Évidemment...

Le décès de Parfait Kolelas pendant le processus électoral. Pourquoi interroger la France ?

En dépit de tout cela, le candidat Parfait Kolélas inquiétait dans les rang du pouvoir. Un ministre d’Etat de Nguesso lui avait même proféré des menaces, on ne peut plus prophétiques... Son décès sur le tarmac du Bourget, juste après le scrutin, juste avant la proclamation des résultats, interroge. Il dérange aussi...

Les congolais sont seuls à même de juger si l’article 70 de la Constitution de Denis Sassou Nguesso a été respecté. Celui-ci stipule que si avant le premier tour, un des candidats décède ou se trouve définitivement empêché, la Cour Constitutionnelle prononce le report de l’élection. Quand la Cour constitutionnelle annonce les résultats, le mardi, elle sait que Parfait Kolélas a été hospitalisé dès le vendredi précédent dans une clinique avant de rejoindre le CHU de Brazzaville pour se faire intuber, et à été empêché de clôturer sa campagne, annulant son dernier meeting pour raison de santé, pour mourrir le lundi matin. La Cour ne s’est pas prononcée pour savoir s’il avait été « définitivement empêché ». Sur cette question, le peuple du Congo est seul souverain pour y répondre. Pas la France, pas un français.

En revanche, la mort sur le territoire français met en lumière cette relation quasi-incestueuse entre Denis sassou Nguesso et les dirigeants français successifs, sans qu’on sache aujourd’hui qui parraine qui... Mitterand et Chirac ne sont plus de ce monde mais « l’affaire Elf » a laissé la place aux bonnes affaires de Total. De toute évidence, contre un soutien indéfectible de la France (et sa caution pourtant usée des droits de l’homme) Denis sassou Nguesso, offre le Congo comme terrain de jeu de tous les trafics. Une aubaine pour ceux qui auraient beaucoup plus de mal à faire florir leurs commerces crapuleux en France ou en Europe.

Un peu de chronologie :

Vendredi 19 mars

Parfait Kolélas est malade, bien malade et ne pourra tenir son dernier meeting prévu le soir même. Ce même jour, son épouse est reçue à l’ambassade de France, où elle demande si un rapatriement médical vers Paris serait possible.

Samedi 20 mars

Parfait Kolélas est hospitalisé dans une clinique de Brazzaville dont le directeur est un membre du parti du Président Nguesso. Son épouse se voit répondre par l’ambassade de France qu’il n’y a pas d’avion médicalisé, ni civil ni militaire, à disposition dans la région et qu’il faudra attendre au mieux mardi ou mercredi pour un rapatriement sanitaire pris en charge par la France.

Dimanche 21 mars

La situation empire et Guy Brice Parfait Kolélas est accepté au CHU de Brazzaville où il est intubé. C’est là qu’il enregistre et publie une vidéo, alité, affaibli, avec masque respiratoire : « Mes chers compatriotes, je me bats contre la mort mais, cependant, je vous demande de vous lever... Battez-vous ! https://information.tv5monde.com/video/presidentielle-au-congo-l-opposant-guy-brice-parfait-kolelas-perd-son-combat-contre-le-covid »

A 14 heures, un avion affrété par le gouvernement du Congo embarque Parfait Kolélas. Ce Falcon 100, vieux de 38 ans, a quitté Lyon en France la veille (le samedi) à 20h15. Par ailleurs - selon le témoignage de l’épouse qui sera à bord jusqu’à Paris - son mari est allongé et il y a une bonbonne d’oxygène à bord, rien d’autre de médicalisé. La réserve en carburant étant d’environ 3500 km, deux escales seront donc indispensables à l’aller comme au retour. Deux escales où, semble-t-il, en raison ou au prétexte de l’arrêt des moteurs de l’avion, Parfait Kolélas n’est plus alimenté en oxygène comme il le faudrait. Il dormira tout le trajet avant de s’endormir pour l’éternité mais son épouse remarque une respiration plus difficile après le 3ème décollage correspondant à l’escale algérienne. Dans un état jugé grave, le candidat à l’élection suprême congolaise aura donc dû subir trois décollages et atterrissages : à Brazzaville, au Tchad, puis en Algérie. Les différences de pression liées au changement d’altitude dans chacune de ces phases pour quelqu’un qui est sous oxygène sont-elles médicalement conseillées ?

« Les autorités congolaises, en accord avec les autorités françaises, ont décidé de procéder à son rapatriement sanitaire en France » précise le communiqué du Parquet de Bobigny du 24 mars 2021.  Choix étrange que ce 6 places usé pour un parcours chaotique sur lequel s’entendent Congo et France pour quelqu’un qui pouvait se retrouver Président de la République du Congo !

A bord pour cet ultime voyage : Guy Brice Parfait Kolélas et son épouse, les deux pilotes, et deux médecins. L’un des médecins, de Brazzaville, semble connaître Parfait Kolelas mais pas son épouse (difficile donc de parler de médecin de famille), l’autre est inconnu mais a été mandaté par le gouvernement du Congo. Le premier des deux médecins est en liaison régulièrement avec la ministre de la santé du Congo avant décollage. L’autre n’interviendra quasiment pas, se contentant d’établir un rapport et dormant une partie du trajet. Contrairement aux autres personnes à bord, il n’est pas muni de masque, ce qui parait surprenant puisque Parfait Kolélas est suspecté d’être porteur du coronavirus depuis un test le samedi, veille du trajet en avion.

Lundi 1h30 du matin

A peine posé, le médecin suggère à l’épouse de Parfait Kolélas de descendre de l’avion pour aller au-devant du véhicule de secours. Elle quitte l’avion, son mari respire encore. A peine quelques minutes se passent, le médecin descend de l’avion et vient à sa rencontre lui annonçant la mort de son époux. Aucun proche n’était à ses cotés quand il est passé de vie à trépas, à 61 ans.

Communiqué de presse du Parquet de Bobigny - décès de M. Parfait Kolélas Communiqué de presse du Parquet de Bobigny - décès de M. Parfait Kolélas

Une enquête de police judiciaire classique a été ordonnée et menée pendant la semaine. Elle a abouti à un communiqué de presse du Parquet de Bobigny. La dépouille de Parfait Kolélas repose encore le dimanche 28 mars à l’institut médico-légal de Paris, dont on attend une expertise approfondie. Mais voilà que déjà, sans laisser le temps aux médecins légistes de vérifier que le défunt n’a pas été victime d’un empoisonnement, thèse largement discutée au Congo ces derniers jours, ni d’un geste médical inopportun à la fin de son vol, d’autres membres de la famille, probablement sous pression du gouvernement Congolais, réclameraient le retour du corps à Brazzaville au plus vite.

Guy Brice Parfait Kolélas est mort dans des circonstances et pour des raisons non élucidées à ce jour. La France se serait bien passée d’une telle situation, sa diplomatie en matière africaine est connue : silence et connivence avec les dictateurs. Pour le pouvoir Congolais, ce coup de projecteur supplémentaire sur une élection présidentielle volée à son peuple est également accueilli avec beaucoup d’embarras.

Pourtant, la seule réponse qui vaille est celle de la transparence et de la vérité. Qu’une investigation des médecins légistes à Paris soit effectuée et ses conclusions données au plus vite à la veuve du défunt ainsi qu’à la justice française.

Cet exercice de vérité est indispensable pour les Congolaises et Congolais, il en va également du futur des relations entre le Congo et la France. En attendant, depuis lundi, jour de la mort de Parfait Kolélas, les opposants au régime connaissent un regain de répression. Par delà l’exercice de vérité, il faudra bien aussi un jour que la France prenne ses responsabilités en Afrique.

A méditer, cet extrait du discours d’Emmanuel Macron prononcé en 2017 à Ouagadougou :

« Je suis d'une génération où on ne vient pas dire à l'Afrique ce qu'elle doit faire, quelles sont les règles de l'Etat de droit mais où partout on encouragera celles et ceux qui en Afrique veulent prendre leurs responsabilités, veulent faire souffler le vent de la liberté et de l'émancipation comme vous l'avez fait ici. »

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