Homosexualité, sexes, «races»: l'éternel appel à la nature

A l'occasion du vote définitif de la loi sur l'ouverture du mariage et de l'adoption aux couples de même sexe, des relents de la « manif [dite] pour tous » et des propos et agressions homophobes qui sont répétées, j'aimerais revenir sur un argument souvent rabattu par les tenant(e)s de l'inégalité entre couples homo- et hétérosexuels : le prétendu caractère contre-naturel de l'homosexualité. Après avoir battu en brèche cette idée reçue, je la replacerai dans une tendance lourde et déjà ancienne, celle d'invoquer la mère Nature pour justifier les frontières sociales que l'on veut ériger plus qu'il ne faudrait entre les personnes, ici homo et hétérosexuel(le)s, là hommes et femmes, là encore blanc(le)s et noir(e)s, etc. Et une mère Nature plus fantasmée que réelle, dont il conviendra de se demander à quoi peut-elle bien servir.

A l'occasion du vote définitif de la loi sur l'ouverture du mariage et de l'adoption aux couples de même sexe, des relents de la « manif [dite] pour tous » et des propos et agressions homophobes qui sont répétées, j'aimerais revenir sur un argument souvent rabattu par les tenant(e)s de l'inégalité entre couples homo- et hétérosexuels : le prétendu caractère contre-naturel de l'homosexualité. Après avoir battu en brèche cette idée reçue, je la replacerai dans une tendance lourde et déjà ancienne, celle d'invoquer la mère Nature pour justifier les frontières sociales que l'on veut ériger plus qu'il ne faudrait entre les personnes, ici homo et hétérosexuel(le)s, là hommes et femmes, là encore blanc(le)s et noir(e)s, etc. Et une mère Nature plus fantasmée que réelle, dont il conviendra de se demander à quoi peut-elle bien servir.

L'homosexualité contre-nature, vraiment ?

Contrairement à ce que beaucoup croient ou prétendent, on observe maints cas de rapports homosexuels chez les animaux, bonobos, macaques, dauphins, pingouins, moutons, putois, lézards, mouches et autres, sans oublier les espèces hermaphrodites où homo- et hétérosexualité n'ont plus guère de sens. Certain(e)s scientifiques n'hésitent d'ailleurs pas à généraliser la présence de relations homosexuelles à tout le règne animal, qui participeraient même à la survie de certaines communautés. On relate aussi un cas d'adoption chez un couple de manchots mâles. D'autres (comme ici) relativisent toutefois : si des rapports entre individus de même sexe existent chez beaucoup d'espèces, voire de manière courante pour certaines, l'homosexualité exclusive reste extrêmement rare hors des humains : certes chez les moutons (un mâle sur huit, tout de même), éventuellement chez les putois, peut-être ailleurs. Enfin, pour être plus complet, on notera que beaucoup d'exemples de rapports homosexuels ont été répertoriés parmi des animaux captifs ou domestiques, i.e. dans des conditions d'existence particulières favorisant peut-être ce type de rapprochement.

De ces études, que retenir ? D'une part que les relations homosexuelles existent bel et bien, et de manière relativement fréquente, hors des hommes et des femmes. Cela n'empêche d'ailleurs pas la reproduction de l'espèce : un(e) lapin(e) peut sauter tout ce qui bouge, y compris un(e) copin(e) de même sexe, un(e) chat(te), un tuyau ou vos mollets, il suffit qu'un nombre suffisant de ses objets sexuels soient des lapin(e)s de l'autre sexe en état propice à la fécondation pour que la descendance soit assurée ; de même, quelques béliers peuvent ne désirer que d'autres mâles, tant que la proportion demeure restreinte (un sur huit), l'espèce mouton n'a rien à craindre. Ainsi, le coït, chez dame Nature, n'a pas pour finalité primaire la fécondation mais l'assouvissement d'un désir sexuel, et ce n'est qu'au niveau secondaire, i.e. non pas dans un rapport donné entre deux individus donnés mais de manière globale et statistique sur l'ensemble de la communauté, que la relation de cause à effet entre le désir sexuel et la reproduction du groupe s'exprime : qu'une part des rapports ou des individus désirants s'écarte de la norme hétérosexuelle n'est pas un obstacle à la pérennité de l'espèce et ne le deviendrait que si l'homosexualité exclusive devenait la norme, ce qui ne semble à l'ordre du jour ni chez les animaux ni chez nous, et ce n'est pas le mariage pour tous qui va changer la donne. Par conséquent, l'invocation de la nature pour justifier l'exclusion de toute homosexualité du champ moral ou de la norme s'avère dors et déjà nulle et non avenue.

Reste toutefois un mince espoir aux « naturalistes » pour trouver en mère Nature un alibi aux anathèmes qu'ils / elles profèrent : en effet, le bémol apporté par la rareté (mais on l'a vu pas l'inexistence) des espèces animales comptant des membres uniquement portés vers des congénères de même sexe pose question, car si cette grande rareté se confirme chez nos amies les bêtes, la présence certes très minoritaire mais non négligeable d'une part de la population humaine revendiquant une homosexualité exclusive doit conférer à cette homosexualité-là (et elle seule) une singularité parmi le règne animal (avec toutefois les moutons, peut-être putois ou autres). D'où une éventuelle justification naturelle du refus moral non plus des rapports mais des personnes voire du couple (pris ici au sens durable) homosexuels. Cependant, que lesdit(e)s « naturalistes » ne se réjouissent pas trop vite, car je vais maintenant dissiper leur espoir.

Qu'entend-on en effet par personnes homosexuelles (sous-entendu exclusives) ? Comment les définir ? On doit tout d'abord retirer de ce groupe les bi, qui revendiquent une double attirance, ainsi que les trans et hermaphrodites, pour lesquel(le)s l'ambiguïté sur le sexe / genre ne permet pas de trancher si ils / elles sont attirées par des personnes de même sexe / genre ou pas. Mais doit-on tolérer en ce groupe les gens qui, après n'avoir vécu que des relations hétérosexuelles, ont viré leur cuti, sous prétexte qu'ils / elles s'ignoraient et se sont révélé(e)s à elles / eux-mêmes ? Dès lors, comment s'assurer qu'une personne qui jusque là n'a connu que des rapports homosexuels ne va pas, par la suite, « changer de bord » en tombant amoureux(se) de quelqu'un(e) du sexe opposé ? Auquel cas il faudrait également l'exclure du groupe. Mais voilà : sans connaître le futur, on ne peut trancher. La même impossibilité de trancher réside ailleurs : qu'est-ce qui, en faisant abstraction des évolutions dans le temps, permet de distinguer un(e) homo d'un(e) hétéro ? Ses attirances ? Mais quel type d'attirance ? Amoureux, physique, platonique, esthétique...? Et si une personne se révèle attirée par d'autres de même sexe sans jamais pousser plus loin cet élan, où donc la classer ? Comment savoir s'il s'agit de simples fantasmes, qui n'ont pas vocation à s'assouvir, ou un penchant plus essentiel ? Si ce n'est l'attirance, ce doit alors être l'acte sexuel. Mais qu'entend-on par acte sexuel ? Une pénétration (y compris fellation) ne pose guère question, mais quid de simples caresses n'allant pas au-delà ? Je pourrais continuer encore longtemps comme ça, et terminerai par un changement d'époque : dans son Histoire de la sexualité, Michel Foucault explique que la distinction entre personnes homo- et hétérosexuelles est relativement récente, et que dans l'Antiquité, une toute autre distinction opérait, entre tempérants et incontinents, indépendamment de l'objet d'amour (femme ou garçon). Ainsi, une définition absolue de la personne homosexuelle hors d'une époque donnée garde-t-elle vraiment un sens ? Au final, je défie quiconque de me donner une telle définition claire et précise permettant de trancher la question pour tout le monde sans recourir à une part d'arbitraire. A l'instar du Juif ou de la Juive chez Sartre (Réflexions sur la question juive, 1946), l'homosexuel(le) n'est rien d'autre que la personne que les autres personne définissent comme homosexuel(le), ou qui se désigne elle-même comme tel(le), par auto-revendication (qu'on trouve dans le coming out). Que la détermination vienne d'autrui ou de soi, l'apport de l'arbitraire, issu d'une époque, d'une civilisation, de nos a priori et classifications proprement humaines, inextricablement liées au langage, me semble inévitable. Dès lors, hors de la sphère humaine, la détermination n'a plus cours : personne homosexuelle signifie quelque chose pour peu qu'on admette la part d'arbitraire ou d'auto-revendication, et les possibles ambiguïtés à la frontière. Mais un animal homosexuel, hors langage, ça ne veut strictement rien dire. En conséquence, mère Nature se révèle totalement incompétente pour justifier la mise au ban des personnes homosexuelles au prétexte que l'homosexualité exclusive apparaît si peu dans le règne animal.

Passons maintenant aux couples. On l'a vu, la relative fréquence de rapports homosexuels chez les animaux n'autorise pas à invoquer la nature pour disqualifier moralement les rapports homosexuels humains. De même, la part arbitraire irréductible dans la définition d'une personne homosexuelle confine le concept à la sphère humaine et rend donc la nature hors-jeu pour tout jugement. Mais il en va différemment du couple, qu'on entendra ici comme relation monogame durable et donc ne se réduit pas à un simple rapport mais affecte certes pas l'essence des individus qui le composent mais bien leur état ou leur situation (un(e)tel(le) est avec un(e)tel(le), même si jadis il / elle ne l'était pas encore et qu'un jour, peut-être, il / elle ne le sera plus). En effet, à condition qu'on oublie la part elle-même arbitraire aux frontières dans la définition du sexe ou du genre (à travers notamment les transsexuel(le)s et hermaphrodites), la définition d'un couple de même sexe ne souffre pas de la même ambiguïté et peut s'exporter au-delà du règne humain. De même, pour peu qu'on se restreigne à la durabilité du couple et qu'on le suppose fidèle, son homo- ou son hétérosexualité s'avèrent forcément exclusives. Dès lors, une comparaison entre couples humains et couples d'animaux, au regard de l'orientation sexuelle desdits couples peut faire sens, tout comme par suite une utilisation de la nature pour juger moralement un couple human via ce critère. Sauf que. Sauf que l'argument pour critiquer l'homosexualité via mère Nature réside dans sa grande rareté au sein du règne animal. Or, si elle est fréquente au sens de l'espèce humaine, la monogamie elle-même se montre rare chez les autres animaux, exceptés les oiseaux. Or, même si on les qualifie parfois de drôles d'oiseaux, l'homme et la femme restent mammifères. Dès lors, la grande rareté de l'homosexualité exclusive chez les mammifères ne permet pas de disqualifier moralement, via la nature, les couples homosexuels humains. Le dernier rempart tombe : l'anathème fait à l'homosexualité sous prétexte qu'elle serait contre-nature ne tient pas.

Ma conclusion sur le couple révèle un oubli étonnant chez ceux et celles que j'ai nommées les « naturalistes ». En effet, ces personnes qui s'évertuent à juger contre-nature l'homosexualité, sans guère d'ailleurs pousser leur réflexion, ne semblent ne jamais se demander au préalable si la sexualité humaine dans son ensemble l'est ou pas. Or, on l'a vu, au niveau des relations monogames, qui constituent (abstraction faite des éventuelles infidélités passagères ou double-vies) la majorité des relations amoureuses humaines, et qui elles seules sont concernées par la question du mariage (sujet de départ de notre débat), conclure que les couples homosexuels sont contre-nature par le seul argument disponible, celui de la rareté, revient in fine a juger contre-nature l'ensemble des pratiques monogames. De même, juger les rapports homosexuels contre-nature au nom de leur absence d'utilité reproductive, c'est oublier non seulement l'existence des rapports homosexuels chez les animaux mais surtout mettre de côté complètement la contraception, la sexualité d'enfants pré-pubères (jouer au docteur) ou de personnes ménopausées, l'existence de couples sexuellement actifs qui ne veulent pas ou ne peuvent pas avoir d'enfant, bref, tout un pan énorme de la sexualité humaine ! Et l'abstinence ? S'ils / elles poussaient un peu plus loin la logique de leur raisonnement, les catholiques traditionnalistes qui dénigrent volontiers moralement l'homosexualité contre-nature devraient tout autant juger amoral le célibat de leurs prêtres !

En conclusion, l'homosexualité n'est ni plus ni moins contre-nature que la sexualité humaine dans son ensemble. Et, au fond, contre-nature ne veut pas dire grand chose. Dès lors, se pose maintenant une question : pourquoi diable invoquer la nature pour juger moralement des pratiques humaines ?

La nature à la rescousse

L'argument de l'homosexualité contre-nature n'est qu'un exemple parmi d'autres d'invocation de mère Nature pour justifier des classifications sociales, souvent hierarchisées, qui ne regardent que notre espèce. Je développerai deux exemples : la différence des sexes, liée d'ailleurs à notre débat sur le mariage pour tous, et le racisme.

Différence des sexes

Certes, la séparation en deux sexes, mâle et femelle, campe un modèle ultra répandu dans le règne animal, mais bien des caractéristiques attribuées à l'un ou l'autre sexe, relèvent, elles, d'une lecture propre à l'humanité voire spécifique à un peuple ou une époque données, de même, on l'a vu avec Foucault, que la sexualité. D'où d'ailleurs la distinction faite, à la suite de Simone de Beauvoir, entre le sexe, donnée biologique (elle-même sujette à ambiguïté – hermaphrodites, transsexuel(les) opéré(e)s -, et dont l'interprétation ne peut totalement s'affranchir du regard humain biaisé) et le genre, relatif aux rapports et structures sociales, qui de nos jours alimente ce qu'on appelle les gender studies (Judith Butler, Eric Fassin. De nombreuses preuves viennent corroborer cette distinction fondamentale : la façon dont les femmes Nuer (Afrique occidentale) stériles prennent le statut de mari et père, comme le relate l'anthropologue sociale structuraliste Françoise Héritier dans Masculin / Féminin (1996) ; celle dont des lesbiennes, selon Judith Butler dans Trouble dans le genre (1990), adoptent des genres distincts, tels butch et fem, parodiant ainsi les rapports (sociaux) hétérosexuels alors qu'elles sont de sexe et d'orientation sexuelle non différentes ; et il suffit de parcourir les rayonnages bleus et roses des magasins pour enfant, ou de regarder les réclames pour les voitures ou les lessives pour constater à quel point on colore, dans notre société de consommation à outrance, les hommes et les femmes d'attributs ou de rôles propres, que ne déterminent pas pleinement nos paires de chromosomes XX ou XY, puisque ces attributs et rôles évoluent avec les époques. Bref, les exemples foisonnent pour établir la distinction sexe / genre, et l'appréhension du genre comme construction sociale.

Il demeure pourtant un courant essentialiste qui nie la distinction sexe / genre (renvoyant, à l'instar des créationnistes avec Darwin, les gender studies à une simple théorie), et pour lequel existent une essence masculine et une essence féminine. Ces essences différentes, selon cette doctrine, servent de fondements à notre société, mais n'en sont pas le fruit. Puisqu'il s'agit d'essence (relative à l'être) inextricablement liée au sexe biologique, on peut la confondre avec une nature. Toutefois, le rapport à la nature semble dissymétrique : on parle en effet plus volontiers de nature féminine que de nature masculine, et les attributs virils (on notera la disjonction linguistique virilitémasculinité, absente chez la femme) dont on pare l'homme (puissance, courage, esprit, abstraction...) paraissent moins guidés par le physiologique ou le naturel que pour la femme : ainsi, celle-ci raisonne moins par la raison (la rationalité est le fruit de l'esprit, de l'abstraction) que par l'intuition, autre mot de l'instinct ; l'instinct se retrouve d'ailleurs dans l'expression instinct maternel, l'essentialisme conférant une raison d'être bien particulière à l'essence de la femme, celle de l'épouse et de la mère, de la matrice de la reproduction (quand l'homme, selon Aristote, apporte lui le souffle) – rendant par la-même contre-nature toute femme qui, par lesbianisme, stérilité, solitude ou choix de vie, ne peut pas ou ne veut pas avoir d'enfants. Je pourrais citer plein d'autres exemples de la naturalisation de la femme, ramenée principalement à son corps : son lunatisme dû au cycle menstruel (alors que l'homme, lui, n'est évidemment pas sujet aux hormones...), les humeurs ou les vapeurs de Madame, ou encore l'hystérie (qui vient d'utérus)... Bref, si la différence des sexes s'ancre dans la nature, force est de constater que la femme s'y cramponne plus que l'homme ! Ainsi, la différence des sexes s'accompagne de dissymétrie, donc d'inégalité.

Cette vision essentialiste de la politique des sexes, on la retrouve pleinement dans le débat qui nous occupe ici, celui du mariage pour tous : c'est en effet l'argument essentialiste, ramené à la familleil faut un père et une mère ») qu'on brandit pour refuser toute homoparentalité, comme si un couple homosexuel reflétait moins le deux qu'une paire hétéro, comme si chaque personne n'avait pas son caractère, son histoire, son nom propres. Mesdames, messieurs, j'ai un scoop pour vous : nous sommes tous différents, et entre moi et quiconque d'autre, ça fera toujours deux. Il n'y a pas de couple qui ne soit fondamentalement mixte.

Racisme

Un autre exemple de l'emploi de la nature pour justifier une hiérarchisation entre groupes sociaux est évidemment le racisme, ou racialisme. Celui-ci, dans la forme théorique prétendûment scientifique, naît avec le français Joseph-Arthur Comte de Gobineau, qui, dans son Essai sur l'inégalité des races humaines (1853), à savoir six ans après l'abolition de l'esclavage, revisite l'histoire des civilisations à travers le concept de « races », et explique le déclin d'une civilisation par le métissage. Par déclin de la civilisation, entendre une généralisation de celui de la caste propre à Gobineau, celle de la noblesse aristocratique, balayée par la Monarchie de Juillet (le roi Louis-Philippe lui préférait la bourgeoisie), la IIe République et le Second Empire (traçant un lien direct avec le peuple), contemporains à la rédaction de l'Essai (lire à ce propos Hannah Arendt, L'impérialisme). Gobineau est bientôt suivi par Ernst Haekel, traducteur allemand de Darwin (dont l'ouvrage L'origine des espèces date de la même époque que l'essai de Gobineau), et Francis Galton, cousin du savant, qui extrapolent à partir de ses travaux des théories racistes et eugénistes, opérant là un grand contresens car Darwin lui-même, très anti-esclavagiste, voyait en sa théorie la preuve que nous sommes tous frères.

Rappelons que la science moderne disqualifie totalement le racisme biologique (qui, depuis, s'est mué en un racisme culturel - choc des civilisations d'Huntington, occident menacé des néo-réactionnaires, ... – qui n'a pas plus de fondements) : en effet, dans son bouquin de vulgarisation « L'humanité au pluriel », le généticien Bertrand Jordan nous explique que, selon les études statistiques des variations génétiques, seulement 10% en moyenne de la part variable du génôme (elle-même déjà infime par rapport à l'ensemble des gènes) provient du groupe géographique, tandis que les 90% restants découlent de l'altérité individuelle (toi et moi), et c'est d'ailleurs en Afrique, berceau de l'humanité (où, c'est bien connu, tous les noirs se ressemblent...) que la diversité génétique s'avère la plus forte. Bref, les races humaines n'existent pas. Par ailleurs, à ceux qui clameront qu'entre un noir et un blanc, on voit quand même la différence de couleur, je répondrai qu'une étude américaine (Penner & Saperstein, 2008) a montré que des mêmes personnes furent jugées (par elles-mêmes et autrui) blanches un temps et noires plus tard : il y a donc une part importante de marqueur social dans l'appréciation de la couleur.

Passons la disqualification de la théorie raciste. Ce qu'il m'importe de souligner ici, c'est à quel point Gobineau et al ont voulu ancrer dans la nature l'inégalité des « races », justifier par la nature une classification purement sociale ou historique. Gobineau ne vient pourtant pas des sciences naturelles (il est historien et ses contemporains anthropologues physiques souligneront le manque de rigueur scientifique de son exposé), et sa principale motivation était de répondre au déclinisme ambiant au sein de sa noblesse. Mais ce fut pourtant, comme pour l'hétérosexisme ou l'essentialisme, dans la nature qu'il puisa son matériau. Il s'agit donc, à présent, d'essayer de comprendre cette manie d'aller chercher ses arguments dans la nature quand bien même elle ne saurait en livrer.

Deus sive natura

Les exemples de la différence des sexes et de l'inégalité des races, rajoutés à la mise au ban de l'homosexualité contre-nature, montrent à quel point Dame Nature est souvent invoquée pour justifier des systèmes sociaux inégalitaires qui partitionnent les gens dans des cases et hiérarchisent les groupes ainsi obtenus. Et je pourrais d'autres cas, comme la recherche désespérée des gènes de l'homosexualité et de la délinquance (quand on sait, avec Foucault et son Surveiller et punir, que le délinquant est le produit moderne d'une société disciplinaire structurée sur le carcéral), ou encore le créationnisme, déjà ancien dans le monde chrétien et naissant dans l'Islam, qui voit dans la complexité naturelle le témoignage d'un dessein intelligent. Or, dans tous ces cas, c'est moins la nature qu'on invoque qu'une pseudo-nature purement fantasmée : absence de toute homosexualité, une sexualité entièrement vouée à la reproduction, uniquement deux sexes (i.e. sans hermaphrodites), comportements sociaux et races ancrées dans le génétique, complexité divine... Rien de réel. D'où l'idée que cette nature n'existe que par le besoin qu'ont certain(e)s de l'invoquer, au même titre que Rousseau regrettait cet état de Nature – beaucoup plus utopique et idéal qu'historique d'ailleurs - auquel la société corruptrice avait soustrait les hommes et les femmes. D'où la question : pourquoi diable aller chercher dans cette nature fantasmée et pas ailleurs les bases des classifications sociales que l'on veut ériger ?

Prenons l'exemple du racisme du Comte de Gobineau. Pourquoi lui, l'historien, chercha dans les sciences naturelles la preuve ultime du concept de « races » qu'il avait formé ? Il faut le replacer dans son siècle, dans ce mouvement qui partit du XVIIIe et se prolongea tout le XIXe, celui où la raison des Lumières, la technique et la science (et notamment la biologie, de Lamarck à Darwin) prirent les rênes de l'Histoire, celui où la foi au progrès (le positivisme de Comte) destituait la foi religieuse comme moteur de l'existence, celui où, au fond, le Pr Nimbus finit par pousser les dieux hors du firmament, au moins pour ce qui était d'expliquer le monde. Voilà donc la raison : Mère Nature campe désormais le nouveau dieu-référence : détournant Spinoza, on pourrait reprendre son « Deus sive natura » : « Dieu, c.a.d. la nature ».

Il en va de même actuellement, avec les opposant(e)s au mariage pour tous, qui rejettent l'homosexualité jugée contre nature. Au fond, leur hétérosexisme provient de leur morale propre, souvent religieuse, mais si ce n'est pas au nom de Dieu qu'ils / elles brandissent l'anathème, mais en celui de la nature, c'est que notre société laïcisée confère aux convictions religieuses, qu'il s'agisse de la foi ou de la morale, une vérité relative, propre à chacun(e) et non exportable aux voisin(e)s, quand la science, et donc la nature, gardent l'idée d'une vérité universelle, dictable à toutes et tous, et transcriptible dans le demaine juridique (au moins au sein d'une même culture). En ce sens, en se référant à une nature plutôt qu'à leur croyance religieuse, les tenant(e)s de l'homosexualité contre-nature ne font paradoxalement qu'entériner un peu plus la mort de Dieu.

Outre son supposé universalisme, un autre avantage de la nature comme référence morale réside dans son immuabilité. En effet, si les époques changent, les civilisations déclinent, et les sociétés chancellent en temps de crise (ne négligeons pas la part de déclinisme – « tout fout le camp » – dans les discours des opposant(e)s au mariage pour tous), Dame Nature, elle, reste relativement immuable, éternelle (à l'image de Dieu) à l'échelle humaine. Bref, ancrer dans la nature la politique des sexes ou la norme hétérosexuelle me paraît plus pérenne que de le faire dans la sphère sociale, trop sujette aux évolutions. La référence nature appelle donc au conservatisme. Or, que les personnes s'inscrivent dans une morale religieuse traditionnaliste, une filiation contre-révolutionnaire ou autre, le mouvement contre le mariage pour tous est avant tout réactionnaire, car il s'oppose à une évolution des moeurs qui, indépendamment de toute loi sur le mariage, semble inéluctable au moins à moyen terme (qu'on s'en félicite comme moi ou pas, d'ailleurs). De même, l'essentialisme en matière de sexes repose sur le conservatisme puisque qu'en inscrivant dans le marbre vert la différence fondamentale entre l'homme et la femme, il refuse toute évolution ou brouillage des frontières.

Concluons. Universelle et immuable, comme Dieu jadis, Mère Nature offre donc plusieurs avantages à ceux et celles qui veulent puiser en elle les preuves à leurs préceptes moraux. Malheureusement pour elles, fantasmer cette nature pour la colorer à bon escient comporte un risque majeur : celui d'être complètement contredites par des exemples précis, et de décrédibiliser ainsi leur combat. Pas sûr qu'il s'agisse de la meilleure tactique.

 

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