Au-delà de la querelle scolaire, une pédagogie ordinaire

La pédagogie ne peut se limiter aux débats entre pédagogues et anti-pédagogues qui paralysent toutes réflexions sur les pratiques de la classe. Je propose ici un résumé rapide d’une position que j’espère nouvelle et qui s’efforce de fonder une pédagogie ordinaire faisant un sort à la querelle scolaire.

La pédagogie ne peut se limiter aux débats entre pédagogues et anti-pédagogues qui paralysent toutes réflexions sur les pratiques de la classe. Je propose ici un résumé rapide d’une position que j’espère nouvelle et qui s’efforce de fonder une pédagogie ordinaire faisant un sort à la querelle scolaire.

(Il s'agit du résumé d'une réflexion détaillée ici)

En France, un débat, la querelle scolaire entre les pédagogues et les anti-pédagogues/républicains, paralyse les réflexions sur l’école. Les premiers pensent l’acte d’enseigner comme l’occasion d’asseoir la Démocratie par des méthodes mettant en activité les enfants qui peuvent interagir entre eux ; les seconds estiment, par la transmission des grandes œuvres de l’humanité, que les élèves s’insèrent dans la continuité historique de la Civilisation. Ainsi, les premiers accusent les seconds d’enseigner l’obéissance aveugle à une « aristocratie » intellectuelle, les seconds accusent les premiers de laisser développer la barbarie. Les enseignants ordinaires sont loin de se poser ainsi la question des apprentissages dans ces termes. Je propose donc ici de fonder les principes d’une pédagogie ordinaire.

John Dewey, philosophe pragmatique américain du début du XXe siècle, essayera de dépasser cette même querelle scolaire entre « écoles traditionnelles » et « écoles progressives », en fondant sa pédagogie sur la démarche scientifique. Ainsi, par la mise en place de situations où l’élève expérimente et par la prise en compte des savoirs déjà acquis par l’élève (hors et dans l’école), l’enseignant n’impose pas le savoir aux élèves ; ces derniers l’apprennent par confrontation avec la réalité (et les autres élèves). Pour Dewey l’enjeu est celui de la Démocratie et du développement de la vérité en science. L’élève transposera les manières dont il a appris à apprendre dans la vie sociale. De fait, Dewey échoue et prend parti dans la querelle scolaire, décrivant les défenseurs des méthodes traditionnelles comme instigateurs d’une dictature à venir et du déclin de la science. Il est donc nécessaire de remonter aux sources de la querelle scolaire pour lever des ambigüités si tenaces.

Le problème de l’éducation émerge pour la première fois chez les Grecs antiques. La querelle scolaire peut se ramener aux débats des sophistes, formateurs des orateurs de l’Athènes démocratique, et de Platon, philosophie aristocrate condamnant une démocratie qui a exécuté Socrate. Pour les premiers, les hommes pouvaient construire leurs propres conventions, leurs lois puisque « l’homme est la mesure de toute chose », tandis que pour le second la Loi ne peut être véritablement fondée que sur une Vérité éternelle, indépendante de l’homme, qu’il importe de retrouver. Mais pour Werner Jeager qui étudie la Paidea, l’éducation, la culture, chez les Grecs antiques, ce n’est pas un point essentiel. Ce qui rassemble Platon et les sophistes, c’est une même conception de l’éducabilité de l’homme à des fins politiques, de direction de la cité. C’est là le point central de la querelle scolaire. Baigner des lectures classiques, pédagogues et anti-pédagogues pensent l’école dans le cadre de cette pensée antique ; or, nous ne sommes plus grecs. Les individus modernes ne sont pas formés à l’école pour, à la sortie, prendre une responsabilité publique. Les institutions de nos démocraties ne présupposent pas que chaque citoyen ait à exercer le pouvoir, si bien que seul un petit nombre assument des responsabilités. C’est donc les institutions qu’il faut faire évoluer si l’on souhaite que les citoyens modernes participent plus et tous à la responsabilité démocratique. La pédagogie ne peut assumer aucune orientation politique. On comprend pourquoi la querelle scolaire est si vive : elle est un enjeu politique majeur. Une pédagogie ordinaire doit s’écarter d’intentions politiques et doit se centrer sur la question de l’apprentissage sans autre finalité que l’apprentissage lui-même ; l’apprentissage pour lui-même est le premier principe d’une pédagogie ordinaire.

Toutefois, enseigner sans conscience ne serait que la ruine de l’âme des futures générations. Nous tenons pour acquis que l’enseignant a pour responsabilité de faire en sorte que ses élèves apprennent. Plus encore, l’enseignant doit agir de telle sorte que l’élève soit toujours en situation d’apprentissage même lorsqu’il ne sera plus son enseignant. Le désir d’apprendre doit être toujours là et l’enseignant, s’il est à la hauteur de sa mission, doit organiser sa classe selon ce principe. Cette responsabilité d’un apprentissage infini, nous pouvons le nommer bienveillance : l’enseignant veille à ce que l’élève soit dans un contexte serein propre aux apprentissages, lui proposant toujours d’autres manières de faire si des difficultés se font jour. Cette bienveillance est le deuxième principe d’une pédagogie ordinaire.

Apprendre, c’est passer d’un état où l’on agit de manière aléatoire vers un état où l’on agit selon des règles. Apprendre à marcher sur ses deux jambes implique l’apprentissage d’une coordination de toutes les parties du corps et d’un équilibre instable selon des principes réglés. Lire compter… implique de suivre des règles. Or, Wittgenstein nous dit qu’agir selon une règle, apprendre se fait par l’usage de la règle. C’est-à-dire que l’on n’apprend pas par définition, par anticipation du savoir (« tenez, voici la notice pour apprendre à marcher, parler, lire, compter, nager…avant même que vous essayiez de le faire »). On apprend simplement en agissant. On apprend à nager, en nageant dans le bassin et pas hors du bassin. Le nourrisson apprend à parler parce que son entourage lui parle normalement en faisant comme s’il comprenait déjà et sans définir tous les mots pour le bébé. Le nourrisson apprendra donc en contexte, par l’usage, parfois par essai-erreur. Le troisième principe d’une pédagogie ordinaire est donc de faire en sorte que les enfants fassent usage des savoirs et des notions, c’est-à-dire qu’ils en pratiquent les règles. Les usages peuvent varier. De la situation en contexte réel (un usage qui donne accès au sens de la notion), au travail de groupe (un usage interpersonnel de la notion), à l’exercice (un usage répété de la notion), jusqu’à l’écoute d’un maître, d’un livre (usage transmis par abstraction). L’enseignant doit veiller, selon le principe de bienveillance, que les élèves apprennent toujours ; il doit donc faire en sorte de choisir l’usage que l’élève doit faire d’une notion, selon la notion, selon l’âge des enfants, de leurs histoires et leurs capacités d’abstraction afin que l’apprentissage se perpétue indéfiniment au-delà de l’intervention de l’enseignant. L’usage peut devenir si parfait qu’il permet à l’élève de faire autre chose que ce qu’il sait. Savoir marcher peut permettre à terme de faire de l’athlétisme, savoir lire peut permettre à terme de saisir le monde autrement.

 

On peut donc fonder une pédagogie ordinaire et ambitieuse sans intention politique délirante commandant de sauver la Démocratie ou la Civilisation. Il faut être bienveillant, c’est-à-dire faire en sorte de proposer des situations où les élèves sont toujours en train d’apprendre et qu’ils apprendront après nous. Il faut permettre de faire continuellement un usage réglé des notions à apprendre. Tels sont les principes d’une pédagogie ordinaire.

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