Une loi dans la bonne orientation ?

La loi d’orientation sur l’école vient de sortir. Le mot de refondation avait suscité beaucoup d’espoir, la manière dont s’est déroulée la concertation beaucoup de scepticisme. À la lecture de cette loi, de quel côté faut-il pencher ?

La loi d’orientation sur l’école vient de sortir. Le mot de refondation avait suscité beaucoup d’espoir, la manière dont s’est déroulée la concertation beaucoup de scepticisme. À la lecture de cette loi, de quel côté faut-il pencher ?

Il semble que cette loi d’orientation pour l’école suscite de l’embarras chez tous ceux qui ont voulu un changement radical, une refondation, après les cinq ans de Sarkozy-Darcos-Chatel. Ainsi, le même jour le syndicat Se-Unsa vote le projet de loi en conseil supérieur de l’éducation et critiquait le manque de concertation, notamment sur la refonte des rythmes scolaires. La FSU s’abstenait au même conseil supérieur, mais saluait la reprise de son slogan « plus de maîtres que de classes ». Du côté des parents, la FCPE souhaite une réforme des rythmes scolaires pour tous dès 2013, mais salue les efforts pour aider les communes à passer le cap (une aide de 250 millions €). La PEEP adresse ses félicitations pour la priorité donnée au primaire, mais regrette qu’une réforme du collège ne soit pas abordée. On pourrait continuer de manière indéfinie le nombre d’organisations qui trouvent que les choses vont dans le bon sens, mais pas assez loin. Il est tout de même étrange que des distancions, voire des désaccords, naissent alors que tous, y compris Jean-Marc Ayrault, ont signé l’Appel de Bobigny. Syndicats, hommes politiques et associations amies de l’école devraient relire cet appel. L’ont-ils oublié ?

 

Ceci dit, il faut donc regarder cette loi de plus près. Elle couvre de vastes champs :

L’éducation artistique et culturelle, le développement de l’enseignement numérique, les relations avec les collectivités territoriales, le Conseil national d’évaluation du système éducatif, les programmes et le conseil supérieur des programmes, l’enseignement moral et civique, l’orientation des élèves, la pédagogie au primaire, les langues vivantes, la pédagogie au collège, la formation en alternance, l’organisation des écoles (conseils d’écoles et relation école-collège), la vie scolaire, les écoles supérieures du professorat et de l’éducation, les moyens en postes pour les cinq ans à venir… Ce à quoi il faut ajouter les annonces de ces derniers jours concernant les rythmes scolaires, la revalorisation, l’attribution des postes…

 

Je ne vais pas traiter de tout ici. Seulement d’une question : La direction prise est-elle bonne ou mauvaise ? Avons à faire à une réelle refondation ?

 

Pour répondre à cette question, il faut regarder quelques points de détails passés inaperçus dans la plupart des comptes rendus des journalistes.

 

La « nouvelle » formation des enseignants semble être de ces points de la réforme qui sont les plus susceptibles d’atteindre l’objectif de refondation, d’apporter une nouveauté. Chacun se dit qu’en formant les enseignants selon de « nouveaux » principes, pourrait naître une École nouvelle. Malgré les remarques pertinentes du GRFDE (Groupe reconstruire la formation des enseignants) qui démontrent l’importance de placer le concours de recrutement à bac+3 pour avoir trois années de formation (l’année de stage comprise), il faut surtout jeter les yeux sur une décision : « Les écoles supérieures du professorat et de l’éducation organisent […] la formation initiale des futurs enseignants et des personnels d’éducation et participent à leur formation continue ». Tous les enseignants auront une formation commune. Plus encore, la formation continue (inexistante, elle aussi) serait rattachée aux Écoles Supérieures du Professorat et de l’Éducation, tout comme les métiers de l’Éducation (Assistante de Vie scolaire, documentalistes…).

Il faudra, bien entendu, attendre les décrets d’application (la loi d’orientation renvoie 20 fois à des décrets). Quand on sait qu’historiquement l’école obligatoire est coupée en deux entre des enseignants du primaire dont la culture est issue de l’école du peuple de la IIIe République et des enseignants du secondaire dont la culture est tirée du Lycée (et du petit Lycée, c’est-à-dire du collège public payant de la bourgeoise), cet acte peut être un acte de refondation. Instituer une nouvelle culture enseignante autour des principes cherchant à rendre réelle l’obligation de scolarité jusqu’à 16 ans n’est pas une broutille. Par son système éducatif, la France oscille entre les pays du nord de l’Europe où ce sont les mêmes enseignants qui forment les élèves jusqu’à 16 ans et ceux comme l’Allemagne qui orientent très tôt les élèves.

La droite, avec son examen d’entrée en 6e, plaide pour la seconde option et surfe sur l’idée très répandue qu’il y a des enfants qui n’ont rien à faire au collège. Est-ce que les Écoles Supérieures du Professorat et de l’Éducation seront le moment où la France choisit le camp du Nord ?

 

On retrouve ce souci de passer outre cette césure française dans un autre lieu du projet de loi d’orientation. Cela concerne la réorganisation de l’administration des écoles et du collège. Deux points sont à considérer :

  • « Le conseil d’école réuni périodiquement par le directeur est composé notamment des représentants élus des parents d’élèves qui constituent un comité des parents et des maîtres de l’école. Le représentant de la commune ou de l’établissement public de coopération intercommunale intéressé assiste de plein droit à ces réunions. La composition et les attributions du conseil d’école et du comité des parents sont fixées par décret. »
  • « Il est institué un conseil école-collège qui propose au conseil d’administration du collège et aux conseils des écoles des actions de coopération et d’échange. Le conseil école-collège peut notamment proposer que certains enseignements ou projets pédagogiques soient communs à des élèves du collège et des écoles. La composition et les modalités de fonctionnement de ce conseil sont fixées par décret. Après accord du conseil d’administration et des conseils des écoles, les enseignements ou projets communs sont mis en œuvre dans les collèges sous l’autorité du chef d’établissement et dans les écoles sous la responsabilité des directeurs d’école. Les modalités de mise en œuvre et de suivi de cette coopération et de ces échanges sont inscrites dans le projet d’établissement du collège et dans le projet des écoles concernées. »

Là encore, il faudra attendre les décrets. Il semble toutefois, si l’on prolonge les lignes esquissées dans le projet de loi d’orientation, que l’autonomie pédagogique des établissements primaires serait plus grande et si on ajoute à cela le conseil école-collège, il apparaît clairement que la construction d’une unité entre l’école et le collège sera le pivot de la refondation.

 

D’autres points méritent d’être mis à avant comme des moyens d’une réelle refondation :

Donner la priorité au primaire : en France, on investit environ 5000 € pour un enfant au primaire, 8000 € pour un élève du collège et 10 000 € au lycée. La France fait le grand écart dans ses investissements scolaires : moins que la moyenne de L’OCDE dans son école primaire et bien plus que la moyenne dans le secondaire. Ainsi, l’écart entre les investissements secondaire/primaire [pour la France 8000-5000= 3000 €] est trois fois plus important que dans les autres pays même ceux qui investissent moins que la France dans l’éducation. Investir plus là où la difficulté des élèves se forme est donc aussi une condition de la refondation. Toutefois, cette primauté financière au primaire ne sera pas pour la rentrée 2013 puisque sur les 6 770 équivalents temps plein [ETP], 3006 sont pour le primaire et 3764 pour le secondaire. L’écart s’accroit donc. Ce sera pour les années à venir alors ? C’est ce que planifie le « plan quinquennal » de recrutement (7000 ETP pour le second degré et 14000 pour le primaire). La primauté donnée au primaire passe alors, cette année, par des décisions qui intéressent d’abord le primaire (rythmes scolaires, plus de maîtres que de classes…).

Toutefois, et pour réussir à imposer un nouvel esprit, il sera nécessaire que ceux qui prennent les décisions soient des connaisseurs (voire des praticiens) du primaire. L’organisation de l’administration donne une primauté au secondaire. Les cadres connaissent donc généralement mieux ce secteur de l’éducation. Cela évitera les (grosses) erreurs comme celle qui a été commisse lors de la première annonce sur les rythmes scolaires (cf. mon billet). Certes, l’écoute existe et je ne peux cacher ma satisfaction de voir reprise dans le projet de décret sur les rythmes scolaires une idée que j’ai défendue depuis longtemps (suppression de l’aide personnalisée et mise en place d’activités complémentaires consacrées au projet d’école et aux élèves en difficulté). Mais la priorité donnée au primaire s’évaluera dans la capacité de placer le « regard du primaire » dans les lieux mêmes où les décisions se prennent au quotidien.

 

Le numérique : créer des espaces numériques de mutualisation du travail et de co-formation des enseignants me semble un levier important d’une refondation. En mettant en place des logiques horizontales dans une administration très verticale, le ministre introduit de nouvelles façons de faire qui devront aboutir à une redéfinition des rôles des formateurs et des inspecteurs. Peut-on maintenir les mêmes façons de faire quand l'enseignant formé peut en connaître plus que le formateur (ou l’inspecteur) sur un sujet précis, d’autant plus qu'aujourd'hui les enseignants formés ont un même niveau d’études que leurs « supérieurs » ? (Michel Serres et Jean Paul Delevoye ont dit chacun à leur manière des choses très claires là-dessus).

 

Les rythmes scolaires : chacun voit bien que changer les horaires de classe ne va pas changer fondamentalement le niveau en lecture et en mathématiques. Même s’il faut nuancer cette impression, je crois que c’est un fait nouveau dans notre société. Pour la première fois, on organise l’école et le temps social qui se calque fortement sur l’école, sur le besoin de l’enfant. On me dira qu’en finissant plus tôt, on abandonne à de nouvelles inégalités les élèves. Les mairies [ou les familles] qui auront les moyens d’offrir un temps d’accueil périscolaire de qualité et ceux qui ne le pourront pas. Les municipalités ne manquent pas de s’inquiéter du coût à venir. Mais cela ne fait que traduire qu’une opération intellectuelle que certaines mairies ont déjà faites [cf. le communiqué du réseau des villes éducatrices] et que d’autres devront faire. Il y a des lignes budgétaires qui devront être réorientées en faveur des enfants. Y a-t’il de quoi crier au crime ?

Plus encore, de nouveaux métiers de l’éducation vont voir le jour. Ils seront appuyés sur l’expérience des acteurs de « l’animation jeunesse » et de « l’éducation populaire ». Il nous faut absolument nous mobiliser pour que ces boulots deviennent des métiers à plein temps. En tout état de cause, cette réforme des rythmes va ranger l’organisation du temps périscolaire dans le rayon des sujets majeurs des conseils d’école, juste à côté de ceux de la cantine et des toilettes.

 

Comme je l’ai déjà écrit sur ce blog, comme d’autres l’ont bien analysé, les options prises par Vincent Peillon et François Hollande sont un piège. La refondation peut ne ressembler qu’à une restauration de l’école de 2007, avant la suppression de la formation des enseignants, avant la suppression des postes, avant la suppression de la semaine à quatre jours et demain, avant les programmes de 2008…

Cependant, ces quatre points, continuité école-collège, priorité au primaire, le numérique et les rythmes scolaires, permettent de croire que l’on cherche à édifier l’école sur de nouvelles fondations. Mais, il s’agit de considérer les choses à leur juste mesure. La loi d’orientation et les décrets qui viendront dans les semaines et les mois à venir ne doivent être compris que comme les premiers jalons plantés au début d’un chemin qui ne peut être long que d’une vingtaine d’années. Un effort constant tout le long de cette route sera nécessaire. C’est pourquoi la recherche de consensus avec l’ensemble des partenaires habituels du monde éducatif, mais aussi avec des personnalités de droite et comme de l’autre gauche, sera nécessaire. C’est ce travail qui permettra de déterminer si Vincent Peillon travaille pour être celui qui a essayé de refonder l’école ou celui qui a donné le top départ d’une réelle refondation dont il ne verra (politiquement) pas le bout.

 

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