COVID : la marchandisation numérique de l'école !

Alors que Blanquer a de plus en plus de mal à cacher que l’école à la maison n’est pas l’école et que les inégalités scolaires sont plus que jamais accentuées, la « continuité pédagogique » pourrait être le tombeau de l'apprentissage des élèves. À moins, que tous les élèves ne redoublent ou que l’école ne devienne une marchandise…petites prospectives éducatives.

Comment l’école française va-t-elle sortir de cet épisode de confinement. Comme le démontre Mediapart dans deux articles (ici et ) sur l’école en temps de confinement et comme le dénonce la FCPE dans son dernier communiqué « M. Blanquer, arrêtez de faire semblant », il a un gouffre entre la réalité vécue par les familles et le discours du ministre. En affirmant que 8 % à 9 % des élèves avaient décroché, il laisse croire que tout se passe bien pour les autres (sans compter une interrogation sur la fabrication de ce chiffre). Or, les parents n’en peuvent plus, les enfants sont mis en difficulté, la pression sur tous est de plus en plus forte. Les inégalités d’accès aux savoirs entre ceux qui ont les outils (ordinateurs, internet, imprimante…) et ceux qui n’en ont pas, ceux qui peuvent aider leurs enfants et ceux qui ne peuvent pas démontrent, plus que jamais, qu’il s’agit d’inégalités sociales insupportables. Face à ce constat, l'intersyndicale CGT, FO, la FSU, le Sgen Cfdt, le Snalc, FAEN, Sud, l'Unsa et la Fcpe remet en cause clairement le concept de « continuité pédagogique » qui entretient « l’idée que l’objectif reste d’avancer vers l’acquisition de nouvelles notions sans qu’il n’y ait de freins importants voire insurmontables par certains. » Lors de sa conférence de presse ce vendredi 3 avril, le ministre a semblé prendre en compte, dans le discours au moins, cette réalité. Dans les faits, il n’en est rien encore.

 

Dans le meilleur des cas, si nous reprenons la classe le 4 mai*, il y a aura une pression très importante pour « rattraper » le retard **. Aujourd’hui face à la presse, il a confirmé cette stratégie du rattrapage jusqu’au 4 juillet. Or, nous savons que c’est quand les enseignants vont vite qu’ils perdent les élèves déjà en difficulté, mais aussi ceux qui sont d’un niveau « moyens ». On sait qu’après une longue période hors de la classe, la reprise ne sera pas évidente. Et cela est d’autant plus vrai que la période sera particulière : le mois de mai à trou et un mois de juin est chaud. Les classes peuvent aussi fermer pour canicule comme en 2019Enfin, pour tous les élèves, le soleil a toujours un goût de vacances (hormis pour ceux de troisième et de terminale) et le travail est plus lent...

 

Comment sortir de cette crise ? Va-t-on vers un plan massif pour réduire ces inégalités ?

Je vous propose trois scénarios : un raisonnable, un réaliste et un dernier probable.

J’écarte de cette prospectives les classes de terminale qui avec les modalités annoncées du contrôle continue, et de leur inscription avant confinement à « parcours sup », peuvent légitimement aller dans le supérieur.

 

Le seul scénario raisonnable : le redoublement pour tous

 

Si tout le monde redouble, personne ne redouble. Le principe serait qu’en septembre 2020, les enseignants reprennent les cours de janvier 2020 afin de les consolider pour tous et de soutenir plus particulièrement les plus en difficulté. Durant l’année scolaire 2020-2021, le programme de janvier à juin 2020 serait traité. Ce serait aussi l’occasion pour les élèves les plus à l’aise d’approfondir leurs connaissances et d’apprendre à travailler autrement. Ce serait là, la mesure qui pourrait le mieux soutenir les élèves en difficulté en prenant le temps, en ralentissant notre société de la compétition. Le niveau de tous les élèves serait, à coup sûr, plus élevé.

Toutefois, il est fort peu probable que cela soit acceptable par les classes dirigeantes et les familles les plus à l’aise dans la compétition scolaire : elles pourraient y voir la perte de leurs avantages sociaux de classe supérieure. La sensation de « pénaliser » leurs enfants pour rattraper le retard des « autres » serait insupportable. La solidarité a ses limites.

Si le redoublement généralisé était la seule solution rationnelle et raisonnable pour ne laisser personne au bord du chemin et de sortir par le haut de cette crise, il nous faut maintenant entrevoir une solution plus réaliste...

 

Le scénario le plus réaliste : reformer les programmes durablement

 

Cela demanderait à JM Blanquer d’arrêter de faire semblant et de prendre un arrêté pour modifier les programmes scolaires de toutes les classes. Lui qui les a intensifiés pourrait facilement, avec le concours du Conseil supérieur des programmes, les alléger dès cette rentrée. Ainsi, le ministre pourrait décaler de six mois les apprentissages afin de permettre d’assimiler les notions non étudiées et celles oubliées du fait des trop grandes ruptures (deux fois deux mois). Ainsi, l’enseignante de CE1 réaliserait la fin de CP et le début de CE1, etc...

Cette adaptation institutionnelle et officielle rassurerait les familles et les enseignants, cela aurait comme vertu de diminuer la pression sur les élèves.

Mais il est bien probable que l’institution ne veuille pas s’adapter à cette situation exceptionnelle, mais qu’elle impose cette adaptation aux enseignants et aux familles.

 

Le scénario le plus probable : une marchandisation de l’Éducation

 

Si l’on trace les indices qui traînent ça où là, et suivant la logique développée par la note de la Caisse des Dépôts pour privatiser la santé après le confinement révélé par Mediapart, on peut décrire un scénario plus probable. On continue en septembre comme si de rien n’était.

Certes, « on rattrapera au mois de juin ». Certes, on affiche que l’on aura proposé aux élèves en difficulté un soutien (par téléphone aux vacances de printemps, en classe pour cet été) avec des heures supplémentaires payées aux les enseignants volontaires. Certes, on valorisera oralement les enseignants qui font un « formidable effort d’adaptation dans ce contexte difficile » et qui « soucieux de bien faire leur métier soutiendront les élèves à la prochaine rentrée » mais… les moyens humains ne seront pas au rendez-vous. Des postes seront fermés. Les décisions sont en train d’être prises dans les académies. Mais plus que tout, on « responsabilisera » les enseignants et les familles de l’échec des enfants.

Pour les enseignants, s’ils ne parviennent pas à adapter les apprentissages pour des classes chargées et avec de nombreux élèves en difficulté, ils se verront proposer un contrôle plus strict de la hiérarchie et surtout des « aides » technologiques édités par les « meilleures start-up » françaises de la « French-Tech » afin de montrer que « toute la nation est mobilisée pour son école ». Au passage, les moyens investis dans les start-up ne seront pas mis dans les écoles, dans le service public, mais serviront à développer les profits privés et nourrir l’inquiétude sur la « fabrique de la difficulté scolaire par l’école ». Les parents seront eux renvoyés « à leurs responsabilités » de parents. Ceux qui se saisiront de cette « opportunité » seront les « gagnants » ; quant aux autres, on leur proposera des ordinateurs qu’ils ne verront jamais. Ajoutons à cela, une forte défiscalisation du soutien scolaire à domicile et c’est le marché de l’éducation qui s’ouvre…

Bref, loin de renforcer la solidarité nationale autour des élèves en difficulté, ce scénario permettrait, dans la pure logique de la « stratégie du choc », de faire passer un certain nombre de réformes inimaginables il y a peu, tout en faisant porter la responsabilité de l’échec scolaire sur les épaules des familles et des enseignants... Milton Fridman, lors de son dernier interview après la catastrophe Katrina qui frappa la Nouvelle-Orléans, affirmait que c'était une "bonne occasion de privatiser les écoles". En France, on ne privatisera pas les écoles bien sûr, mais on peut rentrer dans une logique plus insidieuse de partenariat public-privé qui existe déjà dans le domaine de la santé.

 

Sans prendre les paris, il n’y a plus qu’à attendre que JM Blanquer contredise ce dernier scénario, comme il sait si bien se contredire tous les trois jours depuis le début de cette crise. Faisons-lui confiance.

 

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* Blanquer a laissé entendre, sans le dire lors de sa conférence de presse de ce vendredi 3 avril, que le retour en classe ne serait pas avant juin. Si le scénario du 4 mai est maintenu, c’est dans l’unique but de garder une certaine motivation pour les élèves. Sur ce point, c’est assez louable, mais un autre discours est possible : « Nous ne savons pas quand nous reprendrons. Il est indispensable que tous les élèves maintiennent un rythme de travail de 2 à 4 h par jour selon l’âge pour leur apprentissage, mais surtout pour surmonter psychologiquement ce confinement. Le travail doit permettre de mettre en activité les élèves, mais ne cherche pas à reproduire l’école à la maison. Il s’agit de garder un lien avec la chose scolaire et non pas de continuité pédagogique cela arrive pour élève hospitalisé par exemple. »

** interview Midi Libre du 1er avril 2020 :

« ML : Les enfants vont-ils réussir à finir les programmes ?

JM Blanquer : Il y aura forcément certains allègements, notamment pour le baccalauréat de français. Nous demanderons moins de textes que prévu. Nous allons aussi tenter de rattraper ce qui peut l’être, mais l’enseignement à distance ne peut pas compenser entièrement les cours qui n’auront pas eu lieu. »

 

 

 

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