Réponses à Alain ROUSSARD

Publication sous forme de billet, d'un commentaire trop long en guise de réponse à Alain ROUSSARD qui réagissait à mon précédent billetL'école privée grande gagnante de la grève du 27 septembre.
Publication sous forme de billet, d'un commentaire trop long en guise de réponse à Alain ROUSSARD qui réagissait à mon précédent billet

L'école privée grande gagnante de la grève du 27 septembre.

Avant d'exposer les motifs qui ont suscités mon billet, et son titre, je voudrai signaler que j'y ai exprimé une opinion politique, qui se doit d'être fondée en raison, mais qui recèle une part d'interprétation des faits. Le débat se loge d'ailleurs ici : non dans les faits (incontestables), non dans des préjugés sans fondement (stériles pour la pensée), mais dans l'expression d'une sensibilité qui s'efforce de saisir le monde (donc de l'interpréter). Je suis désolé de démarrer par cette remarque mais je reviendrai en fin d'argumentation sur cette sensibilité différente aux faits.

1. Il y a d'abord un contexte. Attaque générale visant à désorganiser l'école avec les réformes que l'on connait et dont la suppression des postes n'est qu'une partie minime (SMA, semaine à 4 jours...) Il y a ensuite la fameuse formule de Latran « Dans la transmission des valeurs et dans l'apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l'instituteur ne pourra jamais remplacer le curé». Il y a enfin une suite assez longue de décisions favorisant le développement de l'enseignement privé au moment où l'on réduit l'enseignement public voici une suite d'articles sur votre journal en ligne favori ; je vous rappelle vos propros « Les attaques personnelles ne sont que la conséquence de ce que vous avez écrit: imaginez que j'écrive le même titre injuste à propos de votre institution? Ca ne fait pas plaisir. Ailleurs que sur Mediapart, j'aurais laissé passer. Mediapart se réclame d'une presse investigatrice. Vous n'êtes pas journaliste, certes mais tout ce qui est affirmé doit êre incontestable, surtout sur des sujets aussi brûlants. ».

  • «Le ministère de l'Education nationale s'apprête à dégager des budgets inhabituels pour favoriser l'essor de l'enseignement catholique dans les quartiers défavorisés» (je souligne,article L'Etat va aider l'école privée en banlieue) un peu plus loin «Le président de la République a finalement reçu les dirigeants de l'école catholique le 7 septembre [2007], pour en discuter: « En ressortant de l'Elysée, on s'est dit : "Cette fois, ça y est ! Il va nous aider"»
  • La loi Carle «Nul ne connaît le coût de ce texte pour les communes. Comme c'est déjà le cas pour les écoles privées implantées sur leur sol, elles devront attribuer aux écoles privées extérieures un forfait par enfant équivalant au coût de fonctionnement d'un élève du public. C'est là que le bât blesse car communes et enseignement catholique n'ont pas la même interprétation de la locution «dépenses de fonctionnement». Vingt et un contentieux opposent actuellement les organismes de gestion des établissements catholiques (OGEC) aux communes.» article La loi Carle se veut un loi de compromis. (le coût supplémentaire pour les communes est estimé à environ 500 million d'euros)
  • «L'accord du 18 décembre 2008 entre la France et le Saint-Siège, qui est entré en vigueur le16 avril 2009, stipule que "la France s'engage à reconnaître désormais la valeur des titres et diplômes, canoniques (théologie, philosophie, droit canonique) ou profanes, délivrés par «les établissement d'enseignement supérieur catholiques reconnus par le Saint-Siège » il s'agit, il est vrai d'un billet de blog de Terra Nova
  • «Les sénateurs approuvent les suppressions de postes dans l'éducation nationale... tant qu'elles n'affectent pas trop l'enseignement privé. Le 30 novembre, lors du vote du budget 2011 de l'éducation, les sénateurs ont adopté un amendement qui transfère 4 millions d'euros de l'école publique à l'enseignement privé sous contrat.» article Le Sénat vote une rallonge de 4 million d'euros pour l'école privée
  • «Dans la bataille qui oppose, à Beaupréau (Maine-et-Loire), les défenseurs de l'école publique aux représentants de l'enseignement privé, le ministère de l'éducation nationale a choisi son camp. Alors que l'ouverture d'une cité scolaire (collège et lycée) publique dans ce canton, où l'enseignement catholique privé est en situation de monopole, était pourtant actée, le recteur de l'académie semble bien décidé à bloquer le projet» article Le Recteur vole au secours de l'enseignement privé.
  • «Prenant les devants [des suppressions de postes], la conférence des évêques et le secrétariat général de l'enseignement catholique ont créé en février 2010 une fondation Saint Matthieu, destinée à lever 1 milliard d'euros dans les dix prochaines années, pour rénover et construire des établissements catholiques. Laquelle fondation a été aussitôt reconnue d'utilité publique (RUP) par un décret du 16 février 2010 du ministère de l'intérieur. Une jolie niche fiscale pour les Français assujettis à l'impôt sur la fortune, qui pourront défiscaliser 75% de leurs dons à cette fondation jusqu'à un plafond de 50.000 euros. Les particuliers pourront également déduire 60% du montant des dons, et les entreprises 66%.» article Petits tours de passe-passe de l'enseignement catholique en banlieue.

Vous comprendrez que dans ce contexte, la moindre petite intention injuste de ce pouvoir envers l'école publique soit ressentie comme particulièrement injuste. Vous avez été choqué par le titre de mon billet ; je le suis par les choix politique de ce gouvernement. Et je crois pouvoir l'être sur des raisons fondées.

 

2. Vous avez parfaitement raison, il n'y a pas répartition 80% public-20% privé, dans l'éducation nationale. Rien n'est écrit dans la loi et les chiffres ne retranscrivent même pas une pratique.

Selon les éléments statistiques du Ministère que vous avez mentionné avec pertinence la répartition élèves est de 83 %-17%. Pour être plus précis, 87%-13% dans le premier degré et 78%-22% dans le second. Mais vous conviendrez aisément que même qu'une baisse de 9,6% n'est pas une baisse de 17 %, tout comme en 2011, une baisse où l'on a constaté une baisse de 11%. Donc si l'enseignement privé n'est pas gagnante de la suppression des postes (elle n'est plus de postes), elle est ménagée. Cela est incontestable. Vous évoquez le fait que tous les postes dabs le privé sont devant élèves. Mais les enseignants RASED sont devant élèves. Postes inutiles ? Alors jouons pleinement la transparence et regardons le profil sociologique des classes du privé et celles du public.

Pour en finir avec les « chiffres » j'ajouterai que selon l'insee, on apprend que de 2002, début de la droite unique au pouvoir, à 2010, le rapport public/privé a été favorable au privé de 1 point supplémentaire, soit l'équivalent de 10 000 postes (la tendance est nette d'année en année). Plus intéressant encore, 97% des suppressions de postes ont été supportées par le public et 3% par le privé. En termes d'équité, on a vu mieux.

 

3. Cette querelle de chiffres n'a pas vraiment de sens. Je pense que vous pouvez amener des chiffres contraires. L'essentiel est qu'aujourd'hui le libre de choix d'éducation, d'école, pour les parents est une vaste fumisterie. Les parents qui inscrivent leur enfant dans le privé, ne le font pas par volonté de donner une éducation catholique mais par séparatisme social. Echec de l'école publique ? Dans ma ville, où les écoles de centre ville, dont la mienne, a été classées ZEP, dont la population est largement paupérisé, ce séparatisme saute aux yeux. Moins le fait d'éviter les arabes (certains inscrivent leurs enfants dans l'école privée), il ne veulent pas mélanger leur enfant avec d'autres qu'ils jugent mal éduqués : par leur parent certes, mais aussi, il estime que l'école, par exemple la mienne, est « moins bonne ». On est dans un délire total. Si effectivement il y a plus d'enfants en difficulté dans mon école que dans l'école privée, le travail entrepris ne fait pas ressortir que l'école publique est une mauvaise école. Si plus de 12% d'élèves de mon école accusent en CM2 un retard d'un 1 an (plus que la moyenne nationale), ce taux tombe à 3% si l'on ne regarde que les élèves qui ont fait toute leur scolarité dans le groupe scolaire. Plus 1 élèves sur 2 qui s'inscrit dans l'école en cours d'année a déjà 1 an de retard et 9 sur 10 ont des difficultés scolaires. La pauvreté entraine l'insatiabilité sociale et géographique ; c'est à cette instabilité qu'il faut répondre. Il arrive parfois que la moitié d'une classe change en cours d'année scolaire tout en s'équilibrant entre les arrivées et les départs...Un élève « revenu » de l'école privée, il était perturbateur, m'a fait remarqué en début d'année qu'une enfant aurait été exclue si elle avait eu ce comportement (crise d'hystérie - dépression). Je lui ai dit qu'ici personne n'était exclu et que si l'enfant était dans cet état, c'est qu'elle avait besoin d'aide. Il m'a regardé avec des yeux ronds. Cinq minutes plus tard, il est allé voir l'enfant et l'a consolée. Autre cas. Des parents ont fait pression sur le directeur de l'école privée pour qu'un enfant soit exclu car il posé des problèmes avec sa famille. L'enfant est désormais dans le « circuit public. Des enfants de catégorie professionnelle particulière restent parfois 1 jour dans mon école. Durant la journée, les parents venant justes d'arriver sur la ville se sont vu dire qu'il ne fallait absolument pas mettre son enfant dans mon école. Plus de violence ? non. Plus de mixité ; c'est certain. Le libre choix n'est plus, l'expression d'une laïcité pacifique : un enseignant laïque pour que je sois certain que mon enfant n'est pas un enseignement insinuant des valeurs religieuses autres que les miennes (protestantes pour les catholiques par exemples...) ou une école catholique pour les catholiques (véritable libre choix). Le libre choix est l'expression d'une guerre sociale qui passe par l'école car c'est le lieu où la France instaure ces différences sociales. Les parents sont donc dans des stratégies d'investissements dans l'avenir et ils passent ainsi, avec les politiques qui les encourages, par pertes et profits l'objectif de créer une communauté nationale unie.

Je ressens cette mise à l'index donc comme une double injustice. Il faux de dire que nous ne faisons pas réussir les élèves et nous sommes « privés » de faire notre travail de mise en commun des citoyens. Cette utilisation de l'école privée est largement rependue dans le pays même si elle ne recouvre pas toute la réalité.

 

4. Je crois qu'une de nos grandes différences, et je reviens au début de mon propos, est culturelle. La place de l'école privée catholique n'est pas la même dans l'ouest de la France en direction de la Vendée et dans la, par exemple le sud languedocien. L'héritage des Cathares et des Camisards n'induit pas le même rapport à la religion catholique que les Chouans ; même si l'on partage une même défiance vis-à-vis d'un Etat central. Vieillerie ? Il n'y a qu'à considérer que dans cette région, il y a des villages sans école publique, voire des cantons sans collèges et lycées publics, pour comprendre une différence culturelle radicale. L'école catholique ne joue pas le même rôle dans l'ouest que dans le sud. Et pour finir d'en convaincre le lecteur, le FN est faible dans ces régions plus tournées vers le centre droit et centre gauche. On ne peut exclure que l'école privée ne soient en rien responsable de cette tendance historique (au moins dans la reproduction culturelle).

 

 

En conclusion, j'espère avoir montré qu'il y avait des raisons (points 1, 2 et 3) de trouver que l'école privée avait bien obtenue une victoire lors de la dernière grève : en s'associant de manière inédite au public, elle a lancé un signal fort au pouvoir qui l'a ménagé jusqu'à présent. Ce signe a bien été compris par la droite. En 2010, Fernand Girard, délégué général au secrétariat de l'enseignement catholique estimait «Ça va tourner autour de 3.000 postes en moins en 2011. Nous allons être extrêmement vigilants, nous ne nous laisserons pas intimider et nous allons nous battre.». Il y a eu au final 1633 suppressions de postes. Le 27 septembre, l'école privée défendait ses propres intérêts et l'a bien fait.

 

[le lecteur m'excusera au moins, je l'espère, de la non relecture de ce texte ; la réponse s'était déjà faite trop attendre]

 

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