Éducation prioritaire : on tire toujours sur les vignerons

En Languedoc-Roussillon, deuxième région la plus pauvre de France, comme un peu partout en France, les sorties de l'éducation prioritaire inquiètent. La nécessité de recentrer les moyens implique de disposer d'outils pertinents au regard des objectifs que l'on se fixe : réduire les inégalités. En Languedoc-Roussillon, le compte n'y est pas.

En Languedoc-Roussillon, deuxième région la plus pauvre de France, comme un peu partout en France, les sorties de l'éducation prioritaire inquiètent. La nécessité de recentrer les moyens implique de disposer d'outils pertinents au regard des objectifs que l'on se fixe : réduire les inégalités. En Languedoc-Roussillon, le compte n'y est pas.

Une incompréhension court entre le ministère de l'Éducation nationale et les parents d'élèves, les enseignants et les élus du Languedoc-Roussillon. Chacun sait désormais que la France est un pays où l'école produit plus d'inégalités que dans d'autres pays de l'OCDE et qu'elle reproduit les inégalités sociales plus qu'ailleurs. La pauvreté induit, plus qu'ailleurs, échec scolaire. Alors que la région Languedoc Roussillon est la deuxième région la plus pauvre, l'Aude le deuxième département le plus pauvre (après la Seine St Denis), les Pyrénées-Orientales le troisième, le Gard quatrième et l'Hérault, malgré Montpellier, en sixième position. L'éducation prioritaire devrait être considérablement renforcée en Région.

 

À première vue, cela peut sembler le cas, car la région passe de 27 à 31 réseaux d’éducation prioritaire. Mais à bien y regarder, le ministère passe à côté de la réforme en Languedoc-Roussillon. Tout d'abord la proposition de 31 réseaux est inférieure aux besoins énormes de la région. Mais avant tout, la plupart des réseaux sortants sont des sites qui se trouvent un peu éloignés des côtes et des grandes villes. Normal, pense-t-on, c'est dans les grands ensembles de banlieues des grandes villes qui concentrent la difficulté scolaire ! Et bien, si cette réalité n'est pas absente des villes de la région, la pauvreté est plus particulièrement présente en milieu rural et dans les centres-villes des petites villes.

 

C'est ici que la réforme rate sa cible. Rappelons l'objectif : « [L'éducation prioritaire] vise à réduire l'effet des inégalités sociales et territoriales sur les résultats scolaires et à favoriser la réussite de tous les élèves ». Or, les quatre indicateurs pris par la DEPP manquent leur cible :

Le taux de retard en 6e, le taux de boursiers en taux 3, taux de PCS défavorisées, le taux global de boursiers semblent pourtant objectifs.

 

Or, le premier est largement contestable, car il présente un défaut majeur. Au moment où le redoublement est pratiquement interdit, on l'utilise comme indicateur. En fait, cela fait plusieurs années que les inspecteurs de l’Éducation nationale luttent contre le redoublement, car il coûte cher et qu'il est peu efficace. Les équipes du lodévois que je connais bien, par exemple, ont joué le jeu, notamment mon école où se concentre la difficulté scolaire et où des alternatives au redoublement ont été mises en place. Le taux de retard en 6e pour le réseau de Lodève est donc en dessous de quelques dixièmes du taux pour entrer en REP. Quel bénéfice y a t'il à remplir sa mission ?

 

Mais ce n'est pas là l'essentiel. En fait, ces indicateurs choisis par la DEPP ne permettent pas tant de mesurer la difficulté scolaire réelle que de mesurer la densité urbaine de la difficulté scolaire.Dit autrement, parce que ces indicateurs sont fournis par les collèges, ils montrent bien la difficulté scolaire autour du collège mais seulement si cette difficulté est homogène sur le bassin de recrutement et si la plupart des élèves résident à proximité de l'établisement. Si l'indicateur est pertinent pour montrer les différences entre les manques et les besoins de la Seine St Denis et Paris, il devient inopérant pour toucher du doigt la difficulté scolaire en milieu plus péri-urbain où la difficulté est plus diffuse, voire labile.

Or, c'est bien la situation du Languedoc-Roussillon. Avec les villes de plus petite taille, voire toutes petites tailles qui brassent des élèves à des kilomètres à la ronde, la difficulté scolaire se dilue dans les données. Si les collèges paraissent moins en difficulté, ils cachent en fait la réalité des écoles où la difficulté est puissamment ancrée. Mais à ce niveau-là, pas d'indicateur ; donc pas de difficulté.

Najat Vallaud Belkacem annonce de « la mise en œuvre de l’allocation des moyens proportionnelle aux difficultés sociales et scolaires des établissements (ou allocation progressive des moyens). ». On ne peut être que très sceptique sur cette capacité à mesurer la difficulté scolaire, notamment au primaire : il n'existe pas données fiables tirées d'évaluations viables ; il n'existe pas de récolte par école des données sociales des élèves et de leurs parents ; le taux de redoublement ne peut être un indicateur quand on sait que l'on veut le réduire au plus proche de zéro ; il n'y a pas de boursiers au primaire. Une autre source de mon scepticisme est la difficulté que connaît actuellement l’Éducation nationale a remplir ses missions « normales, habituelles et relevant du droit commun ». On sait que la Seine-St-Denis a du mal à avoir des enseignants et des remplaçants. De nombreuses écoles, actuellement en Education prioritaire, n'ont pas une équipe d'enseignants spécialisés complète. Par exemple, à Lodève, sur 4 postes de droit pour les élèves, on atteint les 1,66. Qui peut aujourd'hui croire que hors éducation prioritaire, les difficultés des élèves seront pris en compte de manière proportionnée ?

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La réforme de la politique de la ville a fait apparaître les inégalités sociales parce qu'elle a construit sa carte des quartiers prioritaires au carreau ; c'est-à-dire en analysant le revenu moyen des habitants sur des surfaces de carreaux de 200 m x 200m. Ce degré de finesse a permis de montrer une France invisible, celle que Christophe Guilluy ou Laurent Davezy décrivent et que Raymond Depardon photographie. Une France qui vote FN parce qu'elle est oubliée des politiques. En prenant le collège pour référence pour choisir les établissements relevant de l’Éducation prioritaire, on fait varier les échelles entre quelques centaines de mètres carrés autour du collège jusqu'à plusieurs dizaines de kilomètres carrés. La densité et la masse de population varient d'autant.

 

Bref, les indicateurs choisis pour construire l'éducation prioritaire ne permettent pas de comprendre toutes les situations de l'Éducation nationale, notamment, celles que l'on rencontre fréquemment en Languedoc-Roussillon. À mettre la lanterne statistique sous le boisseau, on risque d'attiser la flamme frontiste. En n'utilisant pas de réels outils d'analyse de la difficulté scolaire, on ne fait que prendre aux pauvres pour donner aux plus pauvres. Pour utiliser une image, que l'on peut juger excessive, on fait tirer à nouveau sur les vignerons.

Dit autrement, qui peut croire que 48,6 % d'enfants sous le seuil de pauvreté (données CAF) ne sont pas une priorité ? Voici un autre indicateur qu'on ne peut négliger. Certes, il y a plus de pauvreté ailleurs mais 48,6 % n'est-ce pas déjà trop ?

 

Quand on sait la levée de boucliers qu'il y a eu quand les professeurs de classes prépa ont été sollicité pour répartir les moyens vers le niveau d'enseignement le moins bien doté... aujourd'hui, ce sont les zones d'éducation prioritaires qui se partagent entre elles les moyens. Cela affecte considérablement le discours de l'augmentation du budget de l'éducation car,on a l'impression de gérer ce paquebot à moyens constants à côté des milliards du pacte de responsabilité.

Car c'est là encore un paradoxe de cette réforme. Si l'on prend des statistiques au niveau des collèges, on est conduit à faire une réforme de répartition des moyens entre collèges et l'on évacue d'une part la priorité à l'école primaire comme cela est inscrit dans la loi de refondation et les objectifs de la réforme de l'éducation prioritaire et de l'autre on se prive d'une mobilité des moyens entre les niveaux les mieux dotés en France (Lycées, classes prépa) et les niveaux les moins bien dotés. Bref, on tue dans l’œuf la volonté de refondation puisqu’au final on s'occupe des conséquences de la difficulté scolaire sans s'attaquer au moment où elle se forme : dans les premières années de la scolarité.

 

Le petit peuple sur lequel l'État a tiré en 1907 en Languedoc n'a plus aujourd'hui le même visage, ni les mêmes (in)activités professionnelles. Le midi rouge devient peu à peu brun. Les armes n'ont bien sûr rien à voir ; bien que non létales, elles transforment certaines vies en longues léthargies. Clemenceau était au pouvoir à l'époque, nous avons hérité de son admirateur aujourd'hui. Le petit peuple demeure le petit peuple et on lui tire toujours dessus (ici on lui soutire des moyens). Il manifeste. Dans le Languedoc, en 1907, le 17e régiment de l'infanterie se mutina ? Doit il y avoir une « mutinerie » des élus (une fronde ?) et des cadres de l'Éducation nationale de cette région pour attirer l'attention et mettre sous le regard national une situation atypique ?

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