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Billet de blog 11 avr. 2014

Lettre au Ministre Vincent Peillon, parti

En ce moment, beaucoup prennent la plume pour écrire aux nouveaux ministres. Et bien, j’écrirai ici à celui qui ne l’est plus et qui certainement le restera.

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En ce moment, beaucoup prennent la plume pour écrire aux nouveaux ministres. Et bien, j’écrirai ici à celui qui ne l’est plus et qui certainement le restera.

Cher collègue,

Nous avons en commun une passion pour la philosophie, le fait d’avoir (eu) des élèves et le sentiment que l’école trouvera un souffle nouveau dans l’idée (le concept, j’ose dire) de bienveillance, alors je me permets cette familiarité. Est-ce possible ?

Je me permets une autre familiarité, celle de donner mon sentiment sur ton bilan.

Tu as été le ministre d’une seule vraie rentrée, celle de 2013. La rentrée de 2014 sera, Benoit Hamon l’a d’ailleurs dit, un peu la tienne. Mais plus que tout, tu auras été un ministre de l’Éducation en partance. Sitôt arrivé, tu t’es aussitôt mis à l’œuvre comme si déjà tu n’étais plus là.

Commençons par celle qui t’aurait coûté ta place. La réforme des rythmes scolaires, repoussée d’une année dans son application pleine, a été rapidement négociée. Trop vite diront certains. Mais combien de temps était encore nécessaire d’attendre pour cette réforme qui datait de trente ans, où tout le monde était d’accord, mais que peu souhaitaient voir aboutir ? Cette réforme, tu l’as faite comme si tu n’aurais pas le temps de la voir aboutir. Et tout reste à faire. La qualité de l’accueil dans le temps périscolaire, mais aussi dans le temps scolaire, est à conquérir. Cette question ne se posait pas avant 2012. Aujourd’hui, elle se pose à chacun. C’est peut-être aussi pour cela qu’elle est si douloureuse ; elle est comme une accusation, un doigt pointé, du passé. Tout reste encore à faire dans de nouvelles perspectives, mais la route est indiquée.

Les nouveaux programmes, eux aussi repoussés, n’ont pas vu le jour. Mais malgré le changement de ministre, le travail du Conseil supérieur des programmes continuera avec des attributions qui vont au-delà de la simple édition d’une liste de savoirs à apprendre. Ce conseil a été fait comme si tu savais qu’un ministre de l’Éducation, ça ne dure pas ; pour que cette question des programmes, trop longtemps politisée à d’autres fins que celles qui intéressent la communauté éducative, puisse être traitée avec respect et profondeur de vue. Là aussi, tout reste à faire avec encore une fois une route tracée.

Les écoles supérieures du professorat et de l'éducation (ESPE) ne sont pas encore toutes au point, c’est peu de le dire. Cela a même retardé l’arrivée de nouveaux enseignants dans les classes qui sont tout autant « chargées » que sous Châtel. Mais pour qui veut rendre l’école utile aux enfants, il est bien naturel de penser que les maîtres doivent d’abord être formés. Fallait-il arriver au terme des 54 000 postes pour créer une formation professionnelle ? Fallait-il attendre que les ESPE soient toutes parfaitement prêtes à accueillir les futurs enseignants pour ouvrir leurs portes ? Là encore, tout reste à faire sur des chemins pourtant déjà ouverts.

Le décret de 1950. Certes, il ne fait qu’acter des réalités que les enseignants vivent au quotidien. Le nouveau décret est prudent. Mais fallait-il renoncer à reprendre ce décret devenu le symbole de l’immobilisme du monde éducatif pour l’inscrire dans la réalité d’une volonté tout aussi quotidienne des enseignants de voir l’école réussir pour les élèves ? Une dernière fois ici, je souligne que tout reste à faire et que c’est en cheminant que l’on fait le chemin.

Il y a d’autres points sur lesquels je peux faire le même exercice et qui montreront que tu as agi comme un ministre qui déjà, dès le début, ne l’était plus ; comme avec cette loi de « refondation » qui s’évertue à cadrer un certain nombre de points, dont les 60 000 postes, où l’objectif est de s’efforcer de protéger l'avenir de l'école (par exemple des postes) ? On peut dire, et c’est assez facile, que si tout cela a été fait si vite, c’est que tu voulais, comme tout ministre, laisser ta marque et que c’est bien le problème des ministres. On peut dire aussi que tu n’as pas eu le temps, te heurtant aux inerties de l’institution, des habitudes. Je pencherais pour une autre interprétation. Tu savais que tu ne resterais pas ministre et qu’une réforme en éducation, aucun ministre n’en voit son effet véritable. Il reste au ministre à agir de telle manière que ce qui est posé doit se poursuivre malgré soi, sans soi. D'une manière parodique, on peut dire que le Dasein du ministre, c’est d’être pour agir et d’agir tel que l’on ne sera plus ministre. Être un ministre déjà parti, une fois déjà là. Peut-être est-ce une manière de le rester dans les esprits ? Ton successeur s’est-il déjà préparé à être parti ? C’est presque tout le mal que je lui souhaite s’il veut poursuivre les réformes entreprises.

Je me permets une dernière familiarité, bien que souvent d’accord sur le fond des réformes, il m’est arrivé ici ou là d’avoir des divergences avec toi ; question de point de vue, certainement. Nous ne regardons pas l’école par le même bout. Mais constamment, j’avais en tête qu’il se jouait là une sorte de Gigantomachie : c’est la dernière chance pour l’école Républicaine d’avancer ferme sur ses principes ; sans « refondation », elle deviendra une proie facile pour la libre concurrence. Il faut réussir coûte que coûte à ouvrir un autre possible pour l’école. Cette convergence, je l’assume, et cela d’autant plus facilement que je suis certain que sur l’Europe, notre divergence est presque totale.

Mais cela est une autre partie.

crédit photos : Margot L'Hermite

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