Qu’est-ce qu’être un enseignant ?

Qu’est-ce qu’être un enseignant ? À cette question, il y a une foule de pédagogues et de non-pédagogues qui ont répondu. À l’heure où le nouveau référentiel des métiers de l'enseignement définit le métier, je propose une manière différente de dire ce qu’est aussi un enseignant ?

Qu’est-ce qu’être un enseignant ? À cette question, il y a une foule de pédagogues et de non-pédagogues qui ont répondu. À l’heure où le nouveau référentiel des métiers de l'enseignement définit le métier, je propose une manière différente de dire ce qu’est aussi un enseignant ?

M. s’agite sur sa chaise. Enfin, quand elle est assise sur sa chaise. Ce n’est pas ce qui me dérange, tant que l’on est dans le travail mais M. a une capacité hors norme d’agacer…surtout ses camarades. Un petit mot de travers au voisin, sans être méchante, un stylo bougé en passant, une grimace. Les élèves de la classe sont plutôt sympas mais au bout d’un moment ils se fatiguent de voir M. ne jamais se fatiguer. Je cherche mille solutions pour l’aider à fixer un peu son attention. Signal visuel et sonore avant chaque consigne, « contrat » où l’enfant note les fois où elle se lève pour prendre conscience de sa perte de temps, sans évoquer les séances de relaxation de 2minutes à chaque entrée de classe (4 fois par jour) pour tout le monde. Les acquis de l’enfant sont faibles même si parfois elle surprend…rarement tout de même.

Bien évidemment, je m’interroge. D’autres avis que le mien ne sont-ils pas nécessaires ? Un bilan avec la psychologue scolaire me semble incontournable. Je vois régulièrement la mère qui a appris le français il y a peu et qui s’investit fortement dans la scolarité de ses enfants. Le père ne veut pas venir à l’école. J’insiste pour le voir. J’ai le sentiment qu’une part de la problématique vient peut-être de ce côté-là. J’insiste encore. Je finis par croiser le père. J’engage la conversation dans la rue. Le ton monte rapidement du côté du père. Sa fille n’est pas folle, on ne l’enverra pas dans un établissement pour fou, je dois arrêter de la mettre de côté, tout le monde la rejette, si je ne sais pas la gérer je n’ai qu’à la punir…les larmes lui montent aux yeux, les mots se mélangent, il s’en va. J’ai passé tout mon temps à lui dire que je ne voulais que parler avec lui mais le dialogue était impossible.

Le lendemain, sa sœur vient me voir. Elle est infirmière, certainement celle sur qui on s’appuie quand les situations, les papiers, sont complexes. Là encore, l’enfant est mise de côté, sous estimée…Le père est passé par un institut de type Instituts Thérapeutiques, Educatifs et Pédagogiques (ITEP). Il y a la crainte de voir l’enfant mise au ban. Et là je fais le lien : je lui dis « je sais comment cela s’est passé pour votre génération quand vous êtes arrivés à Lodève (ce sont des Harkis). Je connais des histoires où les enseignants mettaient les enfants de côté, où la mairie ne donnait pas de cadeau à noël à ces petits (est-ce vrai ou pas, je ne sais pas, mais on me l’a raconté et l’important, à ce moment là, c’était de se tenir à ce qui se dit, se ressent, et pas ce qui est vrai, en partie ou totalement). A ce moment précis, le regard de celle qui allait devenir mon interlocutrice change. Je savais, je prenais en compte. Je montre alors les cahiers, ceux de M. et ceux d’autres enfants. Je dis ce que j’ai mis en place pour l’enfant, elle est d’accord avec moi : il faut agir de concert pour aider l’enfant. Elle en parlera au père qui par la suite me fera absolument confiance…sans jamais venir à l’école.

Cela faisait plusieurs années que j’étais instit et j’avais pu vivre déjà de nombreux aspects de la profession. Ce père de famille m’était familier, il pouvait avoir les traits de mon père, ouvrier comme lui et, disons le, un peu rustre, je me sentais proche de lui. Pourtant, j’étais pour lui, tout ce qu’il y a de plus hautain, de plus accusateur, de plus stigmatisant dans la société. J’étais celui qui le renvoyait aux souvenirs de ses humiliations d’enfance et aux angoisses mêlées d’espoir d’ascension sociale pour ses propres enfants. J’étais celui à qui il confiait son enfant sans avoir aucune prise sur ce qu’il se passait. Celui qui éloignait son enfant de lui, de son univers culturel. Bref, je n’étais plus un enfant d’ouvrier de verrerie mais j’étais un prof ; je me devais de le comprendre aussi de cette manière.

 

Ce texte a été d'abord publié dans l'Express.fr sur une proposition de Laurence Debril. J'ai changé pour l'occasion, très légérement, le sens du texte.

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